Diotimos Library · Journals, Notebooks & Fragments Collection · Bilingual Edition
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Facing Pages · Branch 99 of 121
1834 · December 10, 1834
French
p. 197Le 10 décembre.
De quelle nature suis-je donc qu’il me survienne toujours de ces états nouveaux contre lesquels je ne puis rien préparer, qu’il se découvre à chaque moment quelque autre infirmité par quelque côté où je n’avais pas d’inquiétude? Aujourd’hui cette pauvre imagination par qui je vis d’habitude, d’où découle tout ce qui circule en moi de joies ignorées et de ces transports occultes dont rien ne va se perdre au dehors, cette pauvre imagination a tari. Il y aura tantôt huit jours que ma vie intérieure a commencé de diminuer, que le fleuve a baissé, se réduisant par un décroissement si sensible qu’après quelques tours de soleil il n’était plus qu’un filet d’eau. Aujourd’hui j’ai vu passer sa dernière goutte.
J’étends au large le sens du mot imagination : c’est pour moi le nom de la vie intérieure, l’appellation collective des plus belles facultés de l’âme, de celles qui revêtent les idées de la parure des images, comme de celles qui, tournées vers l’infini, méditent perpétuellement l’invisible et l’imaginent avec des images d’origine inconnue et de forme ineffable. Ceci est peu philosophique et s’écarte étrangement des psychologies connues; mais, à cet égard, je m’inquiète peu des hommes et des arrangements qu’ils ont faits de nos facultés; je brise leurs systèmes qui m’entravent, et je m’en vais, libre, le plus loin d’eux qu’il est possible, reconstruire une âme et un monde selon mon gré.
Je ne puis croire assurément que nos plus vives facultés meurent comme un flambeau vacillant, et que toutes les sources intérieures se ferment soudain comme frappées de malédiction. Mais il est irrécusable que la vie s’interrompt, que le fleuve des joies secrètes suspend sa course pour livrer passage à des tribus d’amertumes et de désolations inconnues. Je souffre cette invasion terrible. Je prête l’oreille en moi-même et je n’entends plus rien de ce qui me charmait. Bruissements subtils et mêlés, chœurs ondoyants de voix reculées, répercussions des chants intimes de la nature, tout ce beau torrent de rumeurs a cessé. Comme un homme qui marche dans la nuit muni d’un flambeau, à mesure que j’avançais, les objets semblaient se revêtir d’un éclat vif et doux tout ensemble, et, sous cette lumière, la forme adoucie et vivifiée paraissait se complaire comme dans son fluide, et goûter je ne sais quelles voluptés qui animaient sa physionomie et lui donnaient des beautés qu’on n’a pas vues. Aujourd’hui je ne projette que de l’ombre, toute forme est opaque et frappée de mort. Comme dans une marche nocturne, je m’avance avec le sentiment isolé de mon existence, parmi les fantômes inertes de toutes choses.
Ma vie intérieure ressemble assez à ce cercle de l’enfer du Dante, où une foule d’àmes se précipitent à la suite d’un étendard emporté rapidement. La multitude de mes pensées, foule agile et tumultueuse sans bruit, comme les ombres, s’emporte sans repos vers un signe fatal, une forme ondoyante et lumineuse, d’un irrésistible attrait, qui fuit avec la vitesse des apparences incréées. Guide menteur, sans doute, car sa fuite est trop séduisante pour ne pas attirer mon âme dans quelque piège cruel; mais, quoiqu’il en arrive, je cède au leurre. Comme un enfant en voyage, mon esprit sourit sans cesse à de belles régions qu’il voit en lui-même et qu’il ne verra jamais ailleurs. J’habite avec les éléments intérieurs des choses, je remonte les rayons des étoiles et le courant des fleuves jusqu’au sein des mystères de leur génération. Je suis admis par la nature au plus retiré de ses divines demeures, au point de départ de la vie universelle; là, je surprends la cause du mouvement et j’entends le premier chant des êtres dans toute sa fraîcheur. Qui ne s’est pas surpris à regarder courir sur la campagne l’ombre des nuages d’été? Je ne fais pas autre chose en écrivant ceci. Je regarde courir sur ce papier l’ombre de mes imaginations, flocons épars sans cesse balayés par le vent. Telle est la nature de mes pensées et de tous mes biens intellectuels, un peu de vapeur flottante et qui va se dissoudre. Mais de même que l’air se plaît à condenser les émanations des eaux et à se peupler de beaux nuages, mon imagination s’empare des évaporations de mon âme, les amasse, les forme à son gré, et les laisse dériver au courant du souffle secret qui passe à travers toute intelligence. C’est là, mon bonheur d’instinct, bonheur fluide et mobile qui souvent se fond sous mes baisers et se dissipe dans mes embrassements. Aussi ni mes sérénités, ni mes tourmentes ne sont de durée, hélas ! ni mes résolutions de permanence. Ce qu’il y a de philosophie et de raison pratique dans mon âme gémit et souffre. Comme un bâtiment qui a mis dehors trop de voiles, je tiens une course folle et aveugle à travers la vie, essuyant à toute heure les avaries les plus cruelles.
On aime, on admire dans un tableau les traits d’un homme inconnu, d’un pâtre quelquefois, rêvant sur la montagne, représentant l’intelligence au milieu de la création, l’écho sonore et profond au centre des mélodies, le miroir divin sur la route des images innombrables de l’incréé que Dieu a mises en voyage, flottant appareil de symboles qu’on appelle l’univers. Les personnages réels, le pâtre et moi, sont de pauvres créatures qui regardent voguer les nuages et écoutent siffler le vent instinctivement et par passe-temps de solitude.
The Green Notebook: 1834
p. 198December 10, 1834
Of what nature am I, then, that new states should always come upon me against which I can prepare nothing, that at every moment some other infirmity should reveal itself on a side where I had felt no concern? Today that poor imagination by which I usually live, from which flows everything that circulates within me of unknown joys and those hidden transports, none of which escapes to be lost outside, that poor imagination has dried up. It will soon be eight days since my inward life began to diminish, since the river fell, shrinking so perceptibly that after a few turns of the sun it was no more than a trickle of water. Today I saw its last drop pass.
I give the word imagination a broad meaning: for me it is the name of inward life, the collective designation of the soul’s most beautiful faculties, those which clothe ideas in the adornment of images as well as those which, turned toward the infinite, meditate perpetually upon the invisible and imagine it with images of unknown origin and ineffable form. This is hardly philosophical and departs strangely from the known psychologies; but in this respect I care little for men and the arrangements they have made of our faculties; I break their systems which hinder me and go, free, as far from them as possible, to rebuild a soul and a world according to my liking.
Certainly I cannot believe that our liveliest faculties die like a wavering torch, and that all the inward springs suddenly close as though struck by a curse. But it is undeniable that life is interrupted, that the river of secret joys suspends its course to let tribes of unknown bitterness and desolation pass. I suffer this terrible invasion. I listen within myself and hear no more of what charmed me. Subtle, mingled rustlings, undulating choirs of distant voices, echoes of nature’s inward songs: all that beautiful torrent of sounds has ceased. Like a man walking at night equipped with a torch, as I advanced, objects seemed to clothe themselves in a brilliance at once vivid and gentle, and beneath this light their softened, enlivened form seemed to delight as in its own fluid and to taste I know not what pleasures which animated its countenance and gave it beauties never seen before. Today I cast only shadow; every form is opaque and stricken with death. As in a night walk, I advance with the isolated sense of my existence among the inert phantoms of all things.
My inward life rather resembles that circle of Dante’s hell where a crowd of souls rushes after a swiftly borne standard. The multitude of my thoughts, an agile and tumultuous crowd without sound, like shades, rushes without rest toward a fatal sign, a shifting, luminous form, irresistibly attractive, which flees with the speed of uncreated appearances. A lying guide, doubtless, for its flight is too seductive not to draw my soul into some cruel trap; but whatever may happen, I yield to the lure. Like a child on a journey, my mind smiles continually at beautiful regions it sees within itself and will never see elsewhere. I dwell with the inward elements of things; I follow the stars’ rays and the rivers’ currents back to the heart of the mysteries of their generation. Nature admits me to the most secluded of her divine dwellings, to the starting point of universal life; there I catch sight of the cause of movement and hear the first song of beings in all its freshness. Who has not caught himself watching the shadows of summer clouds run over the countryside? I do nothing else in writing this. I watch the shadow of my imaginings run over this paper, scattered flakes forever swept by the wind. Such is the nature of my thoughts and all my intellectual possessions: a little floating vapor about to dissolve. But just as the air delights in condensing the waters’ emanations and peopling itself with beautiful clouds, my imagination seizes the evaporations of my soul, gathers them, shapes them as it pleases, and lets them drift upon the current of the secret breath which passes through every intelligence. This is my instinctive happiness, a fluid and mobile happiness which often melts beneath my kisses and disperses in my embraces. Thus neither my serenities nor my storms endure, alas! Nor do my resolutions remain. Whatever philosophy and practical reason there is in my soul groans and suffers. Like a vessel which has spread too much sail, I hold a mad and blind course through life, suffering the cruelest damage at every hour.
In a painting, one loves and admires the features of an unknown man, sometimes a shepherd dreaming upon the mountain, representing intelligence amid creation, the deep and resonant echo at the center of melodies, the divine mirror upon the route of the innumerable images of the uncreated which God has sent traveling, that floating array of symbols called the universe. The real persons, the shepherd and I, are poor creatures who watch the clouds sail and listen to the wind whistle instinctively, as a pastime of solitude.
Socrates
Reading The Green Notebook · 1834 · December 10, 1834
Ask about a concept, passage, contradiction, or connection.
Socrates will begin with this book and its sources.About This Reading Edition
Maurice de Guérin’s journal moves between close attention to nature, friendship, faith, and the inward demands of poetry. This bilingual edition presents the complete Journal section of the 1864 printing, with a separate appendix of earlier printed passages from 1861.
Historical Text and Translation
The French follows G. S. Trébutien’s sixth edition of Journal, lettres et poèmes (Paris: Didier et Cie, 1864), pages 3–126. Its 116 dated entries run from July 1832 to October 1835. Five earlier passages from Reliquiae (1861) appear separately in the appendix. Completeness refers to the printed Journal, rather than the autograph notebook; the following letters and poems are outside this edition.
About Diotimos Editions
Diotimos Editions prepared this independent English translation directly from the French, preserving Guérin’s imagery, repetitions, intimate voice, and original paragraph divisions. French and English remain aligned for comparison. Translator’s notes clarify words, quotations, and allusions, while historical editor notes retain their separate attribution. The Essential setting keeps explanations useful to reading; All also includes the note on the edition’s typographic treatment.
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The historical French printings are in the public domain in the United States. The independent English translation and new editorial notes are © 2026 Diotimos Editions. The linked facsimiles identify the printed witnesses used for this edition. Historical annotations and editorial conjectures remain attributed to their source editors, and the earlier variant passages are presented separately from the later Journal text.