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Diotimos Library · Literary Fiction Collection · Bilingual Edition

Anatole France

The Gods Are Athirst

Les Dieux ont soif · Complete French–English bilingual edition

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The Gods Are AthirstChapter XIX · Paragraphs 27–45

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French Page · Branch 86 of 120

Chapter XIX · Paragraphs 27–45

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Printed pages in the supplied Diotimos 2026 bilingual edition.

French
Diotimos 2026 pp. 382, 384, 386, 388
English
Diotimos 2026 pp. 383, 385, 387, 389

French

La terreur, de mois en mois, grandissait. Chaque nuit, les geôliers ivres, accompagnés de leurs chiens de garde, allaient de cachot en cachot, portant des actes d’accusation, hurlant des noms qu’ils estropiaient, réveillaient les prisonniers et pour vingt victimes désignées en épouvantaient deux cents. Dans ces corridors, pleins d’ombres sanglantes, passaient chaque jour, sans une plainte, vingt, trente, cinquante condamnés, vieillards, femmes, adolescents, et si divers de condition, de caractère, de sentiment, qu’on se demandait s’ils n’avaient pas été tirés au sort.

Et l’on jouait aux cartes, on buvait du vin de Bourgogne, on faisait des projets, on avait des rendez-vous, la nuit, à la grille. La société, presque entièrement renouvelée, était maintenant composée en grande partie d'"exagérés" et d'"enragés". Toutefois la chambre des dix-huit lits demeurait encore le séjour de l’élégance et du bon ton: hors deux détenus qu’on y avait mis, récemment transférés du Luxembourg à la Conciergerie, et qu’on suspectait d’être des "moutons", c’est-à-dire des espions, les citoyens Navette et Bellier, il ne s’y trouvait que d’honnêtes gens, qui se témoignaient une confiance réciproque. On y célébrait, la coupe à la main, les victoires de la République. Il s’y rencontrait plusieurs poètes, comme il s’en voit dans toute réunion d’hommes oisifs. Les plus habiles d’entre eux composaient des odes sur les triomphes de l’armée du Rhin et les récitaient avec emphase. Ils étaient bruyamment applaudis. Brotteaux seul louait mollement les vainqueurs et leurs chantres.

"C’est, depuis Homère, une étrange manie des poètes, dit-il un jour, que de célébrer les militaires. La guerre n’est point un art, et le hasard décide seul du sort des batailles. De deux généraux en présence, tous deux stupides, il faut nécessairement que l’un d’eux soit victorieux. Attendez-vous à ce qu’un jour un de ces porteurs d’épée que vous divinisez vous avale tous comme la grue de la fable avale les grenouilles. C’est alors qu’il sera vraiment dieu! Car les dieux se connaissent à l’appétit."

Brotteaux n’avait jamais été touché par la gloire des armes. Il ne se réjouissait nullement des triomphes de la République, qu’il avait prévus. Il n’aimait point le nouveau régime qu’affermissait la victoire. Il était mécontent. On l’eût été à moins.

Un matin, on annonça que les commissaires du Comité de sûreté générale feraient des perquisitions chez les détenus, qu’on saisirait assignats, objets d’or et d’argent, couteaux, ciseaux, que de telles recherches avaient été faites au Luxembourg et qu’on avait enlevé lettres, papiers, livres.

Chacun alors s’ingénia à trouver quelque cachette où mettre ce qu’il avait de plus précieux. Le Père Longuemare porta, par brassées, sa défense dans une gouttière. Brotteaux coula son Lucrèce dans les cendres de la cheminée.

Quand les commissaires, ayant au cou des rubans tricolores, vinrent opérer leurs saisies, ils ne trouvèrent guère que ce qu’on avait jugé convenable de leur laisser. Après leur départ, le Père Longuemare courut à sa gouttière et recueillit de sa défense ce que l’eau et le vent en avaient laissé. Brotteaux retira de la cheminée son Lucrèce tout noir de suie.

"Jouissons de l’heure présente, songea-t-il, car j’augure à certains signes que le temps nous est désormais étroitement mesuré."

Par une douce nuit de prairial, tandis qu’au-dessus du préau la lune montrait dans le ciel pâli ses deux cornes d’argent, le vieux traitant qui, à sa coutume, lisait Lucrèce sur un degré de l’escalier de pierre, entendit une voix l’appeler, une voix de femme, une voix délicieuse, qu’il ne reconnaissait pas. Il descendit dans la cour et vit derrière la grille une forme qu’il ne reconnaissait pas plus que la voix et qui lui rappelait, par ses contours indistincts et charmants, toutes les femmes qu’il avait aimées. Le ciel la baignait d’azur et d’argent. Brotteaux reconnut soudain la jolie comédienne de la rue Feydeau, Rose Thévenin.

"Vous ici, mon enfant! La joie de vous y voir m’est cruelle. Depuis quand et pourquoi êtes-vous ici?

— Depuis hier."

Et elle ajouta très bas:

"J’ai été dénoncée comme royaliste. On m’accuse d’avoir conspiré pour délivrer la reine. Comme je vous savais ici, j’ai tout de suite cherché à vous voir. Écoutez-moi, mon ami... car vous voulez bien que je vous donne ce nom?... Je connais des gens en place; j’ai, je le sais, des sympathies jusque dans le Comité de salut public. Je ferai agir mes amis: ils me délivreront, et je vous délivrerai à mon tour."

Mais Brotteaux, d’une voix qui se fit pressante:

"Par tout ce que vous avez de cher, mon enfant, n’en faites rien! N’écrivez pas, ne sollicitez pas; ne demandez rien à personne, je vous en conjure, faites-vous oublier."

Comme elle ne semblait pas pénétrée de ce qu’il disait, il se fit plus suppliant encore:

"Gardez le silence, Rose, faites-vous oublier: là est le salut. Tout ce que vos amis tenteraient ne ferait que hâter votre perte. Gagnez du temps. Il en faut peu, très peu, j’espère, pour vous sauver.... Surtout n’essayez pas d’émouvoir les juges, les jurés, un Gamelin. Ce ne sont pas des hommes, ce sont des choses: on ne s’explique pas avec les choses. Faites-vous oublier. Si vous suivez mon conseil, mon amie, je mourrai heureux de vous avoir sauvé la vie."

Elle répondit:

"Je vous obéirai.... Ne parlez pas de mourir."

English

From month to month the terror grew. Every night the drunken gaolers, accompanied by their watchdogs, went from dungeon to dungeon carrying indictments and howling names they mangled, waking the prisoners and terrifying two hundred to summon twenty victims. Through those corridors, full of bloody shadows, passed every day, without a complaint, twenty, thirty, fifty condemned prisoners: old men, women, adolescents, so various in condition, character and feeling that one wondered whether they had been chosen by lot.

And they played cards, drank Burgundy, made plans and kept appointments at the grille by night. The company, almost wholly renewed, now consisted largely of “ultras” and “Enragés”. Yet the room of eighteen beds remained a home of elegance and good manners: apart from two inmates recently transferred from the Luxembourg to the Conciergerie, Citizens Navette and Bellier, suspected of being “sheep”, that is, spies, there were only honourable people, who trusted one another. Glass in hand, they celebrated the Republic’s victories. Several poets were to be found among them, as in any gathering of idle men. The most skilful composed odes on the triumphs of the Army of the Rhine and recited them with emphasis. They were loudly applauded. Brotteaux alone praised the victors and their bards half-heartedly.

“Since Homer,” he said one day, “poets have had a strange mania for celebrating military men. War is no art, and chance alone decides the outcome of battles. Of two generals facing each other, both stupid, one must necessarily be victorious. Expect one of these sword-bearers whom you make into gods to swallow you all one day, as the crane in the fable swallows the frogs. Then he will truly be a god! For gods are known by their appetite.”

Brotteaux had never been moved by military glory. He took no pleasure in the Republic’s triumphs, which he had foreseen. He did not like the new regime which victory was strengthening. He was discontented. One would be, for less.

One morning it was announced that commissioners from the Committee of General Security would search the prisoners’ belongings and confiscate assignats, gold and silver objects, knives and scissors; that such searches had been made at the Luxembourg, where letters, papers and books had been taken away.

Everyone then set about finding a hiding place for whatever he held most precious. Father Longuemare carried his defence by the armful to a gutter. Brotteaux slipped his Lucretius into the fireplace ashes.

When the commissioners, tricolour ribbons round their necks, came to make their seizures, they found little beyond what it had been judged appropriate to leave them. After they had gone, Father Longuemare ran to his gutter and gathered what wind and water had left of his defence. Brotteaux retrieved his Lucretius from the fireplace, black with soot.

“Let us enjoy the present hour,” he thought, “for certain signs lead me to believe that our time is now strictly measured.”

One mild night in prairial, while above the exercise yard the moon showed its two silver horns in the pale sky, the old financier, reading Lucretius as usual on a step of the stone stairway, heard a voice calling him, a woman’s voice, a delicious voice he did not recognise. He went down into the courtyard and saw behind the grille a figure he recognised no more than the voice, whose indistinct, charming outlines recalled all the women he had loved. The sky bathed her in blue and silver. Suddenly Brotteaux recognised the pretty actress of the Rue Feydeau, Rose Thévenin.

“You here, my child! The joy of seeing you is cruel to me. How long have you been here, and why?”

“Since yesterday.”

And she added very softly:

“I was denounced as a royalist. They accuse me of conspiring to free the queen. Knowing you were here, I tried to see you at once. Listen, my friend… for you will let me call you that?… I know people in office; I know I have sympathisers even in the Committee of Public Safety. I shall get my friends to act: they will free me, and I shall free you in turn.”

But Brotteaux said, his voice growing urgent:

“By all you hold dear, my child, do nothing of the kind! Do not write, do not petition; ask nobody for anything, I beg you. Let them forget you.”

As she seemed not fully to understand, he grew still more pleading:

“Keep silent, Rose, let them forget you: that is salvation. Anything your friends attempted would only hasten your destruction. Gain time. Very little, I hope, very little is needed to save you.… Above all, do not try to move the judges, the jurors, a Gamelin. They are not men, they are things: you cannot reason with things. Let them forget you. If you follow my advice, my friend, I shall die happy to have saved your life.”

She answered:

“I shall obey you.… Do not speak of dying.”

About This Reading Edition

Anatole France’s The Gods Are Athirst follows the painter Évariste Gamelin as revolutionary conviction draws him into the work of the Revolutionary Tribunal. This complete French–English edition preserves the novel’s twenty-nine chapters, paired by source paragraph, with an introduction, historical orientation, glossary, and chapter notes.

Historical Text and Translation

The novel appeared in volume in 1912. The complete French reading text follows Project Gutenberg eBook 36477, whose underlying impression is undated and carries a later Brodard & Taupin colophon. Chapter I was also checked against a separate 1912 printing; that limited collation is distinguished from the source used for the whole novel.

About Diotimos Editions

The new English translation and editorial matter were generated and revised with AI for Diotimos Editions. The reader preserves the supplied paragraph pairing, songs, quoted letters, and 431 chapter notes, together with the source register and the edition’s statement of editorial responsibility.

Rights

Anatole France’s French source work is in the public domain. The new 2026 English translation and Diotimos editorial matter are credited as supplied in this bilingual edition.