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Diotimos Library · Literary Fiction Collection · Bilingual Edition

Anatole France

The Gods Are Athirst

Les Dieux ont soif · Complete French–English bilingual edition

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The Gods Are AthirstChapter VI · Paragraphs 19–30

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English Page · Branch 31 of 120

Chapter VI · Paragraphs 19–30

Edition pages

Printed pages in the supplied Diotimos 2026 bilingual edition.

French
Diotimos 2026 pp. 106, 108, 110, 112
English
Diotimos 2026 pp. 107, 109, 111, 113

French

— Ce n’est point assez d’un tribunal révolutionnaire, dit Gamelin. Il en faut un dans chaque ville.... Que dis-je? dans chaque commune, dans chaque canton. Il faut que tous les pères de famille, que tous les citoyens s’érigent en juges. Quand la nation se trouve sous le canon des ennemis et sous le poignard des traîtres, l’indulgence est parricide. Quoi! Lyon, Marseille, Bordeaux insurgées, la Corse révoltée, la Vendée en feu, Mayence et Valenciennes tombées au pouvoir de la coalition, la trahison dans les campagnes, dans les villes, dans les camps, la trahison siégeant sur les bancs de la Convention nationale, la trahison assise, une carte à la main, dans les conseils de guerre de nos généraux!... Que la guillotine sauve la patrie!

— Je n’ai pas d’objection essentielle à faire contre la guillotine, répliqua le vieux Brotteaux. La nature, ma seule maîtresse et ma seule institutrice, ne m’avertit en effet d’aucune manière que la vie d’un homme ait quelque prix; elle enseigne au contraire, de toutes sortes de manières, qu’elle n’en a aucun. L’unique fin des êtres semble de devenir la pâture d’autres êtres destinés à la même fin. Le meurtre est de droit naturel: en conséquence la peine de mort est légitime, à la condition qu’on ne l’exerce ni par vertu ni par justice, mais par nécessité ou pour en tirer quelque profit. Cependant il faut que j’aie des instincts pervers, car je répugne à voir couler le sang, et c’est une dépravation que toute ma philosophie n’est pas encore parvenue à corriger.

— Les républicains, reprit Évariste, sont humains et sensibles. Il n’y a que les despotes qui soutiennent que la peine de mort est un attribut nécessaire de l’autorité. Le peuple souverain l’abolira un jour. Robespierre l’a combattue, et avec lui tous les patriotes; la loi qui la supprime ne saurait être trop tôt promulguée. Mais elle ne devra être appliquée que lorsque le dernier ennemi de la République aura péri sous le glaive de la loi."

Gamelin et Brotteaux avaient maintenant derrière eux des retardataires, et parmi ceux-là plusieurs femmes de la section; entre autres une belle grande tricoteuse, en fanchon et en sabots, portant un sabre en bandoulière, une jolie fille blonde, ébouriffée, dont le fichu était très chiffonné, et une jeune mère qui, maigre et pâle, donnait le sein à un enfant malingre.

L’enfant, qui ne trouvait plus de lait, criait, mais ses cris étaient faibles et les sanglots l’étouffaient. Pitoyablement petit, le teint blême et brouillé, les yeux enflammés, sa mère le contemplait avec une sollicitude douloureuse.

"Il est bien jeune, dit Gamelin en se retournant vers le malheureux nourrisson, qui gémissait contre son dos, dans la presse étouffante des derniers arrivés.

— Il a six mois, le pauvre amour!... Son père est à l’armée: il est de ceux qui ont repoussé les Autrichiens à Condé. Il se nomme Dumonteil (Michel), commis drapier de son état. Il s’est enrôlé, dans un théâtre qu’on avait dressé devant l’hôtel de ville. Le pauvre ami voulait défendre sa patrie et voir du pays.... Il m’écrit de prendre patience. Mais comment voulez-vous que je nourrisse Paul... (c’est Paul qu’il se nomme)... puisque je ne peux pas me nourrir moi-même?

— Ah! s’écria la jolie fille blonde, nous en avons encore pour une heure, et il faudra, ce soir, recommencer la même cérémonie à la porte de l’épicière. On risque la mort pour avoir trois œufs et un quarteron de beurre.

— Du beurre, soupira la citoyenne Dumonteil, voilà trois mois que je n’en ai vu!"

Et le chœur des femmes se lamenta sur la rareté et la cherté des vivres, jeta des malédictions aux émigrés et voua à la guillotine les commissaires de sections qui donnaient à des femmes dévergondées, au prix de honteuses faveurs, des poulardes et des pains de quatre livres. On sema des histoires alarmantes de bœufs noyés dans la Seine, de sacs de farine vidés dans les égouts, de pains jetés dans les latrines.... C’étaient les affameurs royalistes, rolandins, brissotins, qui poursuivaient l’extermination du peuple de Paris.

Tout à coup la jolie fille blonde, au fichu chiffonné, poussa des cris comme si elle avait le feu à ses jupes, qu’elle secouait violemment et dont elle retournait les poches, proclamant qu’on lui avait volé sa bourse.

Au bruit de ce larcin, une grande indignation souleva ce menu peuple, qui avait pillé les hôtels du faubourg Saint-Germain et envahi les Tuileries sans rien emporter, artisans et ménagères, qui eussent de bon cœur brûlé le château de Versailles, mais se fussent crus déshonorés s’ils y avaient dérobé une épingle. Les jeunes libertins risquèrent sur la mésaventure de la belle enfant quelques méchantes plaisanteries, aussitôt étouffées sous la rumeur publique. On parlait déjà de pendre le voleur à la lanterne. On entamait une enquête tumultueuse et partiale. La grande tricoteuse, montrant du doigt un vieillard soupçonné d’être un moine défroqué, jurait que c’était "le capucin" qui avait fait le coup. La foule, aussitôt persuadée, poussa des cris de mort.

English

“One Revolutionary Tribunal isn’t enough,” said Gamelin. “We need one in every town… What am I saying? In every commune, in every canton. Every father of a family, every citizen, must set himself up as a judge. When the nation lies beneath the enemy’s guns and the traitor’s dagger, indulgence is parricide. What! Lyon, Marseille and Bordeaux in insurrection, Corsica in revolt, the Vendée ablaze, Mainz and Valenciennes fallen to the coalition; treachery in the countryside, in towns, in the camps, treachery sitting on the benches of the National Convention, treachery seated with a map in its hand in our generals’ councils of war! Let the guillotine save the country!”

“I have no fundamental objection to the guillotine,” old Brotteaux replied. “Nature, my only mistress and teacher, gives me no indication whatever that a man’s life has any value. On the contrary, she teaches me in all manner of ways that it has none. Beings seem to have no purpose but to become food for other beings destined for the same end. Murder is sanctioned by natural right; consequently the death penalty is legitimate, provided it is inflicted neither from virtue nor from justice, but from necessity or to obtain some advantage. Yet I must have perverse instincts, because I shrink from seeing blood flow, and all my philosophy has not yet managed to correct this depravity.”

“Republicans,” Évariste continued, “are humane and sensitive. Only despots maintain that the death penalty is a necessary attribute of authority. The sovereign people will abolish it one day. Robespierre opposed it, and all the patriots with him. The law suppressing it cannot be promulgated too soon. But it must not be applied until the Republic’s last enemy has perished beneath the sword of the law.”

Gamelin and Brotteaux now had latecomers behind them, among them several women from the section: a handsome, tall knitter in a kerchief cap and wooden shoes, a sabre slung across her; a pretty, dishevelled blonde girl whose fichu was badly crumpled; and a thin, pale young mother suckling a sickly child.

Finding no more milk, the child cried, but its cries were feeble and sobs choked it. Pitifully small, its complexion wan and blotchy, its eyes inflamed, it was watched by its mother with painful concern.

“He’s very young,” said Gamelin, turning towards the wretched infant moaning against his back in the stifling crush of latecomers.

“He’s six months, the poor darling! His father’s in the army, one of those who drove the Austrians back at Condé. His name is Dumonteil (Michel), a draper’s clerk by trade. He enlisted on a stage they’d put up in front of the town hall. The poor dear wanted to defend his country and see the world… He writes telling me to be patient. But how am I to feed Paul—that’s his name, Paul—when I can’t feed myself?”

“Ah!” cried the pretty blonde girl. “We’ve another hour of this, and tonight we’ll have to go through the same ceremony again outside the grocer’s. You risk death for three eggs and a quarter-pound of butter.”

“Butter!” sighed Citizen Dumonteil. “I haven’t seen any for three months.”

The women’s chorus lamented the scarcity and cost of food, cursed the émigrés and consigned to the guillotine the section commissioners who supplied fat hens and four-pound loaves to loose women in return for shameful favours. Alarming stories spread: oxen drowned in the Seine, sacks of flour emptied into sewers, loaves thrown into privies… Royalists, Rolandists and Brissotins were the starvers seeking to exterminate the people of Paris.

Suddenly the pretty blonde girl with the crumpled fichu screamed as though her skirts were on fire. She shook them violently, turned out their pockets and proclaimed that her purse had been stolen.

News of the theft filled these ordinary people with indignation: artisans and housewives who had plundered the mansions of the Faubourg Saint-Germain and invaded the Tuileries without taking anything away, who would gladly have burnt the Château de Versailles but felt dishonoured had they stolen a pin from it. The young rakes ventured a few nasty jokes about the pretty girl’s misfortune, immediately drowned in the public uproar. People were already talking of hanging the thief from a lamp-post. A tumultuous, partial inquiry began. Pointing at an old man suspected of being an unfrocked monk, the tall knitter swore “the Capuchin” had done it. Instantly persuaded, the crowd cried for his death.

About This Reading Edition

Anatole France’s The Gods Are Athirst follows the painter Évariste Gamelin as revolutionary conviction draws him into the work of the Revolutionary Tribunal. This complete French–English edition preserves the novel’s twenty-nine chapters, paired by source paragraph, with an introduction, historical orientation, glossary, and chapter notes.

Historical Text and Translation

The novel appeared in volume in 1912. The complete French reading text follows Project Gutenberg eBook 36477, whose underlying impression is undated and carries a later Brodard & Taupin colophon. Chapter I was also checked against a separate 1912 printing; that limited collation is distinguished from the source used for the whole novel.

About Diotimos Editions

The new English translation and editorial matter were generated and revised with AI for Diotimos Editions. The reader preserves the supplied paragraph pairing, songs, quoted letters, and 431 chapter notes, together with the source register and the edition’s statement of editorial responsibility.

Rights

Anatole France’s French source work is in the public domain. The new 2026 English translation and Diotimos editorial matter are credited as supplied in this bilingual edition.