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Diotimos Library · Literary Fiction Collection · Bilingual Edition

Anatole France

The Gods Are Athirst

Les Dieux ont soif · Complete French–English bilingual edition

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The Gods Are AthirstChapter II · Paragraphs 12–27

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Facing Pages · Branch 15 of 120

Chapter II · Paragraphs 12–27

Edition pages

Printed pages in the supplied Diotimos 2026 bilingual edition.

French
Diotimos 2026 pp. 28, 30, 32, 34
English
Diotimos 2026 pp. 29, 31, 33, 35

French

Cette fois pourtant, Gamelin, que la nécessité rendait ingénieux, venait de concevoir une invention heureuse et neuve, du moins le croyait-il, qui devait faire la fortune du marchand d’estampes, du graveur et la sienne; un jeu de cartes patriotique dans lequel aux rois, aux dames, aux valets de l’ancien régime il substituait des Génies, des Libertés, des Égalités. Il avait déjà esquissé toutes ses figures, il en avait terminé plusieurs, et il était pressé de livrer à Desmahis celles qui se trouvaient en état d’être gravées. La figure qui lui paraissait la mieux venue représentait un volontaire coiffé du tricorne, vêtu d’un habit bleu à parements rouges, avec une culotte jaune et des guêtres noires, assis sur une caisse, les pieds sur une pile de boulets, son fusil entre les jambes. C’était le "citoyen de cœur", remplaçant le valet de cœur. Depuis plus de six mois Gamelin dessinait des volontaires, et toujours avec amour. Il en avait vendu quelques-uns, aux jours d’enthousiasme. Plusieurs pendaient au mur de l’atelier. Cinq ou six, à l’aquarelle, à la gouache, aux deux crayons, traînaient sur la table et sur les chaises. Au mois de juillet 92, lorsque s’élevaient sur toutes les places de Paris des estrades pour les enrôlements, quand tous les cabarets, ornés de feuillage, retentissaient des cris de "Vive la Nation! vivre libre ou mourir!" Gamelin ne pouvait passer sur le Pont-Neuf ou devant la maison de ville sans que son cœur bondît vers la tente pavoisée sous laquelle des magistrats en écharpe inscrivaient les volontaires au son de la Marseillaise. Mais en rejoignant les armées il eût laissé sa mère sans pain.

Précédée du bruit de son souffle péniblement expiré, la citoyenne veuve Gamelin entra dans l’atelier, suante, rougeoyante, palpitante, la cocarde nationale négligemment pendue à son bonnet et prête à s’échapper. Elle posa son panier sur une chaise et, plantée debout pour mieux respirer, gémit de la cherté des vivres.

Coutelière dans la rue de Grenelle-Saint-Germain, à l’enseigne de "la Ville de Châtellerault", tant qu’avait vécu son époux, et maintenant pauvre ménagère, la citoyenne Gamelin vivait retirée chez son fils le peintre. C’était l’aîné de ses deux enfants. Quant à sa fille Julie, naguère demoiselle de modes rue Honoré, le mieux était d’ignorer ce qu’elle était devenue, car il n’était pas bon de dire qu’elle avait émigré avec un aristocrate.

"Seigneur Dieu! soupira la citoyenne en montrant à son fils une miche de pâte épaisse et bise, le pain est hors de prix; encore s’en faut-il bien qu’il soit de pur froment. On ne trouve au marché ni œufs, ni légumes, ni fromages. A force de manger des châtaignes, nous deviendrons châtaignes."

Après un long silence, elle reprit:

"J’ai vu dans la rue des femmes qui n’avaient pas de quoi nourrir leurs petits enfants. La misère est grande pour le pauvre monde. Et il en sera ainsi tant que les affaires ne seront pas rétablies.

— Ma mère, dit Gamelin en fronçant le sourcil, la disette dont nous souffrons est due aux accapareurs et aux agioteurs qui affament le peuple et s’entendent avec les ennemis du dehors pour rendre la République odieuse aux citoyens et détruire la liberté. Voilà où aboutissent les complots des Brissotins, les trahisons des Pétion et des Roland! Heureux encore si les fédéralistes en armes ne viennent pas massacrer, à Paris, les patriotes que la famine ne détruit pas assez vite! Il n’y a pas de temps à perdre: il faut taxer la farine et guillotiner quiconque spécule sur la nourriture du peuple, fomente l’insurrection ou pactise avec l’étranger. La Convention vient d’établir un tribunal extraordinaire pour juger les conspirateurs. Il est composé de patriotes; mais ses membres auront-ils assez d’énergie pour défendre la patrie contre tous ses ennemis? Espérons en Robespierre: il est vertueux. Espérons surtout en Marat. Celui-là aime le peuple, discerne ses véritables intérêts et les sert. Il fut toujours le premier à démasquer les traîtres, à déjouer les complots. Il est incorruptible et sans peur. Lui seul est capable de sauver la République en péril."

La citoyenne Gamelin, secouant la tête, fit tomber de son bonnet sa cocarde négligée.

"Laisse donc, Évariste: ton Marat est un homme comme les autres, et qui ne vaut pas mieux que les autres. Tu es jeune, tu as des illusions. Ce que tu dis aujourd’hui de Marat, tu l’as dit autrefois de Mirabeau, de La Fayette, de Pétion, de Brissot.

— Jamais!" s’écria Gamelin, sincèrement oublieux.

Ayant dégagé un bout de la table de bois blanc encombrée de papiers, de livres, de brosses et de crayons, la citoyenne y posa la soupière de faïence, deux écuelles d’étain, deux fourchettes de fer, la miche de pain bis et un pot de piquette.

Le fils et la mère mangèrent la soupe en silence et ils finirent leur dîner par un petit morceau de lard. La mère ayant mis son fricot sur son pain, portait gravement sur la pointe de son couteau de poche les morceaux à sa bouche édentée et mâchait avec respect des aliments qui avaient coûté cher.

Elle avait laissé dans le plat le meilleur à son fils, qui restait songeur et distrait.

"Mange, Évariste, lui disait-elle, à intervalles égaux, mange."

Et cette parole prenait sur ses lèvres la gravité d’un précepte religieux.

Elle recommença ses lamentations sur la cherté des vivres. Gamelin réclama de nouveau la taxe comme le seul remède à ces maux.

English

This time, however, necessity had made Gamelin ingenious, and he had just devised a happy and original invention—or so he believed—which would make the fortunes of the print seller, the engraver and himself: a patriotic pack of cards in which Spirits, Liberties and Equalities would replace the kings, queens and jacks of the old regime. He had sketched all his figures, finished several, and was eager to give Desmahis those ready to be engraved. The figure he thought most successful showed a volunteer in a three-cornered hat, a blue coat with red facings, yellow breeches and black gaiters, sitting on a drum with his feet on a pile of cannonballs and his musket between his legs. This was the “citizen of hearts”, replacing the jack of hearts. Gamelin had been drawing volunteers for more than six months, always with love. He had sold a few in the days of enthusiasm. Several hung on the studio walls. Five or six, in watercolour, gouache, or black and white chalk, lay about on the table and chairs. In July ’92, when platforms for enlistment rose in every square of Paris and all the taverns, decorated with greenery, rang with cries of “Long live the Nation! Live free or die!”, Gamelin could not cross the Pont-Neuf or pass the town hall without his heart leaping towards the flag-draped tent where sash-wearing magistrates enrolled volunteers to the sound of the Marseillaise. But had he joined the armies, he would have left his mother without bread.

Preceded by the sound of her laborious breathing, Citizen Widow Gamelin came into the studio, sweating, flushed and panting, the national cockade carelessly dangling from her cap and ready to fall. She put her basket on a chair and, standing planted on her feet to breathe more easily, lamented the price of food.

A cutler’s wife in the Rue de Grenelle-Saint-Germain, at the sign of “The Town of Châtellerault”, while her husband lived, and now a poor housekeeper, Citizen Gamelin lived quietly with her son the painter. He was the elder of her two children. As for her daughter Julie, formerly a milliner’s assistant in the Rue Honoré, it was best not to know what had become of her, since it was unwise to say that she had emigrated with an aristocrat.

“Lord God!” sighed the citizen, showing her son a loaf of thick, dark dough. “Bread costs a fortune, and it’s a long way from being pure wheat. There are no eggs, vegetables or cheeses in the market. If we go on eating chestnuts, we’ll turn into chestnuts.”

After a long silence she went on:

“I’ve seen women in the streets with nothing to feed their little children. Poor people are suffering terribly. And that’s how it will be until things are put right.”

“Mother,” said Gamelin, frowning, “the scarcity we suffer from is the work of hoarders and speculators who starve the people and conspire with our enemies abroad to make the Republic hateful to its citizens and destroy liberty. This is where the Brissotins’ plots and the treachery of men like Pétion and Roland have brought us! We’ll be lucky if armed federalists don’t come to Paris and massacre the patriots whom famine isn’t destroying fast enough. There’s no time to lose. We must fix the price of flour and guillotine anyone who speculates in the people’s food, foments insurrection or conspires with foreigners. The Convention has just established an extraordinary tribunal to try conspirators. It consists of patriots, but will its members have the energy to defend their country against all its enemies? Let us put our hopes in Robespierre: he is virtuous. Above all, let us put our hopes in Marat. He loves the people, understands their true interests and serves them. He was always the first to unmask traitors and foil plots. He is incorruptible and fearless. He alone can save the Republic in danger.”

Citizen Gamelin shook her head and dislodged the neglected cockade from her cap.

“Oh, leave it, Évariste. Your Marat is a man like any other, and no better than any other. You’re young; you have illusions. What you say about Marat today you used to say about Mirabeau, La Fayette, Pétion and Brissot.”

“Never!” cried Gamelin, sincerely forgetful.

Clearing a corner of the pale wooden table cluttered with papers, books, brushes and pencils, the citizen set down the earthenware soup tureen, two pewter bowls, two iron forks, the loaf of brown bread and a jug of thin wine.

Son and mother ate their soup in silence and finished their midday meal with a small piece of bacon. The mother put her bit of meat on her bread, solemnly carried the pieces to her toothless mouth on the point of her pocketknife, and respectfully chewed food that had cost so much.

She had left the best of the dish for her son, who remained thoughtful and distracted.

“Eat, Évariste,” she told him at regular intervals. “Eat.”

On her lips the word acquired the gravity of a religious precept.

She began lamenting the price of food again. Gamelin again demanded price controls as the sole remedy for these evils.

About This Reading Edition

Anatole France’s The Gods Are Athirst follows the painter Évariste Gamelin as revolutionary conviction draws him into the work of the Revolutionary Tribunal. This complete French–English edition preserves the novel’s twenty-nine chapters, paired by source paragraph, with an introduction, historical orientation, glossary, and chapter notes.

Historical Text and Translation

The novel appeared in volume in 1912. The complete French reading text follows Project Gutenberg eBook 36477, whose underlying impression is undated and carries a later Brodard & Taupin colophon. Chapter I was also checked against a separate 1912 printing; that limited collation is distinguished from the source used for the whole novel.

About Diotimos Editions

The new English translation and editorial matter were generated and revised with AI for Diotimos Editions. The reader preserves the supplied paragraph pairing, songs, quoted letters, and 431 chapter notes, together with the source register and the edition’s statement of editorial responsibility.

Rights

Anatole France’s French source work is in the public domain. The new 2026 English translation and Diotimos editorial matter are credited as supplied in this bilingual edition.