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Diotimos Library · Literary Fiction Collection · Bilingual Edition

Anatole France

The Gods Are Athirst

Les Dieux ont soif · Complete French–English bilingual edition

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The Gods Are AthirstChapter III · Paragraphs 19–31

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French Page · Branch 20 of 120

Chapter III · Paragraphs 19–31

Edition pages

Printed pages in the supplied Diotimos 2026 bilingual edition.

French
Diotimos 2026 pp. 52, 54, 56, 58
English
Diotimos 2026 pp. 53, 55, 57, 59

French

Élodie, qui n’était point une ingénue, concevait différentes sortes d’amour. Le sentiment que lui inspirait Évariste était assez profond pour qu’elle pensât lui engager sa vie. Elle était toute disposée à l’épouser, mais s’attendait à ce que son père n’approuvât pas l’union de sa fille unique avec un artiste obscur et pauvre. Gamelin n’avait rien; le marchand d’estampes remuait de grosses sommes d’argent. L'Amour peintre lui rapportait beaucoup, l’agio plus encore, et il s’était associé à un fournisseur qui livrait à la cavalerie de la République des bottes de jonc et de l’avoine mouillée. Enfin, le fils du coutelier de la rue Saint-Dominique était un mince personnage auprès de l’éditeur d’estampes connu dans toute l’Europe, apparenté aux Blaizot, aux Basan, aux Didot, et qui fréquentait chez les citoyens Saint-Pierre et Florian. Ce n’est pas qu’en fille obéissante elle tînt le consentement de son père pour nécessaire à son établissement. Le père, veuf de bonne heure, d’humeur avide et légère, grand coureur de filles, grand brasseur d’affaires, ne s’était jamais occupé d’elle, l’avait laissée grandir libre, sans conseils, sans amitié, soucieux non de surveiller, mais d’ignorer la conduite de cette fille, dont il appréciait en connaisseur le tempérament fougueux et les moyens de séduction bien autrement puissants qu’un joli visage. Trop généreuse pour se garder, trop intelligente pour se perdre, sage dans ses folies, le goût d’aimer ne lui avait jamais fait oublier les convenances sociales. Son père lui savait un gré infini de cette prudence; et, comme elle tenait de lui le sens du commerce et le goût des entreprises, il ne s’inquiétait pas des raisons mystérieuses qui détournaient du mariage une fille si nubile et la retenaient à la maison, où elle valait une gouvernante et quatre commis. A vingt-sept ans, elle se sentait d’âge et d’expérience à faire sa vie elle-même et n’éprouvait nul besoin de demander les conseils ou de suivre la volonté d’un père jeune, facile et distrait. Mais pour qu’elle épousât Gamelin, il aurait fallu que M. Blaise fît un sort à ce gendre pauvre, l’intéressât dans la maison, lui assurât des travaux comme il en assurait à plusieurs artistes, enfin, d’une manière ou d’une autre, lui créât des ressources; et cela elle jugeait impossible que l’un l’offrît, que l’autre l’acceptât, tant il y avait peu de sympathie entre ces deux hommes.

Cette difficulté embarrassait la tendre et sage Élodie. Elle envisageait sans terreur l’idée de s’unir à son ami par des liens secrets et de prendre l’auteur de la nature pour seul témoin de leur foi mutuelle. Sa philosophie ne trouvait pas condamnable une telle union que l’indépendance où elle vivait rendait possible et à laquelle le caractère honnête et vertueux d’Évariste donnerait une force rassurante; mais Gamelin avait grand-peine à subsister et à soutenir la vie de sa vieille mère: il ne semblait pas qu’il y eût dans une existence si étroite place pour un amour même réduit à la simplicité de la nature. D’ailleurs Évariste n’avait pas encore déclaré ses sentiments ni fait part de ses intentions. La citoyenne Blaise espérait bien l’y obliger avant peu.

Elle arrêta du même coup ses méditations et son aiguille:

"Citoyen Évariste, dit-elle, cette écharpe ne me plaira qu’autant qu’elle vous plaira à vous-même. Dessinez-moi un modèle, je vous prie. En l’attendant, je déferai comme Pénélope ce qui a été fait en votre absence."

Il répondit avec un sombre enthousiasme:

"Je m’y engage, citoyenne. Je vous dessinerai le glaive d’Harmodius: une épée dans une guirlande."

Et, tirant son crayon, il esquissa des épées et des fleurs dans ce style sobre et nu, qu’il aimait. Et, en même temps, il exposait ses doctrines.

"Les Français régénérés, disait-il, doivent répudier tous les legs de la servitude: le mauvais goût, la mauvaise forme, le mauvais dessin. Watteau, Boucher, Fragonard travaillaient pour des tyrans et pour des esclaves. Dans leurs ouvrages, nul sentiment du bon style ni de la ligne pure; nulle part la nature ni la vérité. Des masques, des poupées, des chiffons, des singeries. La postérité méprisera leurs frivoles ouvrages. Dans cent ans, tous les tableaux de Watteau auront péri méprisés dans les greniers; en 1893, les étudiants en peinture recouvriront de leurs ébauches les toiles de Boucher. David a ouvert la voie: il se rapproche de l’antique; mais il n’est pas encore assez simple, assez grand, assez nu. Nos artistes ont encore bien des secrets à apprendre des frises d’Herculanum, des bas-reliefs romains, des vases étrusques."

Il parla longtemps de la beauté antique, puis revint à Fragonard, qu’il poursuivait d’une haine inextinguible:

"Le connaissez-vous, citoyenne?"

Élodie fit signe qu’oui.

"Vous connaissez aussi le bonhomme Greuze, qui certes est suffisamment ridicule avec son habit écarlate et son épée. Mais il a l’air d’un sage de la Grèce auprès de Fragonard. Je l’ai rencontré, il y a quelque temps, ce misérable vieillard, trottinant sous les arcades du Palais-Égalité, poudré, galant, frétillant, égrillard, hideux. A cette vue, je souhaitai qu’à défaut d’Apollon quelque vigoureux ami des arts le pendît à un arbre et l’écorchât comme Marsyas, en exemple éternel aux mauvais peintres."

Élodie fixa sur lui le regard de ses yeux gais et voluptueux:

English

Élodie, who was no innocent, understood several kinds of love. Her feeling for Évariste was deep enough for her to think of pledging her life to him. She was quite ready to marry him, but expected her father to disapprove of his only daughter’s union with a poor, obscure artist. Gamelin had nothing; the print seller handled large sums. Love the Painter brought him a great deal, speculation still more, and he had joined forces with a contractor supplying the Republic’s cavalry with bundles of rushes and wet oats. Moreover, the cutler’s son from the Rue Saint-Dominique was an insignificant figure beside the print publisher known throughout Europe, related to the Blaizots, the Basans and the Didots, and received in the houses of Citizens Saint-Pierre and Florian. It was not that, as an obedient daughter, she considered her father’s consent essential to settling her future. Widowed early, greedy and light-minded, a great pursuer of women and manipulator of business ventures, he had never concerned himself with her. He had let her grow up freely, without advice or affection, anxious to remain ignorant of her conduct rather than supervise it. As a connoisseur, he appreciated his daughter’s fiery temperament and powers of seduction, far more potent than a pretty face. Too generous to keep herself wholly safe, too intelligent to ruin herself, prudent in her follies, she had never let her love of loving make her forget social proprieties. Her father was infinitely grateful for this discretion. Since she had inherited his commercial sense and taste for enterprise, he did not trouble himself about the mysterious reasons that kept so marriageable a daughter unmarried and at home, where she was worth a housekeeper and four clerks. At twenty-seven she felt old and experienced enough to make her own life, with no need to seek advice or obey the wishes of a youthful, easy-going, inattentive father. But for her to marry Gamelin, Monsieur Blaise would have to provide a future for this penniless son-in-law, give him a share in the business, guarantee him commissions as he did for several artists—in short, create an income for him somehow. And she thought it impossible either that one should offer or the other accept, so little sympathy existed between the two men.

This difficulty troubled tender, prudent Élodie. She could contemplate without terror uniting herself secretly with her beloved and taking the author of nature as the sole witness to their mutual vows. Her philosophy found nothing blameworthy in such a union, which her independent life made possible and Évariste’s honest, virtuous character would give a reassuring strength. But Gamelin struggled to keep himself and his old mother alive. In so narrow an existence there seemed no room even for a love reduced to nature’s simplicity. Besides, Évariste had not yet declared his feelings or disclosed his intentions. Citizen Blaise fully hoped to compel him to do so before long.

She stopped her thoughts and her needle together.

“Citizen Évariste,” she said, “this scarf will please me only if it pleases you. Draw me a pattern, please. While I’m waiting, I’ll undo, like Penelope, what was done in your absence.”

He answered with sombre enthusiasm:

“I promise, Citizen. I’ll draw you Harmodius’ sword: a blade in a garland.”

Taking out his pencil, he sketched swords and flowers in the spare, bare style he loved. At the same time he explained his doctrines.

“The regenerated French,” he said, “must reject every legacy of servitude: bad taste, bad form, bad drawing. Watteau, Boucher and Fragonard worked for tyrants and slaves. In their works there is no feeling for good style or pure line; nowhere nature or truth. Masks, dolls, rags, monkey tricks. Posterity will despise their frivolous works. A hundred years from now all Watteau’s paintings will have perished, despised, in attics; in 1893 painting students will cover Boucher’s canvases with their sketches. David has shown the way: he approaches antiquity, but he is not yet simple, great or bare enough. Our artists still have many secrets to learn from Herculaneum’s friezes, Roman reliefs and Etruscan vases.”

He spoke at length about ancient beauty, then returned to Fragonard, whom he pursued with inextinguishable hatred.

“Do you know him, Citizen?”

Élodie nodded.

“You also know old Greuze, who is certainly ridiculous enough in his scarlet coat and sword. But beside Fragonard he looks like a Greek sage. I met that wretched old man some time ago, trotting under the arcades of the Palais-Égalité, powdered, gallant, twitching, lecherous, hideous. The sight made me wish that, failing Apollo, some vigorous friend of the arts would hang him from a tree and flay him like Marsyas, as an eternal warning to bad painters.”

Élodie fixed him with her merry, voluptuous eyes.

About This Reading Edition

Anatole France’s The Gods Are Athirst follows the painter Évariste Gamelin as revolutionary conviction draws him into the work of the Revolutionary Tribunal. This complete French–English edition preserves the novel’s twenty-nine chapters, paired by source paragraph, with an introduction, historical orientation, glossary, and chapter notes.

Historical Text and Translation

The novel appeared in volume in 1912. The complete French reading text follows Project Gutenberg eBook 36477, whose underlying impression is undated and carries a later Brodard & Taupin colophon. Chapter I was also checked against a separate 1912 printing; that limited collation is distinguished from the source used for the whole novel.

About Diotimos Editions

The new English translation and editorial matter were generated and revised with AI for Diotimos Editions. The reader preserves the supplied paragraph pairing, songs, quoted letters, and 431 chapter notes, together with the source register and the edition’s statement of editorial responsibility.

Rights

Anatole France’s French source work is in the public domain. The new 2026 English translation and Diotimos editorial matter are credited as supplied in this bilingual edition.