Diotimos Library · Journals, Notebooks & Fragments Collection · Bilingual Edition
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French Page · Branch 69 of 121
1834 · Au Val, 20 janvier.
French
p. 137Au Val, 20 janvier.
J’ai passé trois semaines à Mordreux, au sein d’une famille, la plus paisible, la plus unie, la plus bénie du ciel, qui se puisse imaginer. Et cependant, dans ce calme, dans cette douce monotonie de la vie familière, mes jours étaient animés intérieurement, si bien que je ne crois pas avoir jamais éprouvé une pareille inquiétude de cœur et de tête. Je ne sais quel étrange attendrissement s’était emparé de tout mon être et me tirait les larmes des yeux pour un rien, comme il arrive aux petits enfants et aux vieillards. Mon sein se gonflait à tout moment, et mon âme s’épanchait en elle-même en élans intimes, en effusions de larmes et de paroles intérieures. Je ressentais comme une molle fatigue qui appesantissait mes yeux et liait parfois tous mes membres. Je ne mangeais plus qu’à contre-cœur, bien que l’appétit me pressât; car je suivais des pensées qui m’enivraient d’une telle douceur, et le bonheur de mon âme communiquait à mon corps je ne sais quelle aise si sensible, qu’il répugnait à un acte qui le dégradait d’une si noble volupté. Je m’efforçais bien de résister à cette exaltation dangereuse, à cette impétuosité de sentiment dont je sentais le péril; mais j’étais trop en proie pour me sauver, et, selon toutes les apparences, c’en était fait de moi, si je n’eusse trouvé une puissante diversion dans la contemplation de la nature. Je me mis à la considérer encore plus attentivement que de coutume, et par degrés la fermentation s’adoucit, car il sortait des champs, des flots, des bois une vertu suave et bienfaisante qui me pénétrait et tournait tous mes transports en rêves mélancoliques. Cette fusion des impressions calmes de la nature avec les rêveries orageuses du cœur, engendra une disposition d’âme que je voudrais retenir longtemps, car elle est des plus désirables pour un rêveur inquiet comme moi. C’est comme une extase tempérée et tranquille qui ravit l’âme hors d’elle-même sans lui ôter la conscience d’une tristesse permanente et un peu orageuse. Il arrive aussi que l’âme est pénétrée insensiblement d’une langueur qui assoupit toute la vivacité des facultés intellectuelles et l’endort dans un demi-sommeil vide de toute pensée, dans lequel néanmoins elle se sent la puissance de rêver les plus belles choses. D’autres fois, c’est comme un nuage aux teintes molles qui se répand sur l’âme et y jette cette ombre douce qui invite au recueillement et au repos. Aussi les inquiétudes, les ardeurs, toute la foule turbulente qui bruit dans la cité intérieure fait-elle silence, quelquefois se prend à prier et finit toujours par s’arranger pour le repos. Rien ne peut figurer plus fidèlement cet état de l’âme, que le soir qui tombe en ce moment. Des nuages gris, mais légèrement argentés par les bords, sont répandus également sur toute la face du ciel. Le soleil, qui s’est retiré il y a peu d’instants, a laissé derrière lui assez de lumière pour tempérer quelque temps les noires ombres et adoucir en quelque sorte la chute de la nuit. Les vents se taisent, et l’Océan paisible ne m’envoie, quand je vais l’écouter sur le seuil de la porte, qu’un murmure mélodieux qui s’épanche dans l’âme comme une belle vague sur la grève. Les oiseaux, gagnés les premiers par l’influence nocturne, se dirigent vers les bois et font siffler leurs ailes dans les nuages. Le taillis qui couvre toute la pente de la côte du Val, retentissant tout le jour du ramage du roitelet, du sifflement gai du pivert et des cris divers d’une multitude d’oiseaux, n’a plus aucun bruit dans ses sentiers ni sous ses fourrés, si ce n’est le piaulement aigu jeté par les merles qui jouent entre eux et se poursuivent, tandis que les autres oiseaux ont déjà le cou sous l’aile. Le bruit des hommes, qui se taisent toujours les derniers, va s’effaçant sur la face des champs. La rumeur générale s’éteint, et l’on n’entend guère venir de clameurs que des bourgs et des hameaux, où il y a, jusque bien avant dans la nuit, des enfants qui crient et des chiens qui aboient. Le silence m’enveloppe, tout aspire au repos, excepté ma plume qui trouble peut-être le sommeil de quelque atome vivant, endormi dans les plis de mon cahier, car elle fait son petit bruit en écrivant ces vaines pensées. Et alors, qu’elle cesse : car ce que j’écris, ce que j’ai écrit et ce que j’écrirai ne vaudra jamais le sommeil d’un atome.
10 heures du soir.
Dernière promenade, dernière visite à la mer, aux côtes, à tout ce magnifique paysage qui m’enchante depuis deux mois. L’hiver nous sourit avec toute la grâce du printemps, et nous donne des jours qui font chanter les oiseaux et pousser la verdure aux rosiers dans les jardins, aux églantiers dans les bois et aux chèvrefeuilles le long des murs et des rochers où ils grimpent. Sur les deux heures, nous avons pris ce sentier qui circule avec tant de grâce parmi les ajoncs fleuris et les rudes gazons des falaises, longe les champs de blé, s’incline vers les ravines, s’insinue entre les haies et s’élance hardiment vers les roches les plus hautaines. Le but de la promenade était un promontoire qui domine la baie de Quatre-Vaux. La mer brillait de tout son éclat et brisait à cent pieds au-dessous de nous avec des bruits qui passaient par nos âmes en montant vers le ciel. Vers l’horizon, des barques de pêcheurs épanouissaient sur l’azur leurs voiles d’une blancheur éclatante, et nos regards allaient alternativement de cette petite flotte à une autre plus nombreuse qui se balançait avec des chants, plus près de nous; c’était une foule innombrable d’oiseaux de marine qui faisaient gaiement leur pêche et nous réjouissaient la vue par l’éclat de leur plumage et l’élégance de leur port sur les flots. Ces oiseaux, ces voiles, la beauté du jour, la sérénité universelle, donnaient un air de fête à l’Océan et remplissaient mon âme d’un enthousiasme joyeux, malgré le fonds d’idées tristes que j’avais apporté sur notre promontoire. Cependant je me livrais de toute la force de mon regard à la contemplation des caps, des rochers, des îles, m’efforçant d’en lever comme une empreinte et de la transporter dans mon âme. Au retour, j’ai foulé religieusement, et avec un regret à chaque pas, ce sentier qui m’a mené si souvent à de si belles contemplations et en si douce compagnie. Il est si plein de charmes ce sentier quand il arrive dans le taillis et qu’il s’avance entre des coudriers qui le dominent et une haie de buis qui croît librement en broussailles! Là, la joie que m’avait communiquée la nature a expiré et j’ai été pris de la mélancolie du départ. Demain fera pour moi de cette mer, de ces côtes, de ces bois, de tant de charmes que j’y ai goûtés, un songe, une pensée flottante que je contemplerai avec une autre pensée. Et pour prendre de ces doux lieux autant que je pouvais et comme s’il eût été en leur pouvoir de se donner à moi, je les suppliais intérieurement de se graver en mon âme, d’envoyer en moi quelque chose d’eux-mêmes qui ne passât point. En même temps j’écartais les branches des buis, des buissons, des fourrés épais, et j’enfonçais ma tête dans l’intérieur pour respirer les sauvages parfums qu’ils recèlent, pénétrer dans leur intimité et, pour ainsi dire, leur parler dans le cœur.
La soirée s’est passée comme d’habitude en causeries, en lectures. Nous sommes revenus sur le bonheur des jours passés. J’en ai tracé une faible image dans ce cahier, nous l’avons contemplée mélancoliquement comme celle d’un trépassé des plus chers, des plus doux.
Hippolyte est couché. J’écris ceci dans la solitude et le silence de la nuit, à côté d’un feu qui s’éteint. J’ai été prêter l’oreille sur la porte aux bruits du dehors. Il y en a peu : l’Océan s’est retiré au loin, il est calme, il dort, on ne l’entend pas. L’Arguenon circule librement dans les grèves, la lune se promène dans son courant, et ses gués, où les eaux bouillonnent, nous envoient un léger murmure. La brise soupire à peine dans le bois et tout le reste est tranquille.
Adieu, adieu, séjour bien-aimé ! Si tu m’aimes et que tu doutes de ma constance, écoute ceci qui te rassurera : je perds la moitié de mon âme en perdant la solitude. J’entre dans le monde avec une secrète horreur.
The Green Notebook: 1834
p. 138At Le Val, January 20, 1834
I spent three weeks at Mordreux within a family, the most peaceful, most united, most blessed by heaven imaginable. Yet amid this calm, this gentle monotony of family life, my days were inwardly so stirred that I do not believe I have ever felt such unrest of heart and mind. Some strange tenderness had seized my whole being and drew tears from my eyes over nothing, as happens to little children and old people. My breast swelled at every moment, and my soul poured itself out within itself in inward surges, in effusions of tears and unspoken words. I felt something like a soft fatigue weighing upon my eyes and sometimes binding all my limbs. I ate only reluctantly, though hunger pressed me; for I followed thoughts that intoxicated me with such sweetness, and my soul’s happiness communicated to my body some ease so palpable that it recoiled from an act degrading it from so noble a delight. I did strive to resist this dangerous exaltation, this impetuosity of feeling whose peril I sensed; but I was too much its prey to save myself, and to all appearances it would have been the end of me had I not found a powerful diversion in contemplating nature. I began to consider her even more attentively than usual, and by degrees the ferment softened, for from fields, waves, and woods came a soothing, beneficent virtue which penetrated me and turned all my transports into melancholy dreams. This fusion of nature’s calm impressions with the heart’s stormy reveries engendered a disposition of soul I would like to retain long, for it is among the most desirable for a restless dreamer like me. It is like a tempered, tranquil ecstasy carrying the soul outside itself without depriving it of the consciousness of a permanent, somewhat stormy sadness. It also happens that the soul is gradually penetrated by a languor which lulls all the liveliness of its intellectual powers and puts it to sleep in a half-slumber empty of thought, in which it nevertheless feels the power to dream the most beautiful things. At other times it is like a cloud of soft hues spreading over the soul and casting there that gentle shade which invites inward stillness and rest. Then the anxieties, the ardors, the whole turbulent crowd murmuring in the inward city falls silent, sometimes begins to pray, and always ends by arranging itself for rest. Nothing could represent this state of soul more faithfully than the evening falling at this moment. Gray clouds, lightly silvered at their edges, are spread evenly across the whole face of the sky. The sun, which withdrew a few moments ago, left behind enough light to temper the black shadows for a while and soften, in a sense, night’s fall. The winds are silent, and when I go to listen at the threshold of the door, the peaceful Ocean sends me only a melodious murmur pouring into the soul like a beautiful wave upon the shore. The birds, the first to be won over by night’s influence, head toward the woods and send their wings whistling through the clouds. The coppice covering the whole slope of Le Val’s shore, resounding all day with the kinglet’s song, the green woodpecker’s cheerful whistle, and the varied cries of a multitude of birds, has no sound left in its paths or beneath its thickets except the sharp little cry of blackbirds playing and chasing one another, while the other birds already have their necks beneath their wings. The noise of men, always the last to fall silent, fades across the fields. The general murmur dies away, and scarcely any clamor reaches one except from the towns and hamlets, where, far into the night, children are crying and dogs barking. Silence envelops me; everything aspires to rest except my pen, which perhaps disturbs the sleep of some living atom asleep in the folds of my notebook, for it makes its little sound in writing these vain thoughts. Then let it stop: for what I write, what I have written, and what I shall write will never be worth an atom’s sleep.
Ten o’clock in the evening
Last walk, last visit to the sea, the coast, all that magnificent landscape which has enchanted me for two months. Winter smiles upon us with all spring’s grace, giving us days that make the birds sing and greenery grow upon the rosebushes in gardens, the wild roses in woods, and the honeysuckle along the walls and rocks it climbs. Toward two o’clock we took that path which winds so gracefully among flowering gorse and the rough turf of the cliffs, follows the wheat fields, slopes toward the ravines, slips between hedges, and leaps boldly toward the proudest rocks. Our walk’s destination was a promontory overlooking the Bay of Quatre-Vaux. The sea shone in all its brilliance and broke a hundred feet below us with sounds that passed through our souls on their way up to heaven. Toward the horizon, fishermen’s boats spread their dazzling white sails upon the blue, and our eyes traveled alternately from this little fleet to another, more numerous, swaying with songs nearer us; it was a countless crowd of seabirds cheerfully fishing and delighting our sight with the brilliance of their plumage and the elegance of their bearing upon the waves. These birds, these sails, the day’s beauty, the universal serenity gave the Ocean a festive air and filled my soul with joyful enthusiasm, despite the reserve of sad thoughts I had brought to our promontory. Yet I gave myself with all the strength of my gaze to contemplating the capes, rocks, islands, striving, as it were, to lift an imprint of them and carry it into my soul. On our return I trod religiously, with a regret at every step, that path which so often led me to such beautiful contemplations and in such sweet company. How full of charms that path is when it reaches the coppice and advances between hazels overarching it and a box hedge growing freely into brushwood! There the joy nature had communicated to me expired, and I was seized by the melancholy of departure. Tomorrow will turn this sea, these shores, these woods, so many charms I have tasted here, into a dream for me, a floating thought which I shall contemplate with another thought. And to take as much as I could from these sweet places, as though they had the power to give themselves to me, I inwardly begged them to engrave themselves upon my soul, to send something of themselves into me that would not pass away. At the same time I parted the branches of the box trees, the bushes, the thick undergrowth, thrusting my head inside to breathe the wild perfumes they conceal, enter their intimacy, and, as it were, speak into their hearts.
The evening passed as usual in conversation and reading. We returned to the happiness of past days. I have traced a faint image of it in this notebook; we contemplated it melancholically, like the image of one among the dearest, sweetest dead.
Hippolyte is in bed. I write this in the solitude and silence of night, beside a dying fire. I went to listen at the door to the sounds outside. There are few: the Ocean has withdrawn far away; it is calm, it sleeps, one cannot hear it. The Arguenon flows freely through the sands; the moon walks within its current, and its fords, where the waters swirl, send us a faint murmur. The breeze scarcely sighs in the wood, and all else is quiet.
Farewell, farewell, beloved dwelling! If you love me and doubt my constancy, listen to this, which will reassure you: I lose half my soul in losing solitude. I enter the world with a secret horror.
Socrates
Reading The Green Notebook · 1834 · At Le Val, January 20, 1834
Ask about a concept, passage, contradiction, or connection.
Socrates will begin with this book and its sources.About This Reading Edition
Maurice de Guérin’s journal moves between close attention to nature, friendship, faith, and the inward demands of poetry. This bilingual edition presents the complete Journal section of the 1864 printing, with a separate appendix of earlier printed passages from 1861.
Historical Text and Translation
The French follows G. S. Trébutien’s sixth edition of Journal, lettres et poèmes (Paris: Didier et Cie, 1864), pages 3–126. Its 116 dated entries run from July 1832 to October 1835. Five earlier passages from Reliquiae (1861) appear separately in the appendix. Completeness refers to the printed Journal, rather than the autograph notebook; the following letters and poems are outside this edition.
About Diotimos Editions
Diotimos Editions prepared this independent English translation directly from the French, preserving Guérin’s imagery, repetitions, intimate voice, and original paragraph divisions. French and English remain aligned for comparison. Translator’s notes clarify words, quotations, and allusions, while historical editor notes retain their separate attribution. The Essential setting keeps explanations useful to reading; All also includes the note on the edition’s typographic treatment.
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The historical French printings are in the public domain in the United States. The independent English translation and new editorial notes are © 2026 Diotimos Editions. The linked facsimiles identify the printed witnesses used for this edition. Historical annotations and editorial conjectures remain attributed to their source editors, and the earlier variant passages are presented separately from the later Journal text.