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Le 10 décembre.
De quelle nature suis-je donc qu’il me survienne toujours de ces états nouveaux contre lesquels je ne puis rien préparer, qu’il se découvre à chaque moment quelque autre infirmité par quelque côté où je n’avais pas d’inquiétude? Aujourd’hui cette pauvre imagination par qui je vis d’habitude, d’où découle tout ce qui circule en moi de joies ignorées et de ces transports occultes dont rien ne va se perdre au dehors, cette pauvre imagination a tari. Il y aura tantôt huit jours que ma vie intérieure a commencé de diminuer, que le fleuve a baissé, se réduisant par un décroissement si sensible qu’après quelques tours de soleil il n’était plus qu’un filet d’eau. Aujourd’hui j’ai vu passer sa dernière goutte.
J’étends au large le sens du mot imagination : c’est pour moi le nom de la vie intérieure, l’appellation collective des plus belles facultés de l’âme, de celles qui revêtent les idées de la parure des images, comme de celles qui, tournées vers l’infini, méditent perpétuellement l’invisible et l’imaginent avec des images d’origine inconnue et de forme ineffable. Ceci est peu philosophique et s’écarte étrangement des psychologies connues; mais, à cet égard, je m’inquiète peu des hommes et des arrangements qu’ils ont faits de nos facultés; je brise leurs systèmes qui m’entravent, et je m’en vais, libre, le plus loin d’eux qu’il est possible, reconstruire une âme et un monde selon mon gré.
Je ne puis croire assurément que nos plus vives facultés meurent comme un flambeau vacillant, et que toutes les sources intérieures se ferment soudain comme frappées de malédiction. Mais il est irrécusable que la vie s’interrompt, que le fleuve des joies secrètes suspend sa course pour livrer passage à des tribus d’amertumes et de désolations inconnues. Je souffre cette invasion terrible. Je prête l’oreille en moi-même et je n’entends plus rien de ce qui me charmait. Bruissements subtils et mêlés, chœurs ondoyants de voix reculées, répercussions des chants intimes de la nature, tout ce beau torrent de rumeurs a cessé. Comme un homme qui marche dans la nuit muni d’un flambeau, à mesure que j’avançais, les objets semblaient se revêtir d’un éclat vif et doux tout ensemble, et, sous cette lumière, la forme adoucie et vivifiée paraissait se complaire comme dans son fluide, et goûter je ne sais quelles voluptés qui animaient sa physionomie et lui donnaient des beautés qu’on n’a pas vues. Aujourd’hui je ne projette que de l’ombre, toute forme est opaque et frappée de mort. Comme dans une marche nocturne, je m’avance avec le sentiment isolé de mon existence, parmi les fantômes inertes de toutes choses.
Ma vie intérieure ressemble assez à ce cercle de l’enfer du Dante, où une foule d’àmes se précipitent à la suite d’un étendard emporté rapidement. La multitude de mes pensées, foule agile et tumultueuse sans bruit, comme les ombres, s’emporte sans repos vers un signe fatal, une forme ondoyante et lumineuse, d’un irrésistible attrait, qui fuit avec la vitesse des apparences incréées. Guide menteur, sans doute, car sa fuite est trop séduisante pour ne pas attirer mon âme dans quelque piège cruel; mais, quoiqu’il en arrive, je cède au leurre. Comme un enfant en voyage, mon esprit sourit sans cesse à de belles régions qu’il voit en lui-même et qu’il ne verra jamais ailleurs. J’habite avec les éléments intérieurs des choses, je remonte les rayons des étoiles et le courant des fleuves jusqu’au sein des mystères de leur génération. Je suis admis par la nature au plus retiré de ses divines demeures, au point de départ de la vie universelle; là, je surprends la cause du mouvement et j’entends le premier chant des êtres dans toute sa fraîcheur. Qui ne s’est pas surpris à regarder courir sur la campagne l’ombre des nuages d’été? Je ne fais pas autre chose en écrivant ceci. Je regarde courir sur ce papier l’ombre de mes imaginations, flocons épars sans cesse balayés par le vent. Telle est la nature de mes pensées et de tous mes biens intellectuels, un peu de vapeur flottante et qui va se dissoudre. Mais de même que l’air se plaît à condenser les émanations des eaux et à se peupler de beaux nuages, mon imagination s’empare des évaporations de mon âme, les amasse, les forme à son gré, et les laisse dériver au courant du souffle secret qui passe à travers toute intelligence. C’est là, mon bonheur d’instinct, bonheur fluide et mobile qui souvent se fond sous mes baisers et se dissipe dans mes embrassements. Aussi ni mes sérénités, ni mes tourmentes ne sont de durée, hélas ! ni mes résolutions de permanence. Ce qu’il y a de philosophie et de raison pratique dans mon âme gémit et souffre. Comme un bâtiment qui a mis dehors trop de voiles, je tiens une course folle et aveugle à travers la vie, essuyant à toute heure les avaries les plus cruelles.
On aime, on admire dans un tableau les traits d’un homme inconnu, d’un pâtre quelquefois, rêvant sur la montagne, représentant l’intelligence au milieu de la création, l’écho sonore et profond au centre des mélodies, le miroir divin sur la route des images innombrables de l’incréé que Dieu a mises en voyage, flottant appareil de symboles qu’on appelle l’univers. Les personnages réels, le pâtre et moi, sont de pauvres créatures qui regardent voguer les nuages et écoutent siffler le vent instinctivement et par passe-temps de solitude.