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Le 22.
J’ai reçu une lettre d’Onésime ; en l’ouvrant un parfum de fleurs et de campagne s’est exhalé de tous ses plis. J’ai cru d’abord qu’il y avait enfermé une de ces brises qui voltigent toute la journée dans les prés et les jardins ; mais je me suis ravisé bientôt quand, en tournant la page, j’ai répandu sur le parquet des pétales bleus et jaunes, des feuilles de rosier et des brins de gazon. Il y avait du monde dans le salon, j’ai rougi, je suis demeuré tout interdit; j’ai cru qu’on allait me questionner, railler peut-être ce qui me faisait tant de plaisir. Je n’aurais su que répondre, j’aurais balbutié, je serais tombé dans mes embarras de parole. Et puis d’ailleurs, comment faire comprendre à des natures étrangères le prix d’un brin d’herbe dans une lettre, le charme de ces touchants enfantillages, de ces exquises simplicités? Heureusement, personne n’y a pris garde; on causait, j’ai laissé faire et me suis hâté de ramasser mon trésor furtivement et comme un voleur. La société, telle qu’elle est faite, a tellement altéré les hommes et détruit en eux les instincts naïfs de l’âme, que ceux qui ont échappé à la contagion générale et conservé dans sa virginité la simplicité des goûts primitifs, sont contraints de se cacher, de se dérober, de s’envelopper dans une sorte de pudeur.
Le 26.
Mon âme se contracte et se roule sur elle-même comme une feuille que le froid a touchée ; elle se retire sur son propre centre, elle a abandonné toutes les positions d’où elle contemplait. Après quelques jours de lutte contre la réalité sociale, il a fallu se replier et rentrer. Me voilà circonscrit et bloqué jusqu’à ce que ma pensée, gonflée par une nouvelle inondation, surmonte la digue et s’étende librement sur toutes ses rives. Je connais peu d’accidents intérieurs aussi redoutables pour moi que ce resserrement subit de l’être après une extrême dilatation. Dans cette condensation, les facultés les plus vives, les éléments les plus inquiets, les plus remuants, se trouvent pris et condamnés à l’inaction, mais sans paralysie, sans diminution de vie ; toute leur fougue est renfermée et contrainte avec eux. Pressés et entassés, ils luttent entre eux, et tous ensemble contre la limite. Alors tout le sentiment que j’ai de la vie se réduit à une irritation sourde et profonde mêlée de secousses : c’est la fermentation de tant d’éléments divers qui s’échauffent et s’aigrissent dans leur contact forcé, et répètent des tentatives d’éruption. Toutes les facultés qui me mettaient en communication avec le dehors, le lointain, ces brillants et fidèles messagers de l’âme qui vont et viennent continuellement de l’âme à la nature et de la nature à l’âme, se trouvant retenus au dedans, je demeure isolé, retranché de toute participation à la vie universelle. Je deviens comme un homme infirme et perclus de tous ses sens, solitaire et excommunié de la nature.
Le 7 septembre.
Je me perds dans les conversations. Je n’en retire le plus souvent que de l’abattement et de l’amertume. J’y compromets ma vie intérieure, ce qu’il y a de meilleur en moi. Pour nourrir le discours, j’y jette mes pensées favorites, celles que j’aime le plus secrètement et avec le plus de sollicitude. Ma parole timide et embarrassée les défigure, les mutile, les jette au grand jour, désordonnées, confuses, demi-nues. Quand je m’en vais, je recueille et je serre mon trésor répandu, mais je ne remets en moi que des rêves meurtris comme des fruits tombés de l’arbre sur des pierres.
Le 9.
En ce moment, il y a mélange dans mon âme, mélange d’amertume et de douceur, confusion de miel et de fiel, pêle-mêle étrange. Depuis quelques jours, mon esprit, déjà si peu réglé, est saisi d’une inquiète et ardente mobilité qui le fait aller et venir de l’un à l’autre pôle, qui ne le laisse plus se poser et s’asseoir au centre d’un ordre d’idées ou de croyances, mais l’emporte rapidement de région en région et l’incline en passant sur tous les abîmes. Je goûte une étrange volupté à sentir mon âme enlevée comme ce prophète qu’un ange emporta par les cheveux, et traversant d’une effroyable vitesse d’immenses étendues. Mais que me revient-il de ces voyages effrénés? Lassitude, éblouissement, surcroît de vertige, et pourtant, au fond de tout cela, un bien-aise secret de l’amour-propre qui s’applaudit du brûlant voyage et irrite sourdement la passion naissante de mon âme pour ces périlleuses aventures. À la campagne, durant les molles journées, le ravisseur venait aussi prendre mon âme; ils s’en allaient bien loin tous les deux, mais d’un vol plus tempéré et par des contrées plus sereines, bien qu’aussi vagues et ondoyantes. Comme aujourd’hui, mon âme, de retour, ne savait plus que croire de toutes choses, mais il y avait dans son embarras moins de trouble et de préoccupation inquiète.
Le 19.
O vérité! ne m’apparais-tu pas quelquefois comme un fantôme lumineux derrière un nuage? Mais le premier vent te dissipe. Ne serais-tu qu’une illusion des yeux de l’âme? — La raison et la foi ! Quand ces deux mots n’en feront plus qu’un, l’énigme du monde sera résolue. En attendant, que faire? À l’heure où j’écris, le ciel est magnifique, la nature respire des brises fraîches et pleines de vie, le monde roule mélodieusement, et parmi toutes ces harmonies quelque chose de triste et d’alarmé circule : l’esprit de l’homme, qui s’inquiète de tout cet ordre qu’il ne comprend pas.
Le 21.
Après tout, de quoi s’agit-il ici-bas? De passer la vie utilement. Cela posé, qu’importe l’instrument que Dieu met aux mains d’un homme pour exploiter le temps, plume ou marteau ? Accepter sans hésiter toute condition où les forces de mon âme ou de mes mains suffisent, telle est la résolution à laquelle mon âme se rattache, voyant que tout fuit et se dissipe autour d’elle, que le sol lui croule sous les pieds. Mais puis-je compter sur une résolution de mon âme? Qui m’assurera de sa constance, après mille variations, après mille projets pris, quittés, repris? Je m’échappe à moi-même; ma pesante et nonchalante volonté s’essouffle à la poursuite de mon âme qui prend les ailes des rêves les plus légers, des plus fuyantes illusions. Telle est ma vie : elle se compose de projets sérieux toujours changés, et de vains rêves permanents, de longs enivrements d’imagination et de scènes ridicules entre ma volonté et mon âme indépendante et légère à la fuite comme un sauvage; et dans le plus vif et le plus intime de ma vie, toujours souffrance aiguë ou malaise sourd, selon que le désordre croît ou décroît.
Le 26.
J’accepte avec une passiveté assez résignée le coup des espérances lancées qui reviennent sur moi. Je commence à m’inquiéter assez peu de la marche extérieure de ma vie et du plus ou moins d’agrément que je rencontrerai dans mon chemin. Quand j’ai du pain selon ma faim et de l’eau à ma soif, je dois, plus que tout autre, me contenter et me taire. Oisif et tout à fait superflu dans la société, je n’ai droit, dans la distribution commune, qu’à la portion rigoureusement nécessaire au soutien de ma vie.
Le 28.
Tout se brouille au dedans et au dehors. Un immense chaos, la nature, les hommes, la science, l’universalité des choses roule ses flots contre un point isolé comme un écueil dans la mer, mon âme perdue dans l’écume et le bruit... Je soutiens l’assaut d’une onde infinie; combien de temps tiendrai-je ferme ? Si je m’abîme dans votre sein, vagues mystérieuses, m’arrivera-t-il comme à ces chevaliers qui, entraînés au fond des lacs, y rencontraient de merveilleux palais, ou, comme ce pêcheur de la fable, en tombant dans la mer deviendrai-je un dieu?
J’ai douté de moi-même, d’un point imperceptible. Le doute qui couvrait ce point imperceptible a rompu ses limites, il couvre le monde; un atome s’est dilaté sur l’univers entier. Je ne souffrais qu’en moi-même, je souffre en toutes choses.
Le 29.
La graine qui germe pousse la vie en deux sens contraires; la plumule gagne en haut et la radicule en bas. Je voudrais être l’insecte qui se loge et vit dans la radicule. Je me placerais à la dernière pointe des racines et je contemplerais l’action puissante des pores qui aspirent la vie ; je regarderais la vie passer du sein de la molécule féconde dans les pores qui, comme autant de bouches, l’éveillent et l’attirent par des appels mélodieux. Je serais témoin de l’amour ineffable avec lequel elle se précipite vers l’être qui l’invoque, et de la joie de l’être. J’assisterais à leurs embrassements.
Le 22 octobre.
Depuis trois semaines, travail extérieur qui dévore toutes mes journées jusqu’aux miettes : révolution dans mes habitudes, transition brusque de la nonchalance des rêves à l’essoufflement de l’action. Tout ce tracas de vie affairée absorbe une certaine portion de ma pensée, mais c’est cette portion flottante que je laisse aller à tout vent comme les derniers plis d’un manteau. Je n’y ai aucun regret. Ce sont les vagues qui viennent sur la grève : le sable en boit, l’homme les écume, la mer en fait abandon à qui les veut. Ainsi ma pensée sur les bords est prise par les soins et les soucis de la vie active; mais, au large, rien n’y touche, nul n’y puise, rien ne s’en va de ses flots que par l’évaporation continuelle de son onde aspirée par une puissance inconnue.
Le 23 novembre.
Voilà deux mois d’action, de participation à la fatigue humaine. Mais en m’inclinant sur mon labeur, en creusant le sillon où je viens de semer mes premières sueurs, je n’ai ressenti que des lassitudes physiques. Mon âme revient de ses journées avec la fraîcheur du réveil. Il n’y a pas bien longtemps qu’elle frissonnait et défaillait quand la pensée d’un acte extérieur à accomplir passait devant elle. Si au moment où la nécessité m’a poussé dans la mêlée des actifs en me flagellant, comme ces soldats orientaux qu’on chassait au combat à coups de fouet, si, dis-je, en ce moment mon âme se fût trouvée assez penchée pour être voisine de l’action, elle fût tombée à la renverse. Heureusement, un peu avant cette époque, elle avait commencé un mouvement qui l’emporte bien loin des champs de bataille de l’action. Ce départ n’a pas été brusque ni imprévu ; des souffles qui la gonflaient de fois à autre, semblables aux premières fraîcheurs d’une brise, le lui avaient présagé. Elle est partie à point, la voilà hors de danger. Joyeuse comme ces captifs qui s’éloignent à force de rames d’une côte barbare, elle s’enfonce avec volupté dans sa fuite, elle se retire vers des lieux ignorés de tous et d’elle-même, mais elle est sûre d’y toucher parce qu’ils attirent, et un infaillible pressentiment des merveilles qu’ils lui réservent l’entretient en allant.