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Le 16 juillet.
Je commence à remarquer au dedans de moi une chose qui adoucit un peu mes misères intimes et qui finira peut-être par me relever à mes propres yeux, c’est le progrès de mon âme dans l’amour et l’intelligence de la liberté. C’est en 1831 que mon cœur a tressailli pour la première fois à ce nom. Jusqu’à cette époque, le tempérament de mon âme, débile et tardif, m’avait laissé dans l’insensibilité et l’ignorance des voluptés de la liberté. Sa puberté s’est enfin déclarée, et les premiers élans de cette vive et puissante faculté se sont portés vers cette vierge; elle a ému mon âme à vingt et un ans, comme une jeune fille inquiétait mon cœur à quatorze, avec des sensations toutes neuves, confuses et d’un trouble délicieux. J’ai passé deux ans et demi borné aux rêveries timides et vagues d’un premier amour qui s’ignore lui-même et se nourrit de peu. Mais depuis quelques mois, j’éprouve des mouvements d’âme violents et, de temps à autre, il me vient comme des bouffées d’une chaleur puissante et enivrante qui se répandent dans mon sein. Les rêves nonchalants et indécis prennent de la consistance et deviennent actifs ; ils se transforment insensiblement en pensées fortes et pleines. Autant j’avais de désirs flottants et tièdes, autant je compte de soifs ardentes. L’instinct est devenu passion.
J’arrive à une époque critique de ma vie intérieure. À un remuement étrange dans mes idées, à la croissance presque subite de plusieurs de mes facultés, à l’accélération de mon mouvement de vie intérieure, je reconnais l’approche d’une révolution que j’appelle depuis bien longtemps. Jusqu’ici j’ai laissé faire à mon caprice et au hasard pour la conduite de mes facultés; je les voyais si débiles et de si peu d’espérance que je ne les jugeais pas dignes d’avoir d’autres maîtres, mais elles m’ont détrompé. Ces enfants pâles et chétifs ont pris de la vigueur et du teint; leur constitution indécise et timide s’est enhardie et s’est tirée par un élan vif et soudain des langueurs de sa longue enfance. Je dois songer à leur destinée : la révolution interne est nécessaire, je vais embrasser la vie active et dire adieu à mes nonchalances bien-aimées, douces compagnes de mon enfance et de ma jeunesse ; hélas! ce ne sera pas sans avoir la larme à l’œil. Je vais donc enfin exercer sérieusement mes facultés, et ce sera sous l’inspiration et le feu de la pensée brûlante comme une passion qui remplit mon âme, la pensée de la liberté, c’est-à-dire du plus grand bonheur et du plus grand progrès de l’humanité. Je ne serai qu’une fourmi portant un fétu à la construction de l’avenir; mais si petites que soient mes forces, elles n’en seront pas moins animées par une large et sainte pensée qui ne laisse jamais fléchir l’âme qu’elle habite, qui l’épure, l’étend et suffit à son bonheur : une pensée qui est à tous et dont chacun est fier ; la pensée qui pousse le siècle devant elle, la plus belle et la plus puissante après celle de Dieu, la pensée de la liberté.
Quand je sors pour la promenade, bien disposé et débarrassé de tout souci, je sens poindre au fond de mon âme, dès les premiers pas, une joie d’un ordre inaccoutumé et d’une vivacité singulière. À mesure que je gagne dans la campagne, elle monte et s’étend, tantôt avec un progrès très-rapide, tantôt lentement, suivant les accidents de la course et le temps qu’il me faut pour arriver au plus beau de ma promenade. Aussitôt que j’y suis parvenu, que je me suis posté à ma fantaisie et toujours de manière à recevoir au vif et de toutes parts les impressions de l’horizon qui m’entoure, ce sentiment progressif d’une indéfinissable volupté acquiert sa plénitude, se répand dans tout mon être et le comble.
Le 4 août.
Paris va me ressaisir, mais plus fort, plus courageux, plus en état de toutes manières d’y soutenir l’oppression de la vie. Durant six semaines que j’ai passées ici, sans étude, sans efforts, laissant aller mon âme à son gré, vivant en paresseux, mais en paresseux contemplatif et ouvert à toutes les impressions, j’ai acquis de grands accroissements. Que faut-il à mon intelligence pour s’enrichir et gagner en étendue? Des livres? un labeur opiniâtre? des fouilles profondes dans la science? Non. Une vie libre, une campagne qui m’enveloppe de verdure et de chaudes émanations , des promenades , tantôt ardentes et pressées, tantôt molles et traînantes, et tout ce qui roule de lumière, de nuages, de bruits ravissants, de volupté universelle autour d’un homme qui passe des journées entières adossé à un arbre, et uniquement occupé à regarder vivre la nature. Mon intelligence s’est trouvée placée dans ces conditions, et sa seule sève naturelle, échauffée par la puissante atmosphère qui l’entourait, a poussé un grand jet.
J’ai vu se détacher bien des nuages de la masse de ténèbres qui pèse sur mon âme, et qui ne s’est ébranlée que depuis peu sous le souffle tardif de mon intelligence. Je m’allège chaque jour de quelque préjugé. L’amour de la liberté envahit mon caractère et commence à y fonder une indépendance solide et raisonnée qui me raffermit sur moi-même et me prépare des forces de résistance aux rudes chocs de ce combat merveilleusement réglé et ordonné qu’on appelle la société. Je vais m’enfoncer dans la mêlée, je ne sais contre qui je vais me heurter; mais je suis bien sûr que les meurtrissures et les blessures pleuvront sur moi. Qu’importe? On me déconcerte avec un rien, on me culbute d’un souffle, un enfant gouverne ma timidité ; qu’arrivera-t-il donc quand mon existence se trouvera liée à des hommes tout hérissés de préjugés, fiers et absolus dans leurs opinions serviles, gourmés, ampoulés, et les mains toujours prêtes à garrotter les faibles ? Il arrivera qu’ils troubleront ma nature timide, qu’ils me feront horriblement souffrir dans les parties faibles et désarmées de mon âme; mais leur dard ne mordra pas ailleurs.
Tandis que, sur les apparences, ils me réputeront vaincu, mon âme pressera contre elle-même avec amour, dans le temple intérieur de l’indépendance, ses opinions libres et généreuses, sa foi affranchie de toutes les menues chaînes dont la chargent grand nombre d’esprits, en me disant : « Plante là ces hommes et leurs dires, et retrempe-toi au souvenir des jours d’indépendance, quand tu courais à ton gré par la campagne, le cœur gonflé de volupté, et chantant à pleine tête des hymnes à la liberté, ou que tu savourais un jour paresseux d’un bout à l’autre, depuis les brises gaies du matin jusqu’aux tièdes parfums du soir, couché sous un poirier, nonchalant de toutes choses et narguant, dans ton oisiveté railleuse, les tyrans de toute espèce attachés comme des vautours aux flancs du genre humain. »
Paris, le 20 août.
Quitter la solitude pour la foule, les chemins verts et déserts pour les rues encombrées et criardes où circule pour toute brise un courant d’haleine humaine chaude et empestée; passer du quiétisme à la vie turbulente, et des vagues mystères de la nature à l’âpre réalité sociale, a toujours été pour moi un échange terrible, un retour vers le mal et le malheur. À mesure que je vais et que j’avance dans le discernement du vrai et du faux dans la société, mon inclination à vivre, non pas en sauvage ni en misanthrope, mais en homme de solitude sur les limites de la société, sur les lisières du monde, s’est renforcée et étendue. Les oiseaux voltigent, picorent, établissent leurs nids autour de nos habitations, ils sont comme concitoyens des fermes et des hameaux; mais ils volent dans le ciel qui est immense ; mais la main de Dieu seule leur distribue et leur mesure le grain de la journée; mais ils bâtissent leurs nids au cœur des buissons ou les suspendent à la cime des arbres. Ainsi je voudrais vivre, rôdant autour de la société et toujours ayant derrière moi un champ de liberté vaste comme le ciel. Si mes facultés ne sont pas encore nouées, s’il est vrai qu’elles n’ont pas atteint toute leur croissance, elles ne feront leur développement qu’en plein vent et dans une exposition un peu sauvage. Mon dernier séjour à la campagne a redoublé ma conviction sur ce point.
J’ai chômé dans l’inaction la plus complète mes six semaines de vacances. À peine, pour rompre l’uniformité du far niente, faisais-je quelque lecture nonchalante, étendu sous un arbre, et encore plus de la moitié de mon attention était-elle emportée par une brise ou un oiseau filant à travers les bois, par le chant d’un merle ou d’une alouette, que sais-je? par tout ce qui passe dans les airs de vague et de ravissant pour un homme couché sur l’herbe fraîche, sous le couvert d’un arbre, au milieu d’une campagne enivrée de vie et de soleil. Mais ce repos, cette accalmie n’avait pas éteint le jeu de mes facultés ni arrêté la circulation mystérieuse de la pensée dans les parties les plus vives de mon âme. J’étais comme un homme lié par-le sommeil magnétique : ses yeux sont clos, ses membres détendus, tous les sens sont fermés, mais sous ce voile qui couvre presque tous les phénomènes de la vie physique, son âme est bien plus vive qu’à l’état de veille et d’activité naturelle : elle perce d’épaisses ténèbres au delà desquelles elle voit à nu certains mystères ou jouit des visions les plus douces; elle s’entretient avec des apparitions, elle se fait ouvrir les portes d’un monde merveilleux. Je goûtais simultanément deux voluptés dont une seule eût suffi pour remplir tout mon être et au delà, et néanmoins toutes deux y trouvaient place et s’y étendaient librement sans se combattre ni se confondre. Je jouissais de toutes deux à la fois et de chacune aussi distinctement que si je n’en eusse possédé qu’une seule; nulle confusion, nul mélange, nulle altération de la vivacité de l’une par l’activité de l’autre. La première consistait dans l’indicible sentiment d’un repos accompli, continu et approchant du sommeil; la seconde me venait du mouvement progressif, harmonique, lentement cadencé des plus intimes facultés de mon âme, qui se dilataient dans un monde de rêves et de pensées, qui, je crois, était une sorte de vision en ombres vagues et fuyantes des beautés les plus secrètes de la nature et de ses forces divines. Quand l’heure du départ a rompu le charme, et que j’ai ressaisi le sentiment habituel de mon être, je me suis retrouvé pauvre et déplorable comme devant; mais à la marche plus vive de mes pensées, à une délicatesse plus subtile de sensations, à un accroissement marqué de mes forces morales et intellectuelles, j’ai reconnu que mes six semaines d’oisiveté n’étaient pas perdues, que le flot de rêves étranges qui avait inondé mon âme l’avait soulevée et portée plus haut. Je suis rentré dans la société avec cette joie, mais amplement compensée et presque amortie par la tristesse de mon cœur qui s’en est allé atteint de regrets et de langueur. Je me suis séparé de la campagne comme d’une amante, et j’avoue que je ne puis m’expliquer l’étonnante ressemblance des tristesses qu’elle m’a laissées, avec celles de l’amour.