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Le 25.
On me blâmera sans doute; mais est-il en mon pouvoir d’exprimer autre chose que ce que j’éprouve? Les expériences s’accumulent, il n’y a plus moyen de douter. Je n’ai plus de refuge que dans la résignation. Je prévoyais bien, quand je mis le pied sur le premier degré de mes tentatives et de mes essais, que je m’estimerais heureux de rencontrer, après avoir tout parcouru, non pas un emplacement de médiocre étendue pour asseoir ma vie et respirer à mon aise, mais un petit trou pour m’y blottir et m’y tenir coi jusqu’à la fin. Ma prévision s’est ponctuellement réalisée : je n’ai plus d’autre asile que la résignation, et je m’y sauve en grande hâte, tout tremblant et éperdu. La résignation, c’est le terrier creusé sous les racines d’un vieux chêne ou dans le défaut de quelque roche, qui met à l’abri la proie fuyante et longtemps poursuivie. Elle enfile rapidement son ouverture étroite et ténébreuse, se tapit au fin fond, et là, tout accroupie et ramassée sur elle-même, le cœur lui battant à coups redoublés, elle écoute les aboiements lointains de la meute et les cris des chasseurs. Me voilà dans mon terrier. Mais, le danger passé, la proie regagne les champs, va revoir le soleil et la liberté; elle retourne toute joyeuse à son tapis de serpolet et d’herbes savoureuses, qu’elle a laissé à demi brouté, elle reprend les habitudes de sa vie errante et sauvage. Les blés, les vignes, les taillis, les buissons, les fleurs, sa litière dans une touffe d’herbe ou dans la mousse sous un hallier, ses sommes, ses songes, sa vague et douce existence, tout est à elle de nouveau; et moi, pour longtemps effarouché, je ne sortirai plus, je demeurerai à tout jamais confiné dans ma souterraine demeure. Faut-il m’en plaindre? Pourquoi le ferais-je? Je trouve au fond de ma cache la sûreté, un certain calme et autant de place qu’il en faut à mon âme pour ses petites évolutions. Un rayon de lumière doux et subtil se glisse chez moi et y entretient à peu près autant de jour que dans la cellule d’une abeille. Pour peu que le vent m’apporte de fois à autre quelques bouffées de parfums sauvages, et que mon oreille saisisse quelques accents éloignés des mélodies de la nature, qu’aurai-je à regretter? L’araignée qui se balance, le soir, sur son fil, entre deux feuilles, s’embarrasse-t-elle du vol de l’aigle et des ailes de tous les oiseaux? Et l’imagination de l’oiseau qui couve sa nitée sous un buisson, bien à couvert, a-t-elle regret aux caprices de sa liberté et aux molles ondulations de son vol dans le haut des airs? Je n’ai jamais eu la liberté de l’oiseau, ni ma pensée n’a été aussi heureuse que ses ailes : endormons-nous dans la résignation comme l’oiseau sur son nid.
Le 26.
Pourquoi m’inquiéter en me demandant sans cesse : que ferai-je de ma vie? Je l’ai appliquée à bien des choses, et elle n’a eu de prise sur aucune; avec une apparence d’aptitude, je demeure inutile et je souffre dans une position presque sans ressource. Mais qui sait si, tout superflu que je semble dans la société, Dieu ne soutire pas de moi quelque bien que j’ignore, s’il ne m’a pas donné à l’insu de moi-même quelque vertu, quelque influence secrète pour le bien des hommes ? Toutes les fois que je serai poursuivi par cette fatale pensée de mon inutilité et de mon impuissance, je me réfugierai dans celle-ci : que la Providence tire de moi quelque profit et me fait servir à un usage caché, n’exigeant de moi que mon consentement et ma foi à cette mission qu’elle n’a pas voulu me révéler. Par cet acquiescement de ma volonté, je féconde le bien imperceptible que j’accomplis, j’y sème des mérites qui germeront secrètement et fleuriront en récompenses célestes dans les champs d’un monde meilleur. Les voies qui mènent les créatures de la terre au ciel ne se ressemblent pas : quelques-unes paraissent s’écarter étrangement, qui néanmoins aboutissent au centre commun; chacune a ses détours, ses coudes, ses dédales mystérieux. Peut-être parmi tous les chemins qui suivent les hommes, y en a-t-il un plus grand nombre qu’on n’a coutume de le croire, qui débouchent dans le ciel, mais je suis persuadé que tous sont difficiles. Quoi qu’il en soit, j’avance dans le mien, qui est fort ténébreux, avec pleine confiance. — Cette pensée constante que j’ignore l’œuvre de bien à laquelle le Seigneur m’applique me disposera à respecter toutes les créatures, à m’incliner devant tous les êtres, à me conduire sur la terre comme dans un temple où toutes choses remplissent un ministère sacré, où les atomes de poussière sont autant de lévites dont les légions innombrables se prosternent et prient dans les fentes du pavé.
Le 10 juin.
Quand j’entame un sujet, mon amour-propre s’imagine que je fais merveille, et quand j’ai fini je n’aperçois qu’un mauvais pastiche composé avec des restes de couleur, raclés sur la palette des autres et grossièrement amalgamés sur la mienne. Mais, au fait, pourquoi me tracasser sans fin avec cette pensée? Je fais de mon mieux, je vais jusqu’où je puis, et au diable le qu’en dira-t-on. Cette philosophie est de date récente. Depuis tantôt huit jours, j’ai fait de grands progrès dans l’abnégation, la résignation, le dépouillement de toute haute pensée. Je suis rentré dans ma pauvre petite coque et tâche à m’y arranger de mon mieux, dans la résolution de n’en plus sortir. Je nargue mon imagination qui a voulu voyager par les airs comme la tortue; j’insulte à plaisir mes prétentions, bien que timides, qui crèvent de dépit; je raille avec volupté le moi superbe qui regimbe vainement contre l’aiguillon du sarcasme intérieur; je me mords comme le scorpion dans le brasier pour en finir plus vite.
Le 13.
Et je ne suis pas une dérision, un hochet, quelque chose que les petits enfants poursuivent de leurs moqueries, un être devant qui les plus faibles se redressent, que le pied d’un garçon de dix ans écrase sans que je puisse même me tordre comme le ver sous la roue? Tous les enfants que je rencontre ont comme un instinct avec lequel ils devinent l’imbécillité de mon caractère, et tout aussitôt ils en usent avec moi comme le maître avec l’esclave; leur première idée, dès qu’ils m’aperçoivent, est de me prendre en jouet, de m’agacer avec la mordante naïveté de leur âge. Je ne leur en veux pas : il est dans leur nature de faire servir à leur divertissement tout ce qui est plus faible que leurs faibles mains.
Au Parc (Eure-et-Loir), 25 juin.
Comment exprimer ce que j’ai éprouvé en m’enfonçant encore une fois dans la solitude, et dans une solitude qui me rappelle le pays de mes plus doux songes, la Bretagne? car ce pays-ci décline beaucoup vers l’ouest et l’on y respire comme des émanations de la bonne contrée. L’aspect des champs est à peu près le même : il y a des chemins creux et couverts de verdure, des sentiers le long des blés, des échaliers, des clôtures d’ajonc, de genêts et de chênes rabougris; on y pétrit d’excellent beurre, et le cidre y coule assez abondamment. Je jouis de cette ressemblance, je m’applique à l’étudier, je ravive une multitude de charmants souvenirs, ce qui, à mon gré, est un des plus doux passe-temps de l’âme. Cependant la pensée inquiète ne s’endort pas; elle m’aiguillonne et me tient sans cesse en haleine, mais ses tracasseries sont moins vives et moins tourmentantes. Allégé d’un fardeau d’inquiétudes matérielles qui m’étouffait, je m’élève plus librement dans mes imaginations; mais qu’importe? Ce sont toujours des soucis, des doutes, des perplexités; seulement je vais les chercher plus haut et dans un ordre plus vague et moins essentiel. Ce sont des chimères d’avenir qui paraissent et s’évanouissent, des recherches sur ma destinée, de beaux espoirs et des défaillances, un enchaînement étrange de toutes les pensées qui peuvent éclore dans une tête peu féconde, mais toujours en remuement, dans une imagination qui croit et ne croit pas en elle-même, qui se bat et se caresse, qui accueille tous les rêves, toutes les impressions sans s’attacher à rien, et va toujours demandant du nouveau. Quand est-ce donc que je la subjuguerai et que je viendrai à la bonne et simple raison ? Si je pouvais me rendre aux sages conseils qui me viennent de tous côtés, je plierais tout ce bagage de folles pensées, et je me mettrais, dépouillé de rêves, mais tranquille, à la suite des autres hommes.
Le 26.
La plus douce hospitalité, l’intimité de la nature que je fréquente librement, l’absence de toute gêne, de tout assujettissement; la réalisation de ce bonheur moitié sauvage, moitié social, que je rêvais avec tant d’ardeur à Paris, dans ma chambre étouffée et obscure, je possède tous ces biens et je ne puis m’abandonner tout entier à leur jouissance. Je me figurais qu’aussitôt ici je m’endormirais de ce demi-sommeil d’une vie égale, libre et naturelle; mais que je me connais mal, si j’espère goûter quelque part un plein repos et m’assoupir au doux bruit de l’harmonie qu’on écoute en soi-même lorsque toutes les parties de l’âme se sont mises en accord! Mes facultés, tant intellectuelles que morales, ont trop d’inégalités pour parvenir jamais à l’équilibre. Je suis ici à l’abri de tout choc extérieur. Dégagé du tumulte social , hors de la portée de ces coups qui me meurtrissent, m’irritent ou m’abattent entièrement, quand je vis au plus épais du monde, le bon ordre se rétablirait en moi, si mon mal me venait tout entier du côté de la société. Elle y est pour beaucoup, je le reconnais au grand sentiment de délivrance que j’éprouve toutes les fois que je m’en écarte; mais la nature de mon âme y entre aussi pour une grande part, la solitude me le prouve aussitôt que je reviens à elle. Alors certaines facultés inquiètes et remuantes se réveillent et relèvent, pour me tourmenter, la faculté de souffrance amère, les aigreurs, les dépits concentrés, les colères sourdes qui tombent et s’endorment sous le charme puissant de la campagne. Les sensations caressantes qui viennent en foule dans l’isolement, les vives et pénétrantes influences de la nature, flattent et chatouillent la surface de mon âme; mais, en pénétrant à l’intérieur, elles deviennent des irritants qui accroissent la puissance des facultés rêveuses et inquiètes.