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Caen, 24 janvier.
Je viens de parcourir quelques rues de cette ville à la lueur de quelques pâles réverbères. Qu’ai-je vu? Les noirs fantômes des églises et de leurs clochers dont je n’ai pu saisir que les masses; mais le mystère de la nuit qui les enveloppe et n’arrête pas leurs dimensions comme ferait l’éclat du jour, ajoute à leur religion et m’a pénétré d’un sentiment qui vaut mieux, je crois, que celui des formes. Ma pensée s’est élevée indéfiniment vers le ciel avec ces flèches qui semblaient ne point prendre fin, et elle a rôdé avec terreur tout autour de ces nefs mornes comme des tombeaux. Voilà tout. Il y avait foule dans les rues, mais qu’est-ce que la foule dans la nuit, et même le jour? Dans la nuit, j’aime mieux le bruit des vents, et, durant le jour, ces grandes assemblées tantôt silencieuses et tantôt mugissantes, qu’on appelle forêts. D’ailleurs j’ai rencontré de ces hommes qui me font toujours fuir et rentrer au plus vite, des étudiants qui s’en allaient portant fièrement leurs habits, et respiraient dans tous leurs traits je ne sais quelle expression qui m’intimide et me met en déroute. O mon cahier! mon doux ami, combien j’ai senti que je t’aimais en me dégageant de cette multitude. Aussi me voici maintenant à toi quoique la nuit soit bien avancée et que je sois tout brisé de fatigue; tout à toi pour te conter mes peines et t’entretenir paisiblement dans le secret. Pourrais-je assez revenir sur des souvenirs encore tout trempés de mes larmes et qui demeureront toujours incorruptibles dans mon âme? Ce bon Hippolyte et son adorable Marie ! Je lui avais dit adieu; elle m’avait répondu avec quelques paroles de la plus touchante bonté; j’avais balbutié encore quelques mots et m’étais mis à descendre rapidement l’escalier, croyant qu’elle n’avait pas passé le seuil de la porte et que tout était fini, lorsque j’entendis un nouvel adieu qui me venait d’en haut; je levai la tête et je la vis penchée sur le balustre. Je répondis faiblement, bien faiblement, car sa voix avait achevé ce qui me restait de forces pour retenir mes larmes...
Paris, 1er février.
Mon Dieu, fermez mes yeux, gardez-moi de voir toute cette multitude dont la vue soulève en moi des pensées si amères, si décourageantes. Faites qu’en la traversant je sois sourd au bruit, inaccessible à ces impressions qui m’accablent quand je passe parmi la foule; et pour cela mettez devant mes yeux une image, une vision des choses que j’aime, un champ, un vallon, une lande, le Cayla, le Val, quelque chose de la nature. Je marcherai le regard attaché sur ces douces formes, et je passerai sans ressentir aucun froissement.
Le 17.
O pureté des champs ! J’allais sans cesse montant de la nature à Dieu, et redescendant de Dieu à la nature. C’était là ma vie intérieure mêlée de quelques mélancolies, de quelques tressaillements du cœur, mais qui ne faisaient qu’adoucir ou presser le cours de mes pensées sans les altérer. Rien de souillé n’entrait dans mon âme et je sentais s’accroître les forces de mon intelligence; car lorsque l’homme intérieur est pur, sa pensée s’élève sans obstacle et va toujours s’approchant de la source de toute force intellectuelle. Je commençais à dominer mes découragements et à prendre cette belle et noble confiance d’un cœur qui se sent l’ami de Dieu et qui ne saurait s’abattre tant qu’il s’appuie sur ce sentiment.
Le 16 mars.
Il se passe maintenant en moi quelque chose de bien étrange. Il ne m’est peut-être jamais arrivé de recevoir de plus fortes preuves de mon impuissance intellectuelle que dans ces dernières semaines et je vais mon train comme si rien n’était; j’écris intrépidement quantité d’articles qui sont reçus, j’ignore par quel miracle, dans un petit journal. Je ne sais en vérité ce qu’il faut le plus admirer de l’excès de bonté des hommes qui accueillent de si pauvres essais, ou de mon incroyable assurance à lancer de pareilles sottises dans le monde. D’où me vient donc cet extrême courage? Oh ! je puis m’avouer le sentiment qui me l’inspire; il est pur, il est louable celui-là, et il arrive si rarement que je puisse contempler face à face une de mes pensées sans avoir à baisser les yeux, que je dois enregistrer ici celle qui me donne une énergie si inusitée. Je travaille uniquement pour mon père et pour mes amis, toute ma force est en eux, et ce n’est pas moi qui travaille, mais eux qui travaillent en moi. Il est vrai que, trois ans durant, ils ont perdu leur peine à me pousser, à m’aiguillonner, et qu’il y avait là de quoi mourir de honte et de remords, si mon âme pouvait élever un sentiment, celui du repentir, par exemple, à quelque degré d’énergie.
Le 23.
Oh ! que je me hâte donc de retenir ici autant qu’il est possible les ravissements de cette journée, que je me hâte d’écrire qu’en ce jour j’ai été heureux du plus sublime bonheur, celui d’un homme qui entrevoit quelque chose des voluptés du ciel, que je me suis senti puissant pour le bien et plein de l’amour de Dieu et des hommes. Oui, il faut se hâter de l’écrire, car ces nobles exaltations durent peu dans mon âme, car demain . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Il me semble insupportable de paraître devant les hommes autre que l’on est devant Dieu. Mon plus rude supplice en ce moment est l’estime que les belles âmes font de moi. On dit qu’au jugement dernier le secret des consciences sera révélé à tout l’univers : je voudrais qu’il en fût ainsi de moi dès aujourd’hui et que la vue de mon âme fût ouverte à tous venants.
Le 20 avril.
O mon cahier, tu n’es pas pour moi un amas de papier, quelque chose d’insensible, d’inanimé; non, tu es vivant, tu as une âme, une intelligence, de l’amour, de la bonté, de la compassion, de la patience, de la charité, de la sympathie pure et inaltérable. Tu es pour moi ce que je n’ai pas trouvé parmi les hommes, cet être tendre et dévoué qui s’attache à une âme faible et maladive, qui l’enveloppe de son affection, qui seul comprend son langage, devine son cœur, compatit à ses tristesses, s’enivre de ses joies, la fait reposer sur son sein ou s’incline par moments sur elle pour se reposer à son tour; car c’est donner une grande consolation à celui que l’on aime que de s’appuyer sur lui pour prendre du sommeil ou du repos. Il me faut, à moi, un amour comme celui-là, un amour de compassion. Je n’ai rien qui puisse m’en susciter un comme on en voit tant dans le monde, un amour d’égal à égal, un amour d’âmes pareilles, d’âmes qui vont l’une vers l’autre, parce qu’elles se sont vues réciproquement grandes et belles, comme deux étoiles qui, s’étant aperçues des deux bouts du ciel, iraient se rejoindre à travers l’espace. Pour être aimé, tel que je suis, il faudrait qu’il se rencontrât une âme qui voulût bien s’incliner vers son inférieure, une âme forte qui pliât le genou devant la plus faible, non pour l’adorer, mais pour la servir, la consoler, la garder, comme on fait pour un malade; une âme enfin douée d’une sensibilité humble autant que profonde, qui se dépouillât assez de l’orgueil si naturel même à l’amour, pour ensevelir son cœur dans une affection obscure, à laquelle le monde ne comprendrait rien, pour consacrer sa vie à un être débile, languissant et tout intérieur, pour se résoudre à concentrer tous ses rayons sur une fleur sans éclat, chétive et toujours tremblante, qui lui rendrait bien de ces parfums dont la douceur charme et pénètre, mais jamais de ceux qui enivrent et exaltent jusqu’à l’heureuse folie du ravissement.
Le 1er mai.
Toujours à charge, toujours contraint d’emprunter mon existence. Les lèvres de l’enfant qui vient de naître ont assez d’énergie pour sucer la mamelle, et moi, au plus fort de la jeunesse, je n’ai pas assez de vigueur pour gagner ma subsistance, pour pomper un peu de vie.
Le 7.
Pluie douce. — Il n’y avait pas un souffle dans l’air. La pluie tombait paisiblement avec une monotonie qui ne manquait pas de charme. La feuillée s’inclinait sous l’eau du ciel, et chaque goutte, en frappant les feuilles, leur imprimait une petite oscillation qui recommençait sans cesse. C’était comme un frémissement général qui avait saisi les massifs de verdure, un tressaillement de joie et de volupté. L’air, imprégné d’une humidité chaude et chargé de tous les parfums de mai, portait à la langueur et blasait presque à force de mollesse et de senteurs tièdes.
Maintenant tous mes entretiens avec la nature, cette autre consolatrice des affligés, se passent dans un petit jardin de la rue d’Anjou-Saint-Honoré, tout proche de la rue de la Pépinière. Avant-hier au soir, j’avais passé mon bras autour d’un tronc de lilas, et je chantais à demi-voix : Que le jour me dure, de J. J. Cet air touchant et mélancolique, mon attitude, le calme de la soirée, et, plus que tout cela, cette habitude qu’a mon âme de résumer le soir toutes ses tristesses, de s’entourer de nuages pâles vers la fin des journées, me jetèrent dans le sentiment profond, intime, immense de ma misère, de mon indigence intérieure. Je me voyais pauvre, bien pauvre, pitoyable et entièrement incapable d’avenir. Il me semblait en même temps entendre bruire au-dessus de ma tête, bien haut, bien loin, ce monde de pensée et de poésie vers lequel je m’élance si souvent sans pouvoir l’atteindre jamais. Je songeais à ceux de mon âge qui ont assez d’ailes pour y arriver, mais sans jalousie et comme nous regardons d’ici-bas les élus et leur félicité. Cependant mon âme brûlait, haletait, se débattait contre son impuissance. Il y avait quelque chose en elle du désespoir et des élancements stériles de la passion chez ces infortunés qui ne peuvent que rêver l’amour et dans leurs songes pressent avec délire contre leur sein un fantôme brûlant. La tige du lilas que j’étreignais s’agitait sous mon bras; je croyais la sentir se remuer spontanément, et toutes ses feuilles, qui frissonnaient, rendaient un bruit doux qui me paraissait comme un langage, comme un murmure de lèvres qui balbutient des mots de consolation. O mon lilas, je te pressais dans ce moment comme le seul être en ce monde contre qui je pusse appuyer ma chancelante nature, comme le seul capable de souffrir un embrassement de moi, et assez compatissant pour se faire le support de ma misère ! De quoi t’ai-je payé? De quelques larmes qui sont tombées sur ta racine.
Le 18.
Ma misère intérieure gagne, je n’ose plus regarder au dedans de moi.