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A La Chênaie, 6 février 1833.
J’achève de lire le premier volume des Mémoires de Gœthe. Ce livre m’a laissé des impressions diverses. Mon imagination est tout émue de Marguerite, de Lucinde, de Frédérica. Klopstock, Herder, Wieland, Gellert, Gleim, Bürger, cet élan de la poésie allemande qui se lève si belle, si nationale, vers le milieu du XVIIIe siècle, toute cette fermentation de la pensée dans les têtes germaniques intéresse profondément, surtout en face de l’époque actuelle, si féconde et si glorieuse pour l’Allemagne. Mais une pensée amère survient en suivant les détails d’éducation et la marche du développement intellectuel des jeunes gens, tel qu’on l’entend dans ce pays; et l’amertume naît de la comparaison avec l’éducation française. J’ai consumé dix ans dans les collèges, et j’en suis sorti emportant, avec quelques bribes de latin et de grec, une masse énorme d’ennui. Voilà à peu près le résultat de toute éducation de collège en France. On met aux mains des jeunes gens les auteurs de l’antiquité; c’est bien. Mais leur apprend-on à connaître, à apprécier l’antiquité? Leur a-t-on jamais développé les rapports de ces magnifiques littératures avec la nature, avec les dogmes religieux, les systèmes philosophiques, les beaux-arts, la civilisation des peuples anciens? A-t-on jamais mené leur intelligence par ce bel enchaînement qui lie toutes les pièces de la civilisation d’un peuple, et en fait un superbe ensemble dont tous les détails se touchent, se reflètent, s’expliquent mutuellement? Quel professeur, lisant à ses élèves Homère ou Virgile, a développé la poésie de l’Iliade ou de l’Énéide par la poésie de la nature sous le ciel de la Grèce ou de l’Italie? Qui a songé à commenter réciproquement les poètes par les philosophes, les philosophes par les poètes, ceux-ci par les artistes, Platon par Homère, Homère par Phidias? On isole ces grands génies, on disloque une littérature et l’on vous jette ses membres épars, sans prendre la peine de vous dire quelle place ils occupaient, quelles relations ils entretenaient dans la grande organisation d’où on les a détachés. Les enfants ont un goût tout particulier pour découper les gravures qui tombent entre leurs mains : ils détachent avec beaucoup d’adresse les personnages les uns des autres; leurs ciseaux en suivent exactement tous les contours, et le groupe ainsi divisé est réparti entre la petite troupe, parce que chacun veut avoir une image. Le travail de nos professeurs ne ressemble pas mal à celui des enfants; et un auteur, ainsi séparé de son entourage, est aussi difficile à comprendre que le personnage découpé par les enfants et détaché de l’ensemble et des ombres du tableau. Après cela, faut-il s’étonner que les études soient si vides, si insuffisantes? Que peut-il rester d’un long acharnement à la lettre morte et quasi dénuée de sens, sinon le dégoût et presque la haine de l’étude? En Allemagne, au contraire, une large philosophie préside aux études littéraires et verse sur les premiers travaux de la jeunesse cette onction si suave qui entretient et développe l’amour de la science.
Allons, du courage! Je suis si accoutumé aux adieux, aux séparations! Oh! pourtant, celle-là, c’est trop fort. Non, ce n’est pas trop fort, puisqu’il n’est pas de mal, quelque grand qu’il soit, qui ne développe dans l’âme une égale faculté de souffrance. Je souffrirai, mais je tiendrai parole.
Le 3 mars.
J’ai commencé à écrire sur ce cahier le 10 juillet 1832, et je n’y suis revenu qu’à longs intervalles. Ces huit mois se sont passés dans les plus rudes souffrances (de l’âme). J’ai peu écrit, parce que mes forces étaient à peu près anéanties. Si le mal eût laissé un peu de liberté à mon intelligence, j’aurais recueilli des observations très-curieuses sur les souffrances morales; mais j’étais étourdi par la douleur. Je crois que le printemps me fera grand bien. A mesure que le soleil monte et que la chaleur vitale se répand dans la nature, l’étreinte de la douleur perd de son énergie; je sens ses nœuds qui se relâchent et mon âme, longtemps serrée et presque étouffée, qui s’élargit et s’ouvre à proportion pour respirer.
La journée d’aujourd’hui m’a enchanté. Le soleil s’est montré pour la première fois depuis bien longtemps dans toute sa beauté. Il a développé les boutons des feuilles et des fleurs, et réveillé dans mon sein mille douces pensées.
Les nuages reprennent leurs formes légères et gracieuses, et dessinent sur l’azur de charmants caprices. Les bois n’ont pas encore de feuilles, mais ils prennent je ne sais quel air vivant et gai qui leur donne une physionomie toute nouvelle. Tout se prépare pour la grande fête de la nature.
Le 4.
Je vois des ouvriers qui bêchent dans le jardin. Ces pauvres gens s’épuisent ainsi toute leur vie pour gagner de quoi manger leur pain de chaque jour, leur pain sec et noir. Quel mystère que celui de toutes ces existences si rudes et si humbles! et c’est la presque totalité du genre humain. Un jour viendra où tous ces hommes de peine de la société lui montreront leurs mains noircies et calleuses, crevassées par les manches de leurs outils, et lui diront : « Seigneur, qui avez dit : Heureux les pauvres et les humbles, nous voici! »
To you, good God, we make our last appeal.
Le 6.
Élie et moi avons eu long entretien. Toujours pleins d’enthousiasme pour les voyages, nous avons fait une excursion en Amérique; nous avons remonté les grands fleuves, navigué sur les lacs, erré dans les forêts à la suite de Natty Bumppo et des autres héros de Cooper. Délicieuses réminiscences. Retour en Europe. Prodigieuse fermentation de la société. Infinité des pensées qui traversent l’intelligence humaine, toutes les intelligences, à partir des plus hautes puissances angéliques jusqu’à nous, et peut-être au-dessous... qui sait? Océan de pensées qui ondule devant Dieu. Qu’est-ce qu’une intelligence humaine prise à part de cette immensité, et cette immensité elle-même devant la pensée éternelle, Dieu? Anéantissement. Il est un homme qui a médité toutes ces choses, qui a précipité son génie dans des abîmes d’humilité, et dont l’âme est si forte qu’il écrit, non pour la gloire du monde, mais pour le bien du monde, sans plier ni faiblir. Luttes mystérieuses du génie, mission, martyre. Dieu lui a, en quelque sorte, révélé les dernières profondeurs de la société et tous les secrets du mal qui la dévore. Il a vu tout cela, et il a été quelque temps sans savoir par quel bout prendre cette société malade, et il a été en proie à de grandes tristesses, à une sorte d’agonie. Enfin il a rencontré ce qu’il cherchait, et la joie lui est revenue. Il accomplit sa grande mission. Oh! qui connaîtrait les rudes combats de son âme n’aurait pas assez d’admiration pour un tel dévouement, car les puissances intérieures de cet homme sont sans cesse aux prises avec des pensées qui écraseraient d’autres forces que les siennes; mais il a reçu l’apostolat comme saint Paul et il évangélise.
« Nam si evangelizavero, non est mihi gloria : necessitas enim mihi incumbit; væ enim mihi est, si non evangelizavero. » — SAINT PAUL.
Nous en avons conclu la nécessité, l’indispensable loi qui pèse sur chacun de remplir sa mission sociale, quelque étroite, quelque imperceptible qu’elle soit. Nous devons tous au bien général, non-seulement le sacrifice de nos passions, mais aussi le sacrifice de nos goûts innocents, de nos projets de bonheur individuel, si ce bonheur doit être oisif et inutile à nos semblables. Nous avons jeté un regard sur l’existence si douce, si paisible, qui se cache dans le giron de la famille; mais ç’a été un regard de sacrifice, résolus que nous sommes à choisir notre place là où nous pourrons faire le plus de bien.
Cet entretien a relevé mes forces si faibles, si chancelantes. Mon cœur s’est rempli d’une douceur inconnue, et mon âme est rentrée dans elle-même, comme un malade qui, après avoir bu une potion bienfaisante, se renfonce dans son lit en témoignant son contentement, qui n’est, à la vérité, que l’expression de l’espérance.
Le 8.
Jour de neige. Un vent de sud-est la roule en tourbillons, en grandes trombes d’une éblouissante blancheur. Elle se fond en tombant. Nous voilà reportés comme au cœur de l’hiver, après quelques sourires du printemps. Le vent est assez froid; les petits oiseaux chanteurs nouveaux venus grelottent, et les fleurs aussi. Les fentes des cloisons et des croisées gémissent comme en janvier, et moi, dans ma pauvre enveloppe, je me resserre comme la nature.
Le 9.
Encore de la neige, giboulées, coups de vent, froidure. Pauvre Bretagne, tu as bien besoin d’un peu de verdure pour réjouir ta sombre physionomie. Oh! jette donc vite ta cape d’hiver et prends-moi ta mantille printanière, tissue de feuilles et de fleurs. Quand verrai-je flotter les pans de ta robe au gré des vents? — Lu Homère et les exploits des héros normands en Italie et en Sicile. Achille, Diomède, Ulysse, Robert Guiscard, Roger, se sont rencontrés et salués.
Le 10.
Τοῦτο νὺ καὶ γέρας οἶον ὀϊζυροῖσι βροτοῖσι, Κείρασθαί τε κόμην, βαλέειν τ’ ἀπὸ δάκρυ παρειῶν. Odyss., IV.
Le 11.
Il a neigé toute la nuit. Mes volets mal fermés m’ont laissé entrevoir, dès mon lever, cette grande nappe blanche qui s’est étendue en silence sur la campagne. Les troncs noirs des arbres s’élèvent comme des colonnes d’ébène sur un parvis d’ivoire; cette opposition dure et tranchée et l’attitude morne des bois attristent éminemment. On n’entend rien : pas un être vivant, sauf quelques moineaux qui vont se réfugier en piaulant dans les sapins, qui étendent leurs longs bras chargés de neige. L’intérieur de ces arbres touffus est impénétrable aux frimas; c’est un asile préparé par la Providence : les petits oiseaux le savent bien.
J’ai visité nos primevères : chacune portait son petit fardeau de neige et pliait la tête sous le poids. Ces jolies fleurs si richement colorées faisaient un effet charmant sous leurs chaperons blancs. J’en ai vu des touffes entières recouvertes d’un seul bloc de neige : toutes ces fleurs riantes ainsi voilées et se penchant les unes sur les autres semblaient un groupe de jeunes filles surprises par une ondée et se mettant à l’abri sous un tablier blanc.
J’attendais une lettre ce soir; je n’en ai point reçu, mais un ami m’est arrivé. Il serait très-curieux d’observer si, dans les moindres chagrins de la vie, la Providence ne nous ménage pas des compensations que notre mauvaise humeur et notre injustice nous empêchent d’apprécier.
Le 12.
« Gustans gustavi in summitate virgæ, quæ erat in manu mea, paululum mellis, et ecce morior. » — (Lib. Reg., cap. XIV.)