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Mordreux, 2 janvier 1834
Je terminais ainsi avant-hier au soir une lettre à Frédéric :
« Je vous écris dans les dernières heures de 1833. Il y a je ne sais quelle tristesse solennelle dans cette agonie de l’année. J’ai le cœur plein de pensées étranges et lamentables, car la tempête rugit au dehors, et l’année expire dans les convulsions d’une nuit sombre et orageuse. »
J’ai souffert étrangement tout le long de cette soirée. L’incroyable rapidité de la fuite de la vie, le mystère de nos destinées, les terribles questions que le doute adresse parfois aux hommes les mieux affermis dans leur croyance, enfin cet état qui revient pour moi assez souvent, dans lequel l’âme, comme Lénore, se sent emportée bride abattue vers je ne sais quelles régions lugubres, tout cela s’était emparé de moi. Dans la même soirée j’ai reçu la confirmation d’une nouvelle qui bruissait autour de nous depuis quelques jours : la défaite d’un grand homme qui a rendu sa plume comme les braves rendent leur épée, l’indignation dans le cœur et les larmes aux yeux. Pauvre M. Féli! vous m’avez souvent pressé contre votre sein, j’ai respiré votre âme, et mon regard timide et indigne a plongé jusqu’au fond de votre cœur; car il y avait des jours où vous deveniez si transparent, si limpide, qu’on voyait jusqu’au fond de vous, comme dans la plus claire fontaine. Oh! quelle douleur s’empare de moi quand je vous vois si méconnu, et souffrant tant de mal pour tout le bien que vous avez voulu faire! Quel homme mieux que vous a pu dire au Seigneur: « Le zèle de votre maison me dévore ? » et vous avez été réputé parmi ceux que Satan envoie pour jeter l’alarme dans la maison du Seigneur! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Au Val, 20 janvier.
J’ai passé trois semaines à Mordreux, au sein d’une famille, la plus paisible, la plus unie, la plus bénie du ciel, qui se puisse imaginer. Et cependant, dans ce calme, dans cette douce monotonie de la vie familière, mes jours étaient animés intérieurement, si bien que je ne crois pas avoir jamais éprouvé une pareille inquiétude de cœur et de tête. Je ne sais quel étrange attendrissement s’était emparé de tout mon être et me tirait les larmes des yeux pour un rien, comme il arrive aux petits enfants et aux vieillards. Mon sein se gonflait à tout moment, et mon âme s’épanchait en elle-même en élans intimes, en effusions de larmes et de paroles intérieures. Je ressentais comme une molle fatigue qui appesantissait mes yeux et liait parfois tous mes membres. Je ne mangeais plus qu’à contre-cœur, bien que l’appétit me pressât; car je suivais des pensées qui m’enivraient d’une telle douceur, et le bonheur de mon âme communiquait à mon corps je ne sais quelle aise si sensible, qu’il répugnait à un acte qui le dégradait d’une si noble volupté. Je m’efforçais bien de résister à cette exaltation dangereuse, à cette impétuosité de sentiment dont je sentais le péril; mais j’étais trop en proie pour me sauver, et, selon toutes les apparences, c’en était fait de moi, si je n’eusse trouvé une puissante diversion dans la contemplation de la nature. Je me mis à la considérer encore plus attentivement que de coutume, et par degrés la fermentation s’adoucit, car il sortait des champs, des flots, des bois une vertu suave et bienfaisante qui me pénétrait et tournait tous mes transports en rêves mélancoliques. Cette fusion des impressions calmes de la nature avec les rêveries orageuses du cœur, engendra une disposition d’âme que je voudrais retenir longtemps, car elle est des plus désirables pour un rêveur inquiet comme moi. C’est comme une extase tempérée et tranquille qui ravit l’âme hors d’elle-même sans lui ôter la conscience d’une tristesse permanente et un peu orageuse. Il arrive aussi que l’âme est pénétrée insensiblement d’une langueur qui assoupit toute la vivacité des facultés intellectuelles et l’endort dans un demi-sommeil vide de toute pensée, dans lequel néanmoins elle se sent la puissance de rêver les plus belles choses. D’autres fois, c’est comme un nuage aux teintes molles qui se répand sur l’âme et y jette cette ombre douce qui invite au recueillement et au repos. Aussi les inquiétudes, les ardeurs, toute la foule turbulente qui bruit dans la cité intérieure fait-elle silence, quelquefois se prend à prier et finit toujours par s’arranger pour le repos. Rien ne peut figurer plus fidèlement cet état de l’âme, que le soir qui tombe en ce moment. Des nuages gris, mais légèrement argentés par les bords, sont répandus également sur toute la face du ciel. Le soleil, qui s’est retiré il y a peu d’instants, a laissé derrière lui assez de lumière pour tempérer quelque temps les noires ombres et adoucir en quelque sorte la chute de la nuit. Les vents se taisent, et l’Océan paisible ne m’envoie, quand je vais l’écouter sur le seuil de la porte, qu’un murmure mélodieux qui s’épanche dans l’âme comme une belle vague sur la grève. Les oiseaux, gagnés les premiers par l’influence nocturne, se dirigent vers les bois et font siffler leurs ailes dans les nuages. Le taillis qui couvre toute la pente de la côte du Val, retentissant tout le jour du ramage du roitelet, du sifflement gai du pivert et des cris divers d’une multitude d’oiseaux, n’a plus aucun bruit dans ses sentiers ni sous ses fourrés, si ce n’est le piaulement aigu jeté par les merles qui jouent entre eux et se poursuivent, tandis que les autres oiseaux ont déjà le cou sous l’aile. Le bruit des hommes, qui se taisent toujours les derniers, va s’effaçant sur la face des champs. La rumeur générale s’éteint, et l’on n’entend guère venir de clameurs que des bourgs et des hameaux, où il y a, jusque bien avant dans la nuit, des enfants qui crient et des chiens qui aboient. Le silence m’enveloppe, tout aspire au repos, excepté ma plume qui trouble peut-être le sommeil de quelque atome vivant, endormi dans les plis de mon cahier, car elle fait son petit bruit en écrivant ces vaines pensées. Et alors, qu’elle cesse : car ce que j’écris, ce que j’ai écrit et ce que j’écrirai ne vaudra jamais le sommeil d’un atome.
10 heures du soir.
Dernière promenade, dernière visite à la mer, aux côtes, à tout ce magnifique paysage qui m’enchante depuis deux mois. L’hiver nous sourit avec toute la grâce du printemps, et nous donne des jours qui font chanter les oiseaux et pousser la verdure aux rosiers dans les jardins, aux églantiers dans les bois et aux chèvrefeuilles le long des murs et des rochers où ils grimpent. Sur les deux heures, nous avons pris ce sentier qui circule avec tant de grâce parmi les ajoncs fleuris et les rudes gazons des falaises, longe les champs de blé, s’incline vers les ravines, s’insinue entre les haies et s’élance hardiment vers les roches les plus hautaines. Le but de la promenade était un promontoire qui domine la baie de Quatre-Vaux. La mer brillait de tout son éclat et brisait à cent pieds au-dessous de nous avec des bruits qui passaient par nos âmes en montant vers le ciel. Vers l’horizon, des barques de pêcheurs épanouissaient sur l’azur leurs voiles d’une blancheur éclatante, et nos regards allaient alternativement de cette petite flotte à une autre plus nombreuse qui se balançait avec des chants, plus près de nous; c’était une foule innombrable d’oiseaux de marine qui faisaient gaiement leur pêche et nous réjouissaient la vue par l’éclat de leur plumage et l’élégance de leur port sur les flots. Ces oiseaux, ces voiles, la beauté du jour, la sérénité universelle, donnaient un air de fête à l’Océan et remplissaient mon âme d’un enthousiasme joyeux, malgré le fonds d’idées tristes que j’avais apporté sur notre promontoire. Cependant je me livrais de toute la force de mon regard à la contemplation des caps, des rochers, des îles, m’efforçant d’en lever comme une empreinte et de la transporter dans mon âme. Au retour, j’ai foulé religieusement, et avec un regret à chaque pas, ce sentier qui m’a mené si souvent à de si belles contemplations et en si douce compagnie. Il est si plein de charmes ce sentier quand il arrive dans le taillis et qu’il s’avance entre des coudriers qui le dominent et une haie de buis qui croît librement en broussailles! Là, la joie que m’avait communiquée la nature a expiré et j’ai été pris de la mélancolie du départ. Demain fera pour moi de cette mer, de ces côtes, de ces bois, de tant de charmes que j’y ai goûtés, un songe, une pensée flottante que je contemplerai avec une autre pensée. Et pour prendre de ces doux lieux autant que je pouvais et comme s’il eût été en leur pouvoir de se donner à moi, je les suppliais intérieurement de se graver en mon âme, d’envoyer en moi quelque chose d’eux-mêmes qui ne passât point. En même temps j’écartais les branches des buis, des buissons, des fourrés épais, et j’enfonçais ma tête dans l’intérieur pour respirer les sauvages parfums qu’ils recèlent, pénétrer dans leur intimité et, pour ainsi dire, leur parler dans le cœur.
La soirée s’est passée comme d’habitude en causeries, en lectures. Nous sommes revenus sur le bonheur des jours passés. J’en ai tracé une faible image dans ce cahier, nous l’avons contemplée mélancoliquement comme celle d’un trépassé des plus chers, des plus doux.
Hippolyte est couché. J’écris ceci dans la solitude et le silence de la nuit, à côté d’un feu qui s’éteint. J’ai été prêter l’oreille sur la porte aux bruits du dehors. Il y en a peu : l’Océan s’est retiré au loin, il est calme, il dort, on ne l’entend pas. L’Arguenon circule librement dans les grèves, la lune se promène dans son courant, et ses gués, où les eaux bouillonnent, nous envoient un léger murmure. La brise soupire à peine dans le bois et tout le reste est tranquille.
Adieu, adieu, séjour bien-aimé ! Si tu m’aimes et que tu doutes de ma constance, écoute ceci qui te rassurera : je perds la moitié de mon âme en perdant la solitude. J’entre dans le monde avec une secrète horreur.