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← ExitThe Green Notebook
1833

Le 8.

Hier, le vent d’ouest soufflait avec furie. J’ai vu l’Océan agité, mais ce désordre, quelque sublime qu’il soit, est loin de valoir, à mon avis, le spectacle de la mer sereine et bleue. Mais pourquoi avancer que l’un ne vaut pas l’autre? Qui pourrait mesurer ces deux sublimités et dire : « La seconde dépasse la première? » Disons seulement : «Mon âme se complaît mieux dans la sérénité que dans l’orage. »

Hier, c’était une immense bataille dans les plaines humides. On eût dit, à voir bondir les vagues, ces innombrables cavaleries de Tartares qui galopent sans cesse dans les plaines de l’Asie. L’entrée de la baie est comme barrée par une chaîne d’îlots de granit : il fallait voir les lames courir à l’assaut et se lancer follement contre ces masses avec d’effroyables clameurs; il fallait les voir prendre leur course et faire à qui franchirait le mieux la tête noire des écueils. Les plus hardies ou les plus lestes sautaient de l’autre côté en poussant un grand cri; les autres, plus lourdes ou plus maladroites, se brisaient contre le roc en jetant des écumes d’une blancheur éblouissante, et se retiraient avec un grondement sourd et profond, comme les dogues repoussés par le bâton du voyageur.

Nous étions témoins de ces luttes étranges, du haut d’une falaise où nous avions peine à tenir contre les secousses du vent. Le tumulte immense de la mer, la course bruyante des vagues, celle non moins rapide, mais silencieuse, des nuages, les oiseaux de marine qui flottaient dans le ciel, balançant leur corps grêle entre deux ailes arquées et d’une envergure démesurée, tout cet ensemble d’harmonies sauvages et retentissantes qui venaient converger à l’âme de deux êtres hauts de cinq pieds, plantés sur la crête d’une falaise, secoués comme deux feuilles par l’énergie du vent, et, dans cette immensité, pas plus apparents que deux oiseaux perchés sur une motte de terre. Oh! c’était quelque chose d’étrange et d’admirable, un de ces moments d’agitation sublime et de rêverie profonde tout ensemble, où l’âme et la nature se dressent de toute leur hauteur l’une en face de l’autre.

De la hauteur, nous descendîmes dans une gorge qui ouvre une retraite marine, comme savaient en décrire les anciens, à quelques flots paisibles qui viennent s’y endormir en murmurant, tandis que leurs frères insensés battent les écueils et luttent entre eux. Des quartiers énormes de granit gris, bariolés de mousses blanches, sont répandus en désordre sur le penchant de la colline qui a ouvert cette anse en se creusant. On dirait, tant étrangement ils sont posés et tant ils inclinent vers la chute, qu’un géant s’est amusé un jour à les précipiter du haut de la côte et qu’ils se sont arrêtés là où un obstacle s’est rencontré, les uns à quelques pas du point de départ, les autres à mi-côte; mais encore semblent-ils plutôt suspendus qu’arrêtés, ou plutôt ils paraissent rouler toujours. Le bruit des vents et des flots, qui s’engouffre dans cet enfoncement sonore, y rend les plus belles harmonies. Nous y fîmes une halte assez longue, appuyés sur nos bâtons et tout émerveillés.

Le 9.

La lune luisait encore avec quelques étoiles quand la cloche nous a appelés à la messe. J’aime particulièrement cette messe matinale qui se dit entre les dernières lueurs des étoiles et les premiers rayons du soleil.

Le soir, Hippolyte et moi avons pris le long des côtes. Nous voulions voir quel est l’Océan sur la fin d’un jour de décembre gris et calme. La brume nous voilait le lointain des eaux, mais donnait assez d’espace à la vue pour laisser soupçonner l’infini. Nous étions postés sur une pointe qui porte une hutte de douanier, et nous nous tenions adossés à la hutte. A droite, un bois répandu sur le penchant de la côte étalait dans une lueur pâle ses rameaux nus et effilés qui sifflaient légèrement. A gauche, bien loin, la tour des Ébihens tantôt disparaissait à moitié comme noyée dans les ombres, tantôt reparaissait avec une faible lueur au front, quand un rayon furtif du crépuscule parvenait à tromper les nuages. Le bruit de la mer était calme et rêveur comme aux plus beaux jours; seulement il avait quelque chose de plus plaintif. Notre oreille suivait ce bruit qui se développait sur toute la longueur de la côte, et nous ne reprenions haleine qu’après que la lame qui l’avait épanché s’était retirée pour faire place à celle qui suivait. C’est, je crois, de la voix grave et profonde que roule la lame qui déferle et du bruit grêle et pierreux de la lame qui s’en va en froissant légèrement le sable et les coquillages, que naît ce timbre extraordinaire du chant de la mer. Mais pourquoi décomposer cette musique? Je ne dirai jamais rien qui vaille là-dessus, car je n’entends rien à l’analyse; revenons donc au sentiment.

L’ombre s’épaississait autour de nous et nous ne songions pas à partir, car l’harmonie de la mer allait s’agrandissant à mesure que tout se taisait sur la terre et que la nuit déployait ses mystères. Semblables à ces statues que les anciens plaçaient sur les promontoires, nous demeurions immobiles, comme fascinés et liés par le charme de l’Océan et de la nuit. Nous ne donnions d’autre signe de vie que de lever la tête lorsque nous entendions passer l’aile sifflante des canards sauvages.

La suite de mes errantes fortunes m’a amené sur un cap solitaire de Bretagne pour y rêver tout un soir d’automne. Là se sont tus durant quelques heures tous ces bruits intérieurs qui ne se sont jamais bien calmés depuis que la première tempête s’est élevée dans mon sein. Là, toutes les mélancolies douces et célestes sont entrées en troupe dans mon âme avec les accords de l’Océan, et mon âme a erré comme dans un paradis de rêveries. Oh! quand j’aurai quitté le Val et versé mes larmes d’adieu dans le sein de votre amitié, quand je serai à Paris, où il n’y a ni val ni Océan, ni âmes comme vous, quand j’irai seul avec mes tristesses et mon âme encline à se désespérer, oh! combien je verserai de pleurs au souvenir de nos soirées, car le bonheur, c’est la pluie fine et douce qui pénètre l’âme, mais qui en jaillit après en sources de larmes.

Le 20.

Je n’ai jamais goûté avec autant d’intimité et de recueillement le bonheur de la vie de famille. Jamais ce parfum qui circule dans tous les appartements d’une maison pieuse et heureuse ne m’a si bien enveloppé. C’est comme un nuage d’encens invisible que je respire sans cesse. Tous ces menus détails de la vie intime dont l’enchaînement constitue la journée sont pour moi autant de nuances d’un charme continu qui va se développant d’un bout à l’autre du jour.

Le salut du matin qui renouvelle en quelque sorte le plaisir de la première arrivée, car la formule avec laquelle on s’aborde est à peu près la même, et d’ailleurs la séparation de la nuit imite assez bien les séparations plus longues, comme elles étant pleine de dangers et d’incertitudes; le déjeuner, repas dans lequel on fête immédiatement le bonheur de s’être retrouvé; la promenade qui suit, sorte de salut et d’adoration que nous allons rendre à la nature; notre rentrée et notre clôture dans une chambre toute lambrissée à l’antique, donnant sur la mer, inaccessible au bruit du ménage, en un mot, vrai sanctuaire de travail; le dîner qui nous est annoncé, non par le son de la cloche qui rappelle trop le collège ou la grande maison, mais par une voix douce; la gaieté, les vives plaisanteries, les causeries ondoyantes qui flottent sans cesse durant le repas; le feu pétillant de branches sèches autour duquel nous pressons nos chaises immédiatement après; les douces choses qui se disent à la chaleur de la flamme qui bruit tandis que nous causons, et, s’il fait soleil, la promenade au bord de la mer qui voit venir à elle une mère, son enfant dans les bras, le père de cet enfant et un étranger, ces deux-ci un bâton à la main; les lèvres roses de la petite fille qui parlent en même temps que les flots, quelquefois les larmes qu’elle verse, et les cris de la douleur enfantine sur le rivage de la mer; nos pensées à nous, en considérant la mère et l’enfant qui se sourient, ou l’enfant qui pleure et la mère qui tâche de l’apaiser avec la douceur de ses caresses et de sa voix; l’Océan qui va toujours roulant son train de vagues et de bruits; les branches mortes que nous coupons en nous en allant çà et là dans le taillis, pour allumer au retour un feu prompt et vif; ce petit travail de bûcheron qui nous rapproche de la nature et nous rappelle l’ardeur singulière de M. Féli pour le même labeur; les heures d’étude et d’épanchement poétique, qui nous mènent jusqu’au souper; ce repas qui nous appelle avec la même douce voix et se passe dans les mêmes joies que le dîner, mais moins éclatantes, parce que le soir voile tout, tempère tout; la soirée qui s’ouvre par l’éclat d’un feu joyeux, et, de lecture en lecture, de causeries en causeries, va expirer dans le sommeil; à tous les charmes d’une telle journée ajoutez je ne sais quel rayonnement angélique, quel prestige de paix, de fraîcheur et d’innocence, que répandent la tête blonde, les yeux bleus, la voix argentine, les ris, les petites moues pleines d’intelligence d’un enfant qui, j’en suis sûr, fait envie à plus d’un ange, qui vous enchante, vous séduit, vous fait raffoler avec un léger mouvement de ses lèvres, tant il y a de puissance dans la faiblesse ! à tout cela ajoutez enfin les rêves de l’imagination, et vous serez loin encore d’avoir atteint la mesure de toutes ces félicités intimes.

Le 21.

Depuis quelques jours le temps est au pire. La pluie tombe et le vent souffle par rafales, mais avec une telle furie qu’il semble que tout va s’en aller en proie à ces giboulées redoutables. Voilà trois nuits de suite que je suis réveillé en sursaut par un de ces grains qui passent régulièrement vers l’heure de minuit. Ils livrent à la maison un si furieux assaut que tout est mis en tremblement et frissonne dans l’intérieur. Je me dresse à moitié sur mon lit et j’écoute passer l’ouragan, et mille pensées qui dormaient, les unes à la surface, les autres au plus profond de mon âme, s’agitent et se lèvent.

Tous les bruits de la nature : les vents, ces haleines formidables d’une bouche inconnue, qui mettent en jeu les innombrables instruments disposés dans les plaines, sur les montagnes, dans le creux des vallées, ou réunis en masse dans les forêts; les eaux, qui possèdent une échelle de voix d’une étendue si démesurée, à partir du bruissement d’une fontaine dans la mousse jusqu’aux immenses harmonies de l’Océan; le tonnerre, voix de cette mer qui flotte sur nos têtes; le frôlement des feuilles sèches, s’il vient à passer un homme ou un vent follet; enfin, car il faut bien s’arrêter dans cette énumération qui serait infinie, cette émission continuelle de bruits, cette rumeur des éléments toujours flottante, dilatent ma pensée en d’étranges rêveries et me jettent en des étonnements dont je ne puis revenir. La voix de la nature a pris un tel empire sur moi que je parviens rarement à me dégager de la préoccupation habituelle qu’elle m’impose, et que j’essaye en vain de faire le sourd. Mais s’éveiller à minuit, aux cris de la tempête, être assailli dans les ténèbres par une harmonie sauvage et furieuse qui bouleverse le paisible empire de la nuit, c’est quelque chose d’incomparable en fait d’impressions étranges; c’est la volupté dans la terreur.

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