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Le 2.
Six heures du soir. C’est le moment où les souvenirs me reviennent par milliers, comme les oiseaux qui, à la même heure, accourent en foule au rendez-vous qu’ils se sont donné sur un grand peuplier où ils ramagent confusément jusqu’à ce que la nuit les endorme. Le coucher du soleil est ravissant. Les nuages, qui l’ont escorté vers l’occident, s’ouvrent à l’horizon comme un groupe de courtisans qui voient venir le roi, et puis se referment sur son passage. Le soleil couché, quelques-uns de ces nuages s’en reviennent et remontent dans le ciel, emportant les plus belles couleurs. Les plus lourds restent là aux portes du palais, comme une compagnie de gardes aux cuirasses dorées. Ces nuages ne touchent pas tout à fait à l’horizon : une bande lumineuse qui va s’effilant par les extrémités court entre eux et la ligne bleue de la terre. Quelques peupliers grêles et lointains, qui semblent sortir de cette ligne bleue et dont la taille élancée se détache parfaitement sur la pureté de la bande lumineuse, figurent les mâts de navires à l’ancre sur l’horizon de la mer.
Le 4.
Si je savais un peu de dessin, j’aurais emporté quelque chose de notre course d’hier à Josselin. J’ai enfin contemplé un vieux château de baron. Des tours énormes, des remparts cyclopéens enserrent dans leur ceinture massive l’architecture la plus gracieuse, la plus déliée, la plus frêle en apparence, un de ces rêves du moyen âge brodés en l’air sur la pierre avec la délicatesse de l’aiguille des fées. Quand il y a du crépuscule, prenez une feuille dont les insectes ont dévoré le parenchyme, et considérez à la lumière mourante ce réseau de fibres et de nervures délicates, vous aurez comme une miniature des délicieuses fantaisies de l’art gothique.
Le 5.
Les plus belles journées, les plus douces études ne peuvent assoupir en moi cette pensée inquiète et geigneuse qui fait le fond de l’humanité.
Le 14.
Tandis que je vais poursuivant un essaim de vaines pensées comme un homme qui n’a pas à s’inquiéter de plus, tout mon avenir se renverse. On m’a dit qu’il fallait m’en retourner au monde. Chose bizarre! je me suis surpris cent fois à regretter la vie étrange qu’on y mène, et aujourd’hui que la solitude et la retraite m’ont donné congé, le monde me fait horreur. Oh ! c’est que ma place était bien ici, et, malgré mes caprices et mes boutades mondaines, j’y tenais par le fond de l’âme. Je commençais à voir clair dans ma destinée, et voilà que je recommence à n’y plus rien comprendre. Mon Dieu ! pourtant, c’est bien cruel. Que voulez-vous donc faire de moi parmi les hommes? Que deviendrai-je dans ce tourbillon, moi, la plus faible des créatures ? Oh ! je reconnais bien là mon épreuve. Je croyais être assez convaincu de mon impuissance, de ma débilité, de la constitution maladive et incomplète de mon organisation morale; hélas ! il paraît que je ne suis pas assez persuadé, puisque je suis renvoyé au grand destructeur de toute joie intérieure, de toute noble énergie, de toute naïve espérance, le monde.
Le 24.
Certes, c’est une vive jouissance qu’une course parmi les champs. Quel bonheur de jeter bas cette lourde chaîne de la vie habituelle et de s’échapper dans la campagne où l’on respire à l’aise, où l’on savoure la noble volupté d’une indépendance de quelques heures, où le cœur s’élève et les pensées tournent à la contemplation, où l’on est tout ravi de se trouver, soi, homme, seul à seul avec la nature. Nous avons fait le tour d’un étang qui a bien deux lieues de circuit : de longtemps je n’avais pris tant de plaisir à une course. La vue des eaux me charme toujours infiniment, et aujourd’hui tout était à souhait pour m’enchanter. Cet étang, d’une belle étendue, s’épanche entre deux bois dont les lisières décrivent des lignes irrégulières, mais d’autant plus gracieuses! Au déclin du jour, c’était quelque chose d’infiniment mélancolique que cette nappe d’eau verte et vague, et la couleur pâle des bois qui commencent à se dépouiller, et la teinte grise du ciel où passaient silencieusement des bandes de corbeaux et de canards sauvages. Mille pensées d’une tristesse douce me sont venues : je me suis souvenu que dans mon enfance j’aimais à m’asseoir à la même heure sur le parapet de la terrasse du Cayla et à regarder passer les oiseaux qui s’en allaient chercher un gîte pour la nuit.
Le Val, 7 décembre.
Après un an de calme parfait, sauf les tempêtes intérieures, dont il ne faut pas accuser la solitude, car elle m’a enveloppé de tant de paix et de silence qu’une âme moins inquiète que la mienne se serait délicieusement endormie; après un an, dis-je, de ce calme accompli, ma fortune, qui m’avait laissé entrer dans la maison sainte pour y prendre un peu de repos, a frappé à la porte pour me rappeler; car elle n’avait pas poursuivi son chemin, mais s’était assise sur le seuil, attendant que j’eusse repris assez de forces pour me remettre en voyage. « Ta halte est assez longue, m’a-t-elle dit, allons, en route! » Et elle m’a pris par la main, et la voilà de nouveau en marche comme ces pauvres femmes qu’on rencontre sur les chemins, menant un enfant qui les suit d’un air désolé. Mais quelle est ma folie de me plaindre, et n’y a-t-il pas au monde d’autres souffrances que les miennes à arroser de mes larmes ? Je dirai désormais aux sources de mes pleurs : « Fermez-vous; » et au Seigneur: « Seigneur, n’écoutez pas mes plaintes, » toutes les fois que je serai tenté d’invoquer le Seigneur et mes larmes pour moi-même; car il est bon que je souffre, moi qui ne puis rien acheter dans le ciel par le mérite de mes actions, et qui n’y gagnerai quelque chose que par la vertu des souffrances, comme toutes les âmes faibles. Ces âmes n’ont pas d’ailes pour s’élever au ciel, et le Seigneur qui veut cependant qu’elles y viennent leur envoie du secours : il les place sur un bûcher d’épines et fait descendre le feu de la douleur; le bois consumé, il s’élance vers le ciel comme une vapeur blanche, semblable à ces colombes qui prenaient leur vol parmi les flammes mourantes du bûcher des martyrs. C’est l’âme qui a consommé son sacrifice, et que le feu des tribulations a rendue assez légère pour qu’elle puisse s’élever au ciel, comme une fumée. Le bois est lourd et immobile; mettez-y le feu, une partie de lui-même s’élèvera jusqu’aux nues.
Je suis de ces âmes, Seigneur; je ne dois donc pas verser des larmes pour éteindre mon bûcher. Mais je répandrai des pleurs à grands flots pour ceux qui souffrent et qui ne devraient pas souffrir. J’en répandrai surtout pour Celui qui est aujourd’hui en proie aux plus profondes amertumes et qui a fait tant de bien qu’il semblait déjà surabonder de mérites sans qu’il eût besoin d’en gagner de nouveaux par la voie des souffrances. Je pleurerai sur lui et sur ceux qui lui font du mal, et qui m’en ont fait aussi par contre-coup. Jésus-Christ ayant répandu la vertu inappréciable de son sang sur ses bourreaux, c’est bien la moindre chose que les hommes laissent tomber leurs larmes sur leurs ennemis.
Je consacrerai ces larmes et les trésors de souvenirs que j’emporte de ce toit bienheureux de La Chênaie, qui a protégé durant un an ma vie, cachée dans le sein d’un prêtre que les hommes comptent parmi leurs gloires sur la terre, et que les saints réclament comme un des leurs dans le ciel. Quoique ma douleur soit bien amère, je ne suspendrai pas ma harpe aux saules des fleuves, parce que le chrétien, au contraire de l’Israélite, doit chanter le cantique du Seigneur et de l’homme du Seigneur, dans la terre étrangère.
Et voyez combien la Providence est pleine de bonté pour moi ! De peur que le passage subit de l’air doux et tempéré de la vie religieuse à la zone torride du monde n’éprouvât trop mon âme, elle m’a amené, au sortir du saint asile, dans une maison élevée sur les confins des deux régions, où, sans être de la solitude, on n’appartient pas encore au monde; une maison dont les croisées s’ouvrent, d’un côté, sur la plaine où s’agite le tumulte des hommes, et de l’autre sur le désert où chantent les serviteurs de Dieu. Je veux coucher ici l’histoire du séjour que j’y ferai, car les jours qui passent sous ce toit sont pleins de bonheur, et je sais que dans l’avenir je me retournerai fréquemment pour relire les félicités passées. — Un homme pieux et poëte, une femme dont l’âme va si bien à la sienne qu’on dirait d’une seule mais dédoublée; une enfant qui s’appelle Marie, comme sa mère, et qui laisse, comme une étoile, percer les premiers rayons de son amour et de son intelligence à travers le nuage blanc de l’enfance; une vie simple, dans une maison antique; l’Océan qui vient le matin et le soir nous apporter ses accords; enfin un voyageur qui descend du Carmel pour se rendre à Babylone et qui a posé à la porte son bâton et ses sandales, pour s’asseoir à la table hospitalière : voilà de quoi composer un poëme biblique, si j’étais bon à décrire les choses comme à les sentir.