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1833

Le 4 juillet.

J’ai reçu le coup de grâce. Me voilà bien et dûment atteint et convaincu de la plus lourde maladresse qui se puisse imaginer. Je regarde cette histoire-là comme un jugement sans appel, et tant mieux d’un côté : cela m’apprendra à me priser enfin ce que je vaux. Le taux de mon évaluation est désormais fixé, et par experts. Voilà ce que c’est que d’écouter les vaines pensées : je me disais bien que tôt ou tard mal m’en prendrait, je me suis moqué de moi-même, j’ai fait le fanfaron et aujourd’hui me voilà repoussé honteusement dans mes lignes. Oh! je jure bien par ce que j’ai souffert et par le respect que je dois à mon âme, que c’est là ma dernière sortie. Je veux me barricader chez moi, m’y murer pour m’ôter toute tentation, ne bougeant pas plus qu’un terme, dussé-je sécher sur pied. J’ai lu quelque part que des milliers d’animalcules nagent à l’aise dans une goutte d’eau; la circonférence de mon domaine intellectuel est à peu près égale, je crois, à celle de la goutte, et j’y suis seul : n’ai-je pas sujet d’être heureux sans inquiéter davantage mon repos par des rêves d’ambition? Oh! oui, mon petit monde, ma petite gouttelette imperceptible, tu es à moi seul et désormais à toi seule je serai. S’il se rencontre quelque vivant aussi menu que moi qui me prie de lui donner entrée, j’exercerai volontiers l’hospitalité, je le recevrai cordialement, plein de reconnaissance pour la sympathie qui l’aura fait frapper à ma porte; je le promènerai par toute ma demeure, livrant tous les détails à sa curiosité, comme on le ferait d’un palais; nous causerons avec charme de mille petites, petites choses, qui seront grandes affaires pour nous : bonheurs, peines, travaux, découvertes, philosophie, poésie, tout cela passera dans nos entretiens, mais dans des proportions convenables à l’étendue infiniment bornée de nos conceptions et à l’exiguïté de nos âmes. Après nous être donné à cœur-joie de causeries et d’amitiés, je reconduirai mon hôte jusqu’à la porte et, lui laissant un baiser et un adieu (deux choses touchantes qui vont de compagnie), je pousserai les verroux et me tiendrai coi dans mon univers microscopique, jusqu’à ce que le marteau m’avertisse encore qu’il y a au dehors une pensée qui pense à moi.

Le 17.

Hier, j’ai vu les hirondelles voler dans les nues, présage de sérénité qui ne m’a pas trompé. J’écris sur le déclin d’une belle journée, bien éclatante, bien chaude, après un mois et demi de nuages et de froidure; mais ce beau soleil, qui me fait ordinairement tant de bien, a passé sur moi comme un astre éteint; il m’a laissé comme il m’a trouvé, froid, glacé, insensible à toute impression extérieure, et souffrant dans le peu de moi qui vit encore des épreuves stériles et misérables. Ma vie intérieure dépérit chaque jour, je m’enfonce je ne sais dans quel abîme et je dois être arrivé déjà à une grande profondeur, car la lumière ne m’arrive presque plus et je sens le froid qui me gagne. Oh ! je sais bien ce qui m’entraîne, je l’ai toujours dit et le dirai aujourd’hui plus fort que jamais en tombant : c’est la désolante conviction de mon impuissance, c’est cette impuissance fatale, vérité dont j’ai apporté ici le germe et qui a tellement grossi durant ces huit mois qu’elle a fini par m’accabler, me renverser et me précipiter dans une chute dont je ne connais pas les bornes. Oui, je tombe, c’est bien sûr, car je ne vois plus ce que je voyais, je n’éprouve plus ce que j’éprouvais.

Le 1er août.

Depuis quelque temps, comme un pécheur converti, je m’efforce d’aimer ce que je haïssais et de haïr ce que j’aimais. J’ai fait abjuration solennelle de poésie, de contemplation, de toute ma vie idéale. Je me suis promis de vivre bien paisiblement dans un petit monde de ma façon d’où j’ai banni tous les beaux fantômes qui faisaient foule dans celui que j’habitais auparavant. J’ai pensé qu’une existence circonscrite dans un cercle bien étroit de réalité, confinée comme la fourmi dans un petit trou creusé dans le sable, me vaudrait mieux que ces courses aventureuses et stériles de ma pensée dans un monde dont je suis décidément repoussé. Mais hélas! il est écrit que ma pauvre imagination n’aura pas où se reposer ici-bas. Ce petit coin que je lui avais choisi dans les réalités, afin qu’elle pût s’y endormir, la rejette comme a fait la sphère idéale. Que devenir dans cet état de suspension entre deux sphères, dans cette région où la pensée ne se soutient que parce qu’elle est également repoussée par toutes les deux ?

Le 12.

Je ne reviens plus ici qu’à de longs intervalles, parce que les heures douces et expansives ne me reviennent plus que de loin en loin. Un tel froid a saisi mon âme que tout ce qui y tombe s’y engourdit aussitôt. Je ne sais quelle paralysie m’a frappé; je ne sais quelle insouciance, plus pénible cent fois que la sensibilité la plus nerveuse, me fait passer des semaines entières sans prendre garde à rien.

Le 14.

Après une longue série de jours éclatants, j’aime assez à trouver un beau matin le ciel tendu de gris et toute la nature se reposant en quelque sorte de ses jours de fête dans un calme mélancolique. C’est bien cela aujourd’hui. Un voile immense, immobile, sans le moindre pli, couvre toute la face du ciel; l’horizon porte une couronne de vapeurs bleuâtres; pas un souffle dans l’air. Tous les bruits qui s’élèvent dans le lointain de la campagne arrivent à l’oreille à la faveur de ce silence : ce sont des chants de laboureur, des voix d’enfants, des piaulements et des refrains d’animaux, et de temps à autre un chien qui aboie je ne sais où et des coqs qui se répondent comme des sentinelles. Au dedans de moi, tout aussi est calme et reposé. Un voile gris et un peu triste s’est étendu sur mon âme, comme ont fait les nuages paisibles sur la nature. Un grand silence s’est établi, et j’entends comme les voix de mille souvenirs doux et touchants, qui s’élèvent dans le lointain du passé et viennent bruire à mon oreille.

Le 25.

Il y aura demain un an que je partis pour R..., avec Eugénie. Doux anniversaire. Demain sera aussi pour moi un jour de voyage. Je vais à La Brousse passer quelques jours d’amitié et de consolation chez mon cher François.

Le 1er septembre.

Mon Dieu, voilà donc comment finissent toutes choses : des regrets, des larmes! Voici une heure que je suis de retour d’un petit voyage charmant, et je pleure comme un enfant, et je me consume à regretter un bonheur que j’aurais dû prendre sans m’y attacher, sachant qu’il devait être fort court; mais c’est toujours ainsi. Toutes les fois que je rencontre quelque petit bonheur, c’est une désolation quand il faut nous séparer, parce que je sais que je vais retomber dans moi-même et reprendre ma routine douloureuse.

Le 3.

Me voilà aux prises avec une position terrible, moi, le plus débile de tous les caractères, la plus timide de toutes les volontés.

Le 26.

Les souvenirs qui se rattachent aux choses de la nature. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ploërmel, 1er octobre.

Je ne sais ce qui m’arrêta tout court au beau milieu de ma phrase; mais je voulais exprimer ce qui me venait à l’âme, à l’aspect d’un brouillard épais qui pesait sur la campagne. Quand le soleil fut monté un peu haut sur l’horizon, je vis toute cette brume s’éclaircir insensiblement, se pénétrer de lumière et commencer son mouvement d’ascension vers le ciel où elle finit bientôt par s’évanouir. Il ne se passa pas un quart d’heure avant que la plus belle sérénité ne se fît; mais quelque temps après que le centre de l’horizon fut débarrassé, je voyais encore quelques traînées de brume courir sur les crêtes lointaines comme les derniers fuyards d’une armée en déroute, et c’était à cela que se rattachaient mon souvenir et ma phrase inachevée. L’année dernière, à pareille époque, je regardais aussi les brouillards s’élever dans le ciel et décoiffer les montagnes, et ce spectacle prenait dans ces régions majestueuses un caractère de grandeur infinie. On eût cru voir s’envoler les ténèbres antiques, Dieu enlever de sa main, comme un statuaire, la toile qui voilait son œuvre, et la terre exposée dans toute la pureté de ses formes premières aux rayons du premier soleil. Mais ce n’est pas encore là le fin mot de mon souvenir. Souvent, au moment où le brouillard commençait à se détacher de la terre et à devenir diaphane, et que moi, le front collé sur mes vitres, je regardais faire le brouillard, une robe bleue... — Mon Dieu, que le ciel est beau ce soir ! Tout en écrivant j’ai tourné la tête vers la fenêtre et mon regard a été inondé de teintes si douces, si molles, si veloutées; j’ai vu tant de choses merveilleuses à l’horizon, que je n’ai pu m’empêcher de jeter ici cette exclamation de ravissement. C’est le crépuscule d’automne dans toute sa mélancolie. Les touffes lointaines des bois limitent merveilleusement, par leur panache majestueux et leurs ondulations capricieuses, la portée de la vue. Les arbres qui s’isolent, soit par leur position, soit par la grandeur de leur taille, présentent des physionomies, des caractères, je dirais presque des visages qui semblent exprimer comme les passions muettes et les choses inconnues qui se passent peut-être sous l’écorce de ces êtres immobiles. Ils semblent, avec leurs attitudes et leurs airs de tête, jouer je ne sais quelle scène mystérieuse aux lueurs du soir. Chaque jour, depuis que je suis ici, le crépuscule me donne de ces représentations magnifiques.

— Une robe bleue, dis-je, passait rapidement dans la brume et disparaissait dans ces ténèbres blanches, comme l’oiseau azuré qui file si vite le long des étangs et des ruisseaux. Quelquefois cette apparition fuyait en chantant et laissait derrière elle comme une traînée de notes argentines qui se déroulaient avec une rapidité et une mélodie ineffables. Un quart d’heure après, quand l’atmosphère était nettoyée et que la queue traînante du brouillard rampait encore sur les cimes des montagnes les plus reculées, je voyais rentrer L... d’un pas lent et l’air sérieux comme un philosophe qui revient de la méditation.

— J’ai pleuré pour des départs l’année dernière et cette année-ci, presque date pour date. Il ne faut point comparer ces regrets, ils sont de nature trop diverse : ils ne se ressemblent que par la profondeur. Tous deux sont inexprimables. Si je voulais à toute force les mettre en parallèle, je dirais que l’an passé, au mois de septembre, à deux heures de l’après-midi, par un beau soleil, j’ai dit adieu à ce bonheur qui se rencontre à un certain passage du chemin de la vie, vous mène quelques lieues vous entretenant de choses ravissantes avec des paroles d’ange, et puis tout d’un coup, vienne un carrefour, prend la gauche s’il vous faut prendre la droite, disant avec une douceur railleuse : « Voyageur! adieu, voyageur, fais bonne route. » Et j’ajouterais que cette année, au mois de septembre, à quatre heures du soir, par un temps gris et brumeux, j’ai embrassé pour le quitter un homme que j’aime de cette affection ardente et qui ne ressemble à nulle autre, allumée au fond de l’âme je ne sais par quelle étrange puissance réservée aux hommes de génie. M. Féli m’a mené dans la vie neuf mois durant, au bout desquels le fatal carrefour s’est rencontré. — L’habitude de vivre avec lui faisait que je ne prenais pas garde à ce qui se passait dans mon âme; mais depuis que je ne le vois plus, j’y ai trouvé comme un grand déchirement qui s’est fait au moment de la séparation.

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