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Le 1er mai.
Dieu, que c’est triste! du vent, de la pluie et du froid. Ce 1er mai me fait l’effet d’un jour de noces devenu jour de convoi. Hier au soir c’était la lune, les étoiles, un azur, une limpidité, une clarté à vous mettre aux anges. Aujourd’hui je n’ai vu autre chose que les ondées courant dans l’air les unes sur les autres par grandes colonnes qu’un vent fou chasse à outrance devant lui. Je n’ai entendu autre chose que ce même vent gémissant tout autour de moi avec ces gémissements lamentables et sinistres qu’il prend ou apprend je ne sais où : on dirait d’un souffle de malheur, de calamité, de toutes les afflictions que je suppose flotter dans notre atmosphère, ébranlant nos demeures et venant chanter à toutes nos fenêtres ses lugubres prophéties. Ce vent, quel qu’il soit, en même temps qu’il agitait si tristement mon âme par sa puissance mystérieuse, ébranlait au dehors la nature par son action matérielle, et peut-être aussi par quelque chose de plus : car qui sait si nous savons toute l’étendue des rapports et des entretiens des éléments entre eux? J’ai vu ce vent, à travers mes vitres, faisant rage contre les arbres, les désespérant. Il s’abattait parfois sur la forêt avec une telle impétuosité qu’il la bouleversait comme une mer, et que je croyais voir la forêt tout entière pivoter et tournoyer sur ses racines comme un immense tourbillon. Les quatre grands sapins, derrière la maison, recevaient de temps à autre de si rudes coups qu’ils semblaient prendre l’épouvante et poussaient comme des hourras de terreur à faire trembler. Les oiseaux qui s’aventuraient à voler étaient emportés comme des pailles; je les voyais, marquant à peine leur faible lutte contre le courant et pouvant tout au plus tenir leur ailes étendues, s’en aller à la dérive la plus rapide. Ceux qui restent cachés donnent à peine quelques signes de vie en commençant leur chant qu’ils n’achèvent pas. Les fleurs sont ternies et comme chiffonnées, tout est affligé. Je suis plus triste qu’en hiver. Par ces jours-là, il se révèle au fond de mon âme, dans la partie la plus intime, la plus profonde de sa substance, une sorte de désespoir tout à fait étrange; c’est comme le délaissement et les ténèbres hors de Dieu. Mon Dieu, comment se fait-il que mon repos soit altéré par ce qui se passe dans l’air, et que la paix de mon âme soit ainsi livrée au caprice des vents? Oh! c’est que je ne sais pas me gouverner, c’est que ma volonté n’est pas unie à la vôtre et, comme il n’y a pas autre chose où elle puisse se prendre, je suis devenu le jouet de tout ce qui souffle sur la terre.
Le 3.
Jour réjouissant, plein de soleil, brise tiède, parfums dans l’air; dans l’âme, félicité. La verdure gagne à vue d’œil; elle s’est élancée du jardin dans les bosquets, elle domine tout le long de l’étang; elle saute, pour ainsi dire, d’arbre en arbre, de hallier en hallier, dans les champs et sur les coteaux, et je la vois qui a déjà atteint la forêt et commence à s’épancher sur son large dos. Bientôt elle aura débordé aussi loin que l’œil peut aller, et tous ces grands espaces clos par l’horizon seront ondoyants et mugissants comme une vaste mer, une mer d’émeraude. Encore quelques jours et nous aurons toute la pompe, tout le déploiement du règne végétal.
Le 7.
Je reçois à l’instant une lettre et des vers de mon cher François, en réponse à la pièce que je lui avais adressée. C’est une amitié bien douce que j’ai faite là. François est une des âmes les plus fraîches, les plus limpides, les plus consolantes que j’aie jamais connues. De plus, il est poète, et ce n’est pas possible autrement; et poète, non par effort et travail de l’esprit, comme il y en a tant, mais par expansion et parole naturelle. Cela s’en va de chez lui comme l’eau de la fontaine. Son amitié m’est d’autant plus chère et je comprends d’autant plus son talent que je suis loin de mériter l’une et d’approcher de l’autre. Je lui ressemble si peu! mais je trouve ma consolation à penser que l’amitié naît des contrastes.
Le 9.
Cinq ou six jours de soleil sans l’ombre d’un nuage. Le développement de la verdure est presque achevé. La nature a mis dehors toutes ses parures. Elle en est à ce point unique de fraîcheur, de pureté, de grâce, qu’il faut se hâter de saisir, car il passe vite. Les feuilles ouvertes d’hier sont tendres comme la rosée et d’une verdure transparente; j’ose à peine y toucher de peur de les flétrir. Cependant avant-hier j’en ai arraché quelques-unes avec Élie, des feuilles de hêtre, pour en faire un plat, à l’exemple des Bernardins. Ce n’est pas mauvais, il y a quelque saveur, mais c’est un peu dur. J’avais vraiment des remords d’arracher ces pauvres feuilles à peine nées. Elles auraient vécu leur vie, se seraient réjouies au soleil et balancées au vent. Je pensais à tout cela tandis que je les coupais, et cependant ma main n’en allait pas moins ravageant les rameaux. Au reste, tout en commettant cette petite cruauté, j’avais avec Élie un de ces entretiens qui reviennent de temps à autre, toujours avec charme et allégement de l’âme. En nous en allant, notre panier plein, nous nous promettions de cueillir des feuilles de temps en temps, faisant allusion à notre causerie.
La Chênaie me fait l’effet d’une vieille bien ridée et bien chenue, redevenue par la baguette des fées jeune fille de seize ans et des plus gracieuses. Elle a toute la fraîcheur, tout l’éclat, tout le charme mystérieux de la virginité. Mais, mon Dieu, que cela durera peu! M. Féli nous montrait hier des feuilles déjà percées et échancrées par les insectes.
Il a plu toute la nuit. Surcroît de verdure et de vie. Je me suis promené vers les 7 heures le long de l’étang. Les arbres penchés sur l’eau s’égouttaient lentement et chaque goutte tombait sur la surface unie avec un petit retentissement qui avait quelque chose de plaintif. On eût dit que les arbres ayant pleuré toute la nuit laissaient tomber leurs dernières larmes.
« Savez-vous, nous disait M. Féli dans la soirée d’avant-hier, pourquoi l’homme est la plus souffrante des créatures? C’est qu’il a un pied dans le fini et l’autre dans l’infini, et qu’il est écartelé, non pas à quatre chevaux, comme dans des temps horribles, mais à deux mondes. »
Il nous disait encore en entendant sonner la pendule : « Si on disait à cette pendule qu’elle aura la tête coupée dans un instant, elle n’en sonnerait pas moins son heure jusqu’à ce que l’instant fût venu. Mes enfants, soyez comme la pendule : quoi qu’il doive arriver, sonnez toujours votre heure. »
Le 22.
Il n’y a plus de fleurs aux arbres. Leur mission d’amour accomplie, elles sont mortes, comme une mère qui périt en donnant la vie. Les fruits ont noué, ils aspirent l’énergie vitale et reproductrice qui doit mettre sur pied de nouveaux individus. Une génération innombrable est actuellement suspendue aux branches de tous les arbres, aux fibres des plus humbles graminées, comme des enfants au sein maternel. Tous ces germes, incalculables dans leur nombre et leur diversité, sont là suspendus entre le ciel et la terre dans leur berceau et livrés au vent qui a la charge de bercer ces créatures. Les forêts futures se balancent imperceptibles aux forêts vivantes. La nature est tout entière aux soins de son immense maternité.
Le 23.
Nous sommes parvenus à lancer sur l’étang une vieille chaloupe que nous avons retirée de la vase où elle était ensevelie depuis plus d’un an. Elle nous a bien coûté à réparer, mais nous sommes bien payés de nos peines par le plaisir que nous prenons à nos petites navigations. Cette chaloupe a appartenu à un bâtiment suédois. Qui sait les mers qu’elle a courues? Eût-elle fait le tour du monde, elle n’en pourrira pas moins sur une petite flaque d’eau.
Le 12 juin.
Ces vingt jours se sont passés misérablement, et si misérablement que je n’ai pas eu le courage d’écrire un mot ici ni ailleurs. Le mal m’a ressaisi avec une extrême violence et m’a comme réduit à l’extrémité. C’est comparable à ce que j’ai souffert de plus rude par le passé. Une lettre d’Eugénie, qui m’est arrivée dans le plus fort de l’accès m’a fait grand bien, mais il fallait que la crise eût son cours... Mon Dieu et mon bon ange, ayez pitié de moi, préservez-moi de pareilles souffrances!
Le 13.
Sans la verdure, on se croirait en décembre. La belle saison s’en est allée je ne sais où. Le soleil y perdra son nom, il fait froid à grelotter. Ce maudit vent d’ouest a envahi le ciel avec ses innombrables troupeaux de nuages et nous inonde de pluie. On croirait voir passer l’hiver là-haut, avec son triste cortège. Rien de plus affligeant que ce contraste de la terre verdoyante, de ce tapis si riche, si merveilleusement diapré que le printemps a tendu sur la surface de la terre pour y poser ses beaux pieds, avec la voûte céleste toute noircie par des nuages pluvieux. Je me figure un mariage célébré dans une église tendue de noir. Oh! d’ailleurs, même dans les plus beaux jours, quelle différence du ciel breton à celui de notre Midi! Ici l’été dans ses jours de solennité a toujours quelque chose de triste, de voilé, de borné. C’est comme un avare qui se met en frais, il y a de la ladrerie dans sa magnificence. Vive notre ciel du Languedoc, si libéral en lumière, si bleu, si largement arqué!
Le 15.
Strange dream! J’ai rêvé que je me trouvais seul dans une vaste cathédrale. J’étais là sous l’impression de la présence de Dieu et dans cet état de l’âme où l’on n’a plus conscience que de Dieu et de soi-même, lorsqu’une voix s’est élevée. Cette voix était infiniment douce, une voix de femme et qui pourtant remplissait toute l’église comme eût pu faire un grand concert. Je l’ai reconnue aussitôt, c’était la voix de L..., silver-sweet sounding.
Le 19.
Trois nuits de suite la même figure m’est apparue. Que faut-il penser de cela?
Le 23.
« Je sens bien que je suis une pauvre créature qui ai peu d’esprit. » Oh! que c’est bien dit, mon cher Bernardin! Comme tu as bien rendu le sentiment d’une âme qu’on s’efforce d’élever au-dessus de sa sphère et qui, pénétrée de son impuissance, s’écrie : Je sens bien que je suis une pauvre créature, comme tu fais dire à Virginie. Il y a bien longtemps que je me répète ces paroles; c’est le résumé de tous mes travaux, de toute ma vie. Oh! si je n’étais pauvre que de ce côté, encore passe; mais c’est que ma pauvreté est presque universelle, oui universelle, et que je ne tirerai jamais grand’chose de bon de ma tête, non pas pour moi, mais pour ceux qui ont droit d’attendre quelque chose de moi. C’est là ce qui me désole. Je me suis trompé de chemin. J’aurais pu faire quelque chose d’utile en prenant une direction tout opposée. Impossible de pousser les expériences plus loin que je ne l’ai fait. Celle que je suis en train de parfaire sera sans réplique. Après cela, qui pourrait dire ce qu’il adviendra de moi? Le fil invisible de la Providence me tirera toujours du meilleur côté.
Le 28.
J’ai bien des choses à dire, allons au plus pressé. J’ai là une irritation qui veut parler et se faire jour à travers tout le reste. J’ai tant pâti dans mon âme que je devrais être à l’épreuve des piqûres d’épingle, s’il en allait de l’âme comme du corps qui s’endurcit aux coups comme le fer sous le marteau. Mais pour elle, c’est tout au rebours. Je désirerais vivement...