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Au Cayla, 10 juillet 1832.
Voici bientôt trois mois et demi que je suis à la campagne, sous le toit paternel, at home (délicieuse expression anglaise qui résume tout le chez soi), au centre d’un horizon chéri. J’ai vu le printemps, et le printemps au large, libre, dégagé de toute contrainte, jetant fleurs et verdure à son caprice, courant comme un enfant folâtre par nos vallons et nos collines, étalant conceptions sublimes et fantaisies gracieuses, rapprochant les genres, harmonisant les contrastes à la manière ou plutôt pour l’exemple des grands artistes. Je me suis assis au fond des bois, au bord des ruisseaux, sur la croupe des collines; j’ai remis le pied partout où je l’avais posé, enfant, rapidement et avec toute l’insouciance de cet âge. Aujourd’hui, je l’y ai appuyé fortement; j’ai insisté sur mes traces primitives; j’ai recommencé mon pèlerinage avec recueillement et dévotion, avec le recueillement des souvenirs et la dévotion de l’âme à ses premières impressions de paysage.
Le 30.
Il y a des livres qu’il ne faut plus lire. J’ai choisi pour relire René un jour des plus désenchantés de ma vie, où mon cœur me semblait mort, un jour de la plus aride sécheresse, pour essayer tout le pouvoir de ce livre sur une âme, et j’ai connu qu’il était grand. Cette lecture a détrempé mon âme comme une pluie d’orage.
Je prends un charme infini à revenir sur mes premières lectures, mes lectures passionnées de seize à dix-neuf ans. J’aime à puiser des larmes aux sources presque taries de ma jeunesse.
Le 4 août.
Aujourd’hui j’achève ma vingt-deuxième année. J’ai vu souvent, à Paris, des enfants s’en aller en terre dans de tout petits cercueils, et traverser ainsi la grande foule. Oh! que n’ai-je traversé le monde comme eux, enseveli dans l’innocence de mon cercueil et dans l’oubli d’une vie d’un jour! Ces petits anges ne savent rien de la terre; ils naissent dans le ciel. Mon père m’a dit que, dans mon enfance, il a vu souvent mon âme sur mes lèvres, prête à s’envoler. Dieu et l’amour paternel la retinrent dans l’épreuve de la vie. Reconnaissance et amour à tous deux! Mais je ne puis m’empêcher de regretter le ciel où je serais, et que je ne puis atteindre que par la ligne oblique de la carrière humaine.
Le 13.
Je suis faible, bien faible! Combien de fois, même depuis que la grâce marche avec moi, ne suis-je pas tombé comme un enfant sans lisières! Mon âme est frêle au delà de tout ce qu’on peut imaginer. C’est le sentiment de ma faiblesse qui me fait chercher un abri et qui me donne la force de briser avec le monde pour rester plus sûrement avec Dieu. Deux jours au grand air, à Paris, mettraient à bout toutes mes résolutions. Il me faut donc les cacher, les enfouir, les mettre à l’ombre de la retraite. Or, parmi les asiles ouverts aux âmes qui ont besoin de fuir, nul ne m’est plus favorable que la maison de M. de Lamennais, pleine de science et de piété.
Quand j’y réfléchis, je rougis de ma vie dont j’ai tant abusé. J’ai flétri mon humanité. Heureusement j’avais deux parts dans mon âme; je n’ai plongé qu’à demi dans le mal. Tandis qu’une moitié de moi-même rampait à terre, l’autre, inaccessible à toute souillure, haute et sereine, amassait goutte à goutte cette poésie qui jaillira, si Dieu me laisse le temps. Tout est là pour moi. Je dois tout à la poésie, puisqu’il n’y a pas d’autre mot pour exprimer l’ensemble de mes pensées; je lui dois tout ce que j’ai encore de pur, d’élevé, de solide dans mon âme; je lui dois tout ce que j’ai eu de consolations; je lui devrai peut-être mon avenir.
Je sens que mon amitié pour L... est forte aujourd’hui, après avoir passé par les extravagances de collège et le délire de notre première sortie dans le monde. Elle se fait sérieuse comme le temps et douce comme un fruit qui atteint sa maturité.