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Le 15.
Enfin j’ai vu l’Océan. C... et moi nous sommes mis en route, jeudi, à une heure, par un beau temps et un vent frais. Nous avions sept lieues à faire; mais nous étions tellement ravis de nous voir en marche vers la mer que nous avions peu de souci de la longueur du chemin. C..., lui, a poussé un cri de joie : cette course à pied lui rappelait son voyage dans le midi de l’Allemagne et la Suisse, qu’il a fait pédestrement. Il goûte beaucoup cette façon d’aller : « Dans cet humble équipage, me disait-il, le voyageur se mêle au peuple; il entre dans les hôtelleries pour se rafraîchir ou se délasser, il couche dans les chaumières, il accoste les voyageurs comme lui, et ces rencontres fortuites sur la poudre d’un grand chemin, ces hommes qui s’en vont chacun où Dieu le mène, entraînent quelquefois des confidences touchantes. » Puis il me parlait avec ravissement des beaux lacs et des grandes montagnes. A Châteauneuf, charmant petit village, une belle vue se déploya : d’un côté, au nord-ouest, c’étaient des étages de collines chargées de bois et portant chacune sa maison blanche, et, aux défauts des collines, la Rance, qui s’épanchait largement, éblouissante comme une glace au soleil : de l’autre, à l’est, une plaine bien cultivée et assez découverte allait se perdre à l’horizon. Quelques points de verdure précoce reluisaient par-ci par-là, et, à la couleur rouge et animée des bois, on reconnaissait que la vie et la chaleur montaient au front de la nature, et qu’elle était toute prête à s’épanouir. Ce grand spectacle, embelli de tous les prestiges du soleil, amena notre conversation sur l’étude et l’adoration de la nature. Je fus ravi d’entendre C... exprimer précisément ce que j’ai au fond de l’âme sur ce sujet. Il ajouta : « Ce grand mystère de la bonté de Dieu qui se manifeste à tous, bons et méchants, par ce déploiement des beautés et des richesses naturelles, est, à mon avis, un grand motif d’espérance pour la destinée des hommes dans l’autre vie. » La pensée de la mort qui nous apparut à travers ces réflexions nous sembla si douce et si consolante, que nous nous prîmes à désirer de mourir. Nous avions ôté à la mort ce masque hideux que la peur des mauvaises consciences lui a plaqué sur le visage, et elle nous souriait. N’en serait-il pas de même pour tous, si l’on était ému d’un brin d’amour pour les choses célestes ou même seulement d’un peu de curiosité? Il me disait encore : « J’ai été comblé des plus grandes grâces, j’en ai abusé prodigieusement, et j’ai cependant une telle confiance en Dieu que je me tiens sûr de mon salut. » Nous poussâmes notre conversation bien avant dans ce champ. Puis nous vînmes à nous conter notre vie intérieure, nos luttes, notre manière de prendre la vie, etc. Peu à peu la causerie s’en alla vers les poètes et l’amour. C... sait bien des choses sur Lamartine, il a le bonheur d’être son ami; il en sait long sur l’amour, il a longtemps et beaucoup aimé, et il aime encore, mais avec un commencement de désenchantement. Lamartine, Hugo, Nodier et le reste nous menèrent aux portes de Saint-Malo, endormant à moitié la cruelle souffrance de mes pieds pressurés et déchirés dans des bottes trop étroites. Un peu après le coucher du soleil nous nous trouvâmes en face de la ville. Elle nous apparut tout à coup au détour d’une rue de Saint-Servan. Ce qui me frappa d’abord, ce fut une rangée de vaisseaux dont les corps énormes présentaient un front noir et de formes à peine saisissables dans l’ombre, mais dont la mâture et les cordages s’élevant dans le ciel dessinaient comme des broderies dans la lumière vespérale. Derrière ces vaisseaux nous apercevions une masse noire cerclée de remparts. C’était Saint-Malo, vrai nid d’oiseaux de mer; et plus loin, sans que nous pussions rien découvrir, une grande voix monotone : c’était l’Océan. Nous arrivâmes à la ville par la plage, à la faveur de la marée basse; nous prîmes notre logement à l’hôtel de France, d’où l’on a vue sur la mer, et, pour la première fois de ma vie, je m’endormis ayant l’Océan à deux cents pas de mon lit et sous le charme de la grande merveille. Le lendemain, vite à la mer. La marée commençait à monter, nous eûmes cependant le temps de faire à pied le tour de la roche qui porte Saint-Malo. Ce que j’éprouvai, en plongeant mes regards dans cet infini, serait assez difficile à formuler. L’âme ne suffit pas à ce spectacle, elle s’effare à cette grande apparition et ne sait plus où elle va. Je me souviens pourtant que j’ai pensé d’abord à Dieu, puis au déluge, à Colomb, aux continents par delà l’abîme, aux naufrages, aux combats de mer, à Byron, à René, qui s’embarqua à Saint-Malo et qui, emporté sur ces mêmes flots que je contemplais, attachait ses regards à la lucarne grillée où luisait la lampe de la religieuse. Au reste, cette première visite a été si courte et l’impression si fougueuse, si désordonnée, qu’il ne m’en est resté rien de bien sûr et de bien reposé dans l’âme. Après trois heures qui s’en allèrent comme un instant, nous partîmes par une petite embarcation qui remontait la Rance jusqu’à Dinan, et achevâmes d’arriver à pied, le corps un peu souffrant, mais l’âme heureuse.
Le 22.
J’ai trébuché rudement et j’ai grand’-peine à me remettre de mon trouble. Tout travail est impossible avec ces sortes d’agitations. Tout devient amer, tant on a le goût du fiel à la bouche. Est-ce ma faute? Un peu, peut-être. Je ne devrais point prendre ces choses si vivement; mais il faut avouer aussi qu’à moins d’avoir complètement anéanti son âme, de l’avoir pressée, serrée, tordue de façon à ne pas y laisser une goutte d’amour de l’indépendance, il est difficile d’étouffer ce cri de la liberté ou de l’orgueil, comme on voudra. Cette petite aventure est d’un très-mauvais augure pour ma nouvelle vie; si une épreuve si légère a mis à bout ma patience et toutes mes bonnes résolutions, je n’ai pas grand’-chose à espérer de ma résignation à venir. Le désenchantement m’a saisi de nouveau : tout ce qui me riait hier me fait aujourd’hui la grimace; tout ce qui était blanc est noir, ce qui était limpide est trouble; mon âme N’est plus qu’une onde obscure où le sable a monté.
C’est un malheur d’être ainsi fait. Il faut que mon bonheur soit pur et accompli de tout point; la moindre tache me le défigure, un nuage noir sur le ciel me gâte tout le firmament. C’est une folie, car il n’y a pas de ces bonheurs-là dans ce monde, et la plus malavisée de toutes les folies; mais il paraît que c’est ma condition d’être aussi mal partagé en illusions qu’en réalités. Fiat! fiat!
Le 23.
Le réveil de la végétation est prodigieusement lent. J’ai presque de l’humeur contre la nature, qui semble prendre plaisir à nous faire perdre patience. Les mélèzes, les bouleaux, deux pieds de lilas que nous avons au jardin, les rosiers et les haies d’aubépine, portent à peine quelque verdure; tout le reste est sombre et dort presque comme en hiver, sauf quelques hêtres qui, plus printaniers que leurs frères, commencent à se nuancer sur la masse noire de la plantation qui borde l’étang. Au reste, tous les oiseaux sont arrivés, les rossignols chantent nuit et jour, le soleil luit à merveille, les insectes ailés bourdonnent et tourbillonnent; c’est partout de la vie et de la joie, excepté chez moi. Je ne sais par quel bizarre contraste j’ai plus de mal à vivre depuis quelques jours que dans les jours d’hiver où cependant je n’étais pas peu en peine. Je me fais l’effet d’un arbre mort au milieu d’un bois tout verdoyant.
Le 24.
Achevé de lire la Physiologie végétale, par Candolle, 3 vol. in-8°. Le premier traite de la nutrition, le deuxième de la reproduction, le troisième de l’influence des agents extérieurs. Malgré la chimie, qui est pour beaucoup dans cet ouvrage, surtout dans le premier volume, et dont je n’entends pas un mot, j’ai pris un vif plaisir à cette lecture. Un monde tout nouveau s’est ouvert devant moi, un peu vague, il est vrai, et sans que j’y aie fait plus d’un demi-pas; mais quoi qu’il en soit, ce n’est pas un petit bonheur que de s’ouvrir une nouvelle perspective dans la contemplation de ce monde et de soupçonner quelque chose de la vie et de la beauté de la nature. Un nombre infini de détails m’ont échappé, mais l’impression qui me reste est précieuse. Elle a redoublé mon attrait pour l’observation des choses naturelles et m’a fait pencher vers une source inépuisable de consolations et de poésie. Oh! quel bonheur ce doit être dans le ciel, puisque la plus petite vue de l’ordre et de l’énergie vitale de notre globe si menu nous délecte si profondément. D’un autre côté, la peine et l’angoisse augmentent : on se heurte tous les jours la tête contre des phénomènes qu’on ne comprend pas, des phénomènes vulgaires, et c’est d’autant plus cruel. Mais il faut prendre patience en vue de l’avenir et accoutumer son âme à savoir vivre de peu.
Le 25.
Il vient de pleuvoir. La nature est fraîche, rayonnante; la terre semble savourer avec volupté l’eau qui lui apporte la vie. On dirait que le gosier des oiseaux s’est aussi rafraîchi à cette pluie : leur chant est plus pur, plus vif, plus éclatant, et vibre à merveille dans l’air devenu extrêmement sonore et retentissant. Les rossignols, les bouvreuils, les merles, les grives, les loriots, les pinsons, les roitelets, tout cela chante et se réjouit. Une oie, qui crie comme une trompette, ajoute au charme par le contraste. Les arbres immobiles semblent écouter tous ces bruits. D’innombrables pommiers fleuris paraissent au loin comme des boules de neige; les cerisiers aussi tout blancs se dressent en pyramides ou s’étalent en éventails de fleurs.
Les oiseaux semblent viser parfois à ces effets d’orchestre où tous les instruments se confondent en une masse d’harmonie.
Si l’on pouvait s’identifier au printemps, forcer cette pensée au point de croire aspirer en soi toute la vie, tout l’amour qui fermentent dans la nature, se sentir à la fois fleur, verdure, oiseau, chant, fraîcheur, élasticité, volupté, sérénité! Que serait-ce de moi? Il y a des moments où, à force de se concentrer dans cette idée et de regarder fixement la nature, on croit éprouver quelque chose comme cela.