Tap the page, move to the top or bottom edge, swipe down, or press Tab to reveal reading controls. Use the arrow keys or swipe sideways to turn pages.
Le 30.
Oh! c’est un beau spectacle à ravir la pensée, que cette immense circulation de vie qui s’opère dans l’ample sein de la nature; de cette vie qui sourd d’une fontaine invisible et gonfle les veines de cet univers. Obéissant à son mouvement d’ascension, elle monte de règne en règne toujours s’épurant et s’ennoblissant, pour faire battre enfin le cœur de l’homme qui est le centre où ses mille courants viennent aboutir de toutes parts. Là elle est mise en contact avec la Divinité; là, comme sur l’autel où l’on brûle l’encens, elle s’évapore, par un sacrifice ineffable, dans le sein de Dieu. Il me semble qu’il y aurait des choses profondes et merveilleuses à dire sur le sacrifice de la nature dans le cœur de l’homme et l’immolation eucharistique dans ce même cœur. La simultanéité de ces deux sacrifices et l’absorption de l’un dans l’autre sur le même autel, ce rendez-vous de Dieu et de toute la création dans l’humanité ouvrirait, ce me semble, de grandes vues en hauteur et en profondeur. Sublimitas et profundum.
Le 31.
L’amour qui parle, chante, gémit dans une partie de la création, se révèle dans l’autre moitié sous la forme des fleurs. Toute cette floraison si riche de formes, de couleurs, de parfums, qui resplendit dans la campagne, c’est l’expression de l’amour, c’est l’amour lui-même qui célèbre ses doux mystères dans le sein de chaque fleur. La branche fleurie, l’oiseau qui vient s’y percher pour chanter ou y bâtir son nid, l’homme qui regarde la branche et l’oiseau, sont mus par le même principe à divers degrés de perfection. Je lisais dans Herder que les fleurs périssent aussitôt après la fécondation, que les oiseaux perdent leur chant, leur gaieté, quelques-uns les vives couleurs de leur plumage après la saison des nids, que l’homme décline rapidement vers la vieillesse après l’âge des passions. Il y a beaucoup à méditer sur cette loi de dépérissement intimement liée à la loi de l’amour et de la reproduction.
Le 2 avril.
Les nuages nous ont jeté de la pluie tout le long du jour. Elle est tombée tantôt par ondées violentes, tantôt par rosées fines bruissant légèrement. Les merles, les fauvettes, tous les oiseaux chanteurs sifflent, gazouillent, rossignolent nonobstant. Les nuages laissent parfois de grandes clairières dans le ciel, par où le soleil précipite des torrents de lumière. Alors les nuages qui font la lisière s’illuminent, leurs files successives et fuyant au loin se retirent de proche en proche, mais par nuances affaiblies et dégradées en raison de leur éloignement, jusqu’à ce qu’enfin les rayons vont mourir sur une masse énorme qui se tient immobile aux confins de l’horizon sud-est, blanchissant ses saillies et laissant dans l’ombre les parties rentrantes de ses anfractuosités.
Le 4.
Matinée toute pluvieuse. Le printemps prend une mauvaise tournure. Vers une heure, le ciel s’est déridé et nous avons eu quelques moments de sérénité et de chaleur pénétrante. Maintenant les nuages recommencent à envahir. J’ai vu leurs têtes grises se lever sur l’horizon; en moins de rien, nous aurons perdu l’azur. Ils sont en fuite vers l’orient. J’aime assez cette attitude fuyarde des nuages : il y en a qui semblent se regarder comme pour se porter un défi de vitesse.
Le 5.
Journée belle à souhait. Des nuages, mais seulement autant qu’il en faut pour faire paysage au ciel. Ils affectent de plus en plus leurs formes d’été. Leurs groupes divers se tiennent immobiles sous le soleil comme les troupeaux de moutons dans les pâturages, quand il fait grand chaud. J’ai vu une hirondelle et j’ai entendu bourdonner les abeilles sur les fleurs. En m’asseyant au soleil pour me pénétrer jusqu’à la moelle du divin printemps, j’ai ressenti quelques-unes de mes impressions d’enfance : un moment, j’ai considéré le ciel avec ses nuages, la terre avec ses bois, ses chants, ses bourdonnements, comme je faisais alors. Ce renouvellement du premier aspect des choses, de la physionomie qu’on leur a trouvée avec les premiers regards, est, à mon avis, une des plus douces réactions de l’enfance sur le courant de la vie.
Mon Dieu, que fait donc mon âme d’aller se prendre ainsi à des douceurs si fugitives, le vendredi saint, en ce jour tout plein de votre mort et de notre rédemption! Il y a en moi je ne sais quel damnable esprit qui me suscite de grands dégoûts et me pousse, pour ainsi dire, à la révolte contre les saints exercices et le recueillement de l’âme qui doivent nous préparer aux grandes solennités de la foi. Nous sommes en retraite depuis deux jours, et je ne fais que m’ennuyer, me ronger avec je ne sais quelles pensées et m’aigrir même contre les pratiques de la retraite. Oh! je reconnais bien là le vieux ferment dont je n’ai pas encore bien nettoyé mon âme!
Le 10.
La grande fête est de trois jours derrière nous. Un anniversaire de moins à la mort et à la résurrection du Sauveur. Chaque année emporte ses solennités : quand donc viendra la fête éternelle? — J’ai été témoin de quelque chose de bien touchant; François nous a amené un de ses amis qu’il a gagné à la foi. Ce néophyte a suivi les exercices de notre retraite, et, le jour de Pâques, il a communié avec nous. François était aux anges. C’est un grand mérite qu’il s’est fait là. François est tout jeune, il a à peine vingt ans. M. de La M... en a trente et est marié. Il y a quelque chose de très-touchant et comme de naïf de la part de M. de La M... à se laisser ainsi mener à Dieu par un tout jeune homme; et cette amitié si jeune qui se fait apôtre chez François n’est pas moins belle et touchante. Ils sont voisins de campagne, travaillent souvent ensemble et s’adressent des vers charmants sur leurs événements de famille ou d’amitié.
J’ai lu avec la plus vive délectation Lucrèce Borgia. Tout ce qui part de Hugo, il va sans dire que c’est remarquable et portant quelque forte empreinte. Il y a dans la trempe de son génie quelque chose de si surprenant, si éclatant, si étourdissant, qu’après la lecture de son œuvre, drame, ode ou roman, on demeure tout ébahi, l’âme profondément remuée et la tête grandement échauffée, du moins. Toutes ses compositions ébranlent quelques fibres des plus intimes de l’humanité ou s’enfoncent dans quelque profondeur. Lucrèce Borgia est allée bien avant. Il a raison, Hugo, quand il dit dans l’avertissement que ce drame sera sa principale date littéraire. En effet, il me semble que son génie s’est comme incarné dans cette œuvre. J’y trouve au plus haut degré d’exaltation les deux génies qui sont en possession de son âme : l’un fougueux, bondissant, excessif dans ses impétuosités, se plaisant aux choses étranges, effrayantes, courant les aventures périlleuses et fantastiques où il y aura du sang répandu et des rencontres à faire dresser les cheveux, fataliste parce que ses écarts l’emportent trop haut dans l’idéal de l’humanité sans l’approcher assez de Dieu; l’autre, calme, suave, plein de tendresse quoique peu plaintif, saisissant dans l’homme ce qu’il y a de plus pur, de plus élevé, de plus fécond en vertu et en douceur. Les Odes et Ballades, Notre-Dame de Paris, Hernani, Han d’Islande, les Feuilles d’Automne, sont tous frappés à cette double empreinte. Ces contrastes de son âme tendent à se dégager de plus en plus, à se mettre en relief plus évidemment. Il les a formulés dans l’avertissement de son nouveau drame et les a jetés en création sublime dans le drame même. Il nous fera des choses magnifiques avec ce dualisme; mais il fera grand mal s’il veut les faire passer en usage pour d’autres que pour lui.