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Le 15.
Nous vivons trop peu en dedans, nous n’y vivons presque pas. Qu’est devenu cet œil intérieur que Dieu nous a donné pour veiller sans cesse sur notre âme, pour être le témoin des jeux mystérieux de la pensée, du mouvement ineffable de la vie dans le tabernacle de l’humanité? Il est fermé, il dort; et nous ouvrons largement nos yeux terrestres, et nous ne comprenons rien à la nature, ne nous servant pas du sens qui nous la révélerait, réfléchie dans le miroir divin de l’âme. Il n’y a pas de contact entre la nature et nous : nous n’avons l’intelligence que des formes extérieures, et point du sens, du langage intime, de la beauté en tant qu’éternelle et participant à Dieu, toutes choses qui seraient limpidement retracées et mirées dans l’âme, douée d’une merveilleuse faculté spéculaire. Oh! ce contact de la nature et de l’âme engendrerait une ineffable volupté, un amour prodigieux du ciel et de Dieu.
Descendre dans l’âme des hommes et faire descendre la nature dans son âme.
Le 16.
Je lis dans l’Europe littéraire quelques pensées remarquables. Il y est dit que les zones intellectuelles s’effacent chaque jour, que les hautes intelligences éparses sur tout le globe commencent à se comprendre les unes les autres, que tout s’achemine vers une vaste république de la pensée humaine. Et plus bas : que les anciens ont admirablement saisi les traits généraux de l’âme humaine et de la nature, qu’ils en ont fait une poésie extérieure, plastique, visible; mais que l’âge est venu de la poésie intime, profonde, analytique... Ces pensées ne sont pas tout à fait neuves et courent le monde depuis quelque temps; mais il est bon de se rendre présent le plus possible le grand mouvement qui s’opère, de le formuler.
Le 19.
Promenade dans la forêt de Coëtquen. Rencontre d’un site assez remarquable pour sa sauvagerie : le chemin descend par une pente subite dans un petit ravin où coule un petit ruisseau sur un fond d’ardoise, qui donne à ses eaux une couleur noirâtre, désagréable d’abord, mais qui cesse de l’être quand on a observé son harmonie avec les troncs noirs des vieux chênes, la sombre verdure des lierres, et son contraste avec les jambes blanches et lisses des bouleaux. Un grand vent [du] nord roulait sur la forêt et lui faisait pousser de profonds mugissements. Les arbres se débattaient sous les bouffées de vent comme des furieux. Nous voyions à travers les branches les nuages qui volaient rapidement par masses noires et bizarres, et semblaient effleurer la cime des arbres. Ce grand voile sombre et flottant laissait parfois des défauts par où se glissait un rayon de soleil qui descendait comme un éclair dans le sein de la forêt. Ces passages subits de lumière donnaient à ces profondeurs si majestueuses dans l’ombre quelque chose de hagard et d’étrange, comme un rire sur les lèvres d’un mort.
Le 20.
L’hiver s’en va en souriant; il nous fait ses adieux par un beau soleil resplendissant dans un ciel pur et uni comme une glace de Venise. Encore un pas du temps qui s’achève. Oh! que ne peut-il, comme les coursiers des immortels, atteindre en quatre bonds les limites de sa durée!
Achevé de lire le premier volume de l’Histoire des Républiques italiennes. C’est un beau spectacle que de voir la liberté sortant des décombres de l’empire romain et s’asseyant, une croix à la main, sur les grèves des mers, à Venise, à Gênes, à Pise. Elle s’était d’abord montrée à Amalfi, à Naples, à Gaëte; mais les rois la chassèrent. Alors elle dit un long adieu à l’Italie méridionale, et, côtoyant toujours la mer, elle s’arrêta au nord. M. Sismonde Sismondi a manqué ce beau drame de la liberté italienne; il n’a pas compris le caractère du plus haut personnage, du véritable héros de cette grande scène, le Pape. Il jette presque parmi les comparses les acteurs à qui appartient le premier rôle. Il représente les souverains pontifes comme des ambitieux vulgaires, des barons querelleurs, la tiare sur la tête et la crosse en main. C’est dans son œuvre un vide immense qui se fait sentir à chaque page. — Il paye aussi fort mal la comtesse Mathilde de son beau dévouement à la cause des papes, et conséquemment à la liberté italienne.
Le 21.
Plaisir épuisé. J’ai lu la dernière page des Études de la Nature. C’est un de ces livres dont on voudrait qu’ils ne finissent pas. Il y a peu à gagner pour la science, mais beaucoup pour la poésie, pour l’élévation de l’âme et la contemplation de la nature. Ce livre dégage et illumine un sens que nous avons tous, mais voilé, vague, et privé presque de toute activité, le sens qui recueille les beautés physiques et les livre à l’âme, qui les spiritualise, les harmonie, les combine avec les beautés idéales, et agrandit ainsi sa sphère d’amour et d’adoration.
Mon Dieu, que nous plaignons-nous de notre isolement? J’ai été longtemps possédé de cette folie. C’est qu’alors je vivais mal; j’avais établi de faux rapports entre les créatures et mon âme, et je souffrais beaucoup, car la création me refusait ses trésors de jouissances et me repoussait de son intimité à raison de ces faux rapports. Je me désolais dans une solitude profonde, la terre me semblait pire qu’une île déserte et toute nue au sein d’un océan sauvage. C’était un silence à faire peur. Folie, pure folie! Il n’y a pas d’isolement pour qui sait prendre sa place dans l’harmonie universelle et ouvrir son âme à toutes les impressions de cette harmonie. Alors on va jusqu’à sentir presque physiquement que l’on vit de Dieu et en Dieu : l’âme s’abreuve, à perdre haleine, de cette vie universelle; elle y nage comme le poisson dans l’eau.
Abjurons le culte des idoles, tournons le dos à tous les dieux de l’art, chargés de carmin et de fausses parures, à tous ces simulacres qui ont des bouches et ne parlent pas. Adorons la nature franche, naïve et point du tout exclusive. Mon Dieu, peut-on faire des poétiques en face de l’ample poésie de l’univers? Le Seigneur vous l’a faite, votre poétique! C’est la création. Comptez-vous en savoir plus long que lui?
Le 22.
Journée stérile; la lettre qui m’est arrivée hier au soir m’a complètement paralysé. Elle est un peu sévère, mais pleine de bons conseils. Par malheur, je suis ainsi fait, que les meilleurs remèdes manquent leur effet sur moi, et, ce qui est bien plus étrange, empirent quelquefois ma situation. Ainsi cette lettre, en touchant à mes plaies les plus vives pour les guérir, a réveillé en moi une vibration de toutes mes souffrances passées. Tous mes souvenirs amers se sont réveillés en sursaut; j’ai résumé en quelques heures mes misères de dix ans, résumé non en esprit, mais en sensation réelle et profonde. Tant que ces tristes choses resteront empreintes dans ma mémoire, ma nouvelle vie sera pauvre et traînante. Un rien me fait retomber dans ces souvenirs et provoque des crises qui m’épuisent et me mettent sur les dents. Il est vrai que ce passé dont je parle est encore si près qu’il projette sur moi toute la longueur de son ombre. J’espère qu’à mesure que je m’en éloignerai, sa présente puissance s’affaiblira et que je me trouverai enfin libre de ses impressions. Néanmoins je persiste à croire qu’il y a en moi un tel vice organique et un tel délabrement que je ne me réparerai jamais complétement. Mon élément craintif, inquiet, analytique, est trop vivace pour me laisser jamais en repos. Peut-être à force d’amour de Dieu parviendrai-je à lui ôter un peu de sa force. Si j’en souffrais tout seul, passe; mais ceux que j’aime et qui sont assez bons pour m’aimer en souffrent aussi. Je les afflige, et c’est mon plus grand malheur.
J’avance bien lentement du côté de l’intelligence. J’ai le pressentiment de mille choses, mais c’est plutôt un tourment qu’un progrès. Je lis avec lenteur et jamais libre de préoccupations inquiètes; même la contemplation de la ravissante nature ne peut endormir ces pensées qui bourdonnent sans cesse autour de mon âme comme des moustiques. Je me traîne sur l’étude des langues dont je suis pourtant avide. Je suis tardif en tout, et cependant je sens quelque chose qui m’aiguillonne vivement.
Le 24.
E... m’est arrivé tout ému, la larme à l’œil. — Qu’avez-vous? — M. Féli m’a effrayé. — Comment? — Il était assis derrière la chapelle, sous les deux pins d’Écosse; il a pris son bâton, a dessiné une tombe sur le gazon et m’a dit : « C’est là que je veux reposer; mais point de pierre tumulaire, un simple banc de gazon. Oh! que je serai bien là! » J’ai cru qu’il se sentait malade, qu’il prévoyait sa fin prochaine. Au reste, ce n’est pas la première fois qu’il est agité de pressentiments; il nous dit en partant pour Rome : « Je ne compte pas vous revoir, faites le bien que je n’ai pu faire. » Il est impatient de mourir. Ce monde est si misérable pour toute âme chrétienne, et surtout pour une âme chrétienne comme celle-là!
Le 26.
Un jeune Dauphinois, nommé Henri Guillermard, m’adresse des vers au sujet de quelques stances sur la Pologne, insérées dans l’Avenir, il y a dix-huit mois. C’est une assez drôle d’aventure de voir son amour-propre relancé après si longtemps et pour si peu de chose.
Le 27.
Je chemine assez bien dans ma nouvelle voie. J’éprouve bien parfois des lassitudes; mais Dieu me rend vite le courage, sans doute parce que j’ai pris plus de confiance en sa toute-bonté. Mon travail devient plus sûr et plus calme; les connaissances entrent dans ma tête sans confusion ni cohue, mais paisiblement et en belle ordonnance.
J’éprouve une grande délectation à combiner et mélanger l’étude de l’art antique et du moderne. Ces deux études conjointes et se donnant la main se prêtent des charmes merveilleux. Ceci me rappelle une gravure où l’on voit Homère abandonnant sa main à un bel enfant qui le conduit.
Le 28.
Toutes les fois que nous nous laissons pénétrer à la nature, notre âme s’ouvre aux impressions les plus touchantes. Il y a quelque chose dans la nature, soit qu’elle rie et se pare dans les beaux jours, soit qu’elle devienne pâle, grise, froide, pluvieuse, en automne et en hiver, qui émeut non-seulement la surface de l’âme, mais même ses plus intimes secrets, et donne l’éveil à mille souvenirs qui n’ont, en apparence, aucune liaison au spectacle extérieur, mais qui sans doute entretiennent une correspondance avec l’âme de la nature par des sympathies qui nous sont inconnues. J’ai ressenti aujourd’hui cette puissance étonnante en respirant, couché dans un bois de hêtres, l’air chaud du printemps.
Le 29.
Hier, nous avons mené notre promenade plus loin que d’habitude. M. Gerbet, Mermet et moi, avons poussé une reconnaissance vers le nord, jusque sur la hauteur de Saint-Hélen. C’est une espèce de belvédère d’où la vue s’étend sur un vaste horizon, sombre et monotone au midi et à l’est. Au nord, s’élèvent les côtes de l’Océan, décrivant une longue ligne droite et bleue. Un peu au nord-est, grâce à l’interruption des hauteurs, nous avons entrevu la baie de Cancale. Les eaux, frappées par le soleil, resplendissaient vivement et décrivaient une barre lumineuse, qui nous les faisait distinguer de la côte bleuâtre de Normandie. A l’ouest, nous voyions Dinan là-bas avec ses hautes flèches, à demi voilées de ces vapeurs qui flottent sur les villes, dans le lointain des plaines. Dans la même direction, des maisons de campagne toutes blanches se détachaient sur un fond sombre, invariablement accompagnées d’une touffe de sapins, qui apparaissent comme un énorme géant noir faisant sentinelle pour la garde du foyer. Tout autour de l’horizon perçaient des clochers aigus s’élevant de distance en distance, comme les tours de cet immense rempart. Je suis enchanté de cette course pour m’avoir ouvert ce grand panorama, mais surtout pour m’avoir fait entrevoir l’Océan.