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Earlier printed variants · 1861

20.

Je ne crois pas avoir jamais senti avec autant d’intimité et de recueillement le bonheur de la vie de famille. Jamais ce parfum qui circule dans tous les appartements d’une maison pieuse et heureuse ne m’a si bien enveloppé. C’est comme un nuage d’encens invisible que je respire sans cesse. Tous ces menus détails de la vie intime dont l’enchaînement constitue la journée sont pour moi autant de nuances d’un charme continu qui va se développant d’un bout de journée à l’autre. Le salut du matin qui renouvelle en quelque sorte le plaisir de la première arrivée, car la formule avec laquelle on s’aborde est à peu près la même, et d’ailleurs la séparation de la nuit imite assez bien les séparations plus longues, comme elles étant pleine de dangers et d’incertitude; le déjeuner, repas dans lequel on fête immédiatement le bonheur de s’être retrouvé; la promenade qui suit, sorte de salut et d’adoration que nous allons rendre à la nature, car à mon avis, après avoir adoré Dieu directement dans la prière du matin, il est bon d’aller plier un genou devant cette puissance mystérieuse qu’il a livrée aux adorations secrètes de quelques hommes; notre rentrée et notre clôture dans une chambre toute lambrissée à l’antique, donnant sur la mer, inaccessible au bruit du ménage, en un mot, vrai sanctuaire de travail; le dîner qui s’annonce non par le son de la cloche qui sent trop le collège ou la grande maison, mais par une voix douce qui nous appelle d’en bas; la gaîté, les vives plaisanteries, les conversations brisées en mille pièces qui flottent sans cesse sur la table durant ce repas; le feu pétillant de branches sèches autour duquel nous pressons nos chaises après ce signe de croix qui porte au ciel nos actions de grâces; les douces choses qui se disent à la chaleur du feu qui bruit tandis que nous causons, et s’il fait soleil, la promenade au bord de la mer qui voit venir à elle une mère portant son enfant dans ses bras, le père de cet enfant et un étranger, ces deux-ci un bâton à la main; les petites lèvres de la petite fille qui parle en même temps que les flots, quelquefois les larmes qu’elle verse, et les cris de la douleur enfantine sur le rivage de la mer, nos pensées à nous en voyant la mère et l’enfant qui se sourient ou l’enfant qui pleure et la mère qui tâche de l’apaiser avec la douceur de ses caresses et de sa voix, et l’Océan qui va toujours roulant son train de vagues et de bruits; les branches mortes que nous coupons dans le taillis pour nous allumer au retour un feu vif et prompt; ce petit travail de bûcheron qui nous rapproche de la nature par un contact immédiat et me rappelle l’ardeur de M. Féli pour ce même labeur; les heures d’étude et d’épanchement poétique, qui nous mènent jusqu’au souper; ce repas qui nous appelle avec la même douce voix et se passe dans les mêmes joies que le dîner, seulement un peu moins éclatantes parce que le soir voile tout, tempère tout; la soirée qui s’ouvre par l’éclat d’un feu joyeux, et de lectures en lectures, de causeries en causeries, va expirer dans le sommeil; et à tous les charmes d’une telle journée ajoutez je ne sais quel rayonnement angélique, je ne sais quel prestige de paix, de fraîcheur et d’innocence qu’y répandent la tête blonde, les yeux bleus, la voix argentine, les petits pieds, les petits pas, les rires, les petites moues pleines d’intelligence d’une enfant qui, je suis sûr, fait envie à plus d’un ange, qui vous enchante, vous séduit, vous fait raffoler avec un léger mouvement de ses lèvres, tant il y a de puissance dans la faiblesse! ajoutez-y tout ce que vous dira votre imagination, et vous serez loin encore d’avoir touché le fond de toutes ces voluptés secrètes.

21.

Depuis quelques jours, le temps est au pire. La pluie tombe et le vent souffle par rafales, mais avec une telle furie qu’il semble que tout va s’en aller en proie à ces giboulées redoutables. Voilà trois nuits de suite que je suis réveillé en sursaut par un de ces grains qui passent régulièrement vers l’heure de minuit. Ils livrent à la maison un si furieux assaut que tout est mis en tremblement et frissonne dans l’intérieur. Je me dresse à moitié sur mon lit et j’écoute passer l’ouragan, et mille pensées qui dormaient, les unes à la surface, les autres au plus profond de mon âme, s’agitent et se lèvent. Tous les bruits de la nature, les vents, ces haleines formidables d’une bouche inconnue, qui mettent en jeu les innombrables instruments disposés dans les plaines, sur les montagnes, dans le creux des vallées, ou réunis en masse dans les forêts; les eaux qui possèdent une échelle de voix d’une étendue si démesurée, à partir du bruissement d’une fontaine dans la mousse jusqu’aux immenses harmonies de l’Océan; le tonnerre, voix de cette mer qui flotte sur nos têtes, le frôlement des feuilles sèches, s’il vient à passer un homme ou un vent follet; enfin, car il faut bien s’arrêter dans cette énumération qui serait infinie, cette émission continue, universelle de bruits, cette rumeur des éléments toujours flottante, dilatent ma pensée en d’étranges rêveries et me jettent en des étonnements dont je ne puis revenir. La voix de la nature a pris même un tel empire sur moi que je parviens rarement à me dégager de la préoccupation habituelle qu’elle m’impose, et que j’essaie en vain de faire le sourd. Mais s’éveiller à minuit, aux cris de la tempête, être assailli dans les ténèbres par une harmonie sauvage et furieuse qui bouleverse le paisible empire de la nuit, c’est quelque chose d’incomparable en fait d’impressions étranges; c’est la volupté dans la terreur.

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