Tap the page, move to the top or bottom edge, swipe down, or press Tab to reveal reading controls. Use the arrow keys or swipe sideways to turn pages.
Ces passages suivent la première version imprimée dans Reliquiae, tome I (1861), p. 83–99. Le premier passage ne comprend que la fin de l’entrée du 7 décembre 1833. Les deux versions restent distinctes. La mention « Voir l’Appendice » dans la note S14 renvoie à l’appendice du volume de 1861.
[Fin de l’entrée du 7 décembre 1833]
Et voyez combien la Providence est pleine de bonté pour moi. De crainte que le passage subit de l’air doux et tempéré de la vie religieuse et solitaire à la zone torride du monde n’éprouvât trop mon âme, elle m’a amené, au sortir du saint asile, dans une maison élevée sur les confins des deux régions, où sans être de la solitude on n’appartient pas encore au monde; une maison dont les croisées s’ouvrent d’un côté sur la plaine où s’agite le tumulte des hommes et de l’autre sur le désert où chantent les serviteurs de Dieu; d’un côté, sur l’Océan et de l’autre sur les bois, et cette figure est une réalité, car elle est bâtie sur le bord de la mer. Je veux coucher ici l’histoire du séjour que j’y ferai, car les jours qui se passent ici sont pleins de bonheur, et je sais que dans l’avenir je me retournerai bien des fois pour relire le bonheur passé. Un homme pieux et poëte, une femme dont l’âme va si bien à la sienne qu’on dirait d’une seule âme mais dédoublée; une enfant qui s’appelle Marie, comme sa mère, et qui laisse, comme une étoile, percer les premiers rayons de son amour et de son intelligence à travers le nuage blanc de l’enfance; une vie simple dans une maison antique, l’Océan qui vient le matin et le soir nous apporter ses accords; enfin un voyageur qui descend du Carmel pour aller à Babylone et qui a posé à la porte son bâton et ses sandales pour s’asseoir à la table hospitalière: voilà de quoi faire un poëme biblique, si je savais écrire les choses comme je sais les éprouver.
8.
Hier, le vent d’ouest soufflait avec furie. J’ai vu l’Océan agité, mais ce désordre, quelque sublime qu’il soit, est loin de valoir, à mon gré, le spectacle de la mer sereine et bleue. Mais pourquoi dire que l’un ne vaut pas l’autre? Qui pourrait mesurer ces deux sublimités et dire: la seconde dépasse la première? Il faut dire seulement: mon âme se complaît mieux dans la sérénité que dans l’orage. Hier, c’était une immense bataille dans les plaines humides. On eût dit, à voir bondir les vagues, ces innombrables cavaleries de Tartares qui galopent sans cesse dans les plaines de l’Asie. L’entrée de la baie est comme défendue par une chaîne d’îlots de granit: il fallait voir les lames courir à l’assaut et se lancer follement contre ces masses avec des clameurs effroyables; il fallait les voir prendre leur course et faire à qui franchirait le mieux la tête noire des écueils. Les plus hardies ou les plus lestes sautaient de l’autre côté en poussant un grand cri; les autres plus lourdes ou plus maladroites, se brisaient contre le roc en jetant des écumes d’une éblouissante blancheur, et se retiraient avec un grondement sourd et profond, comme les dogues repoussés par le bâton du voyageur. Nous étions témoins de ces luttes étranges, du haut d’une falaise où nous avions peine à tenir contre les furies du vent. Nous étions là, le corps incliné et les jambes écartées pour élargir notre base et résister avec plus d’avantage, et les deux mains cramponnées à nos chapeaux pour les assurer sur nos têtes. Le tumulte immense de la mer, la course bruyante des vagues, celle non moins rapide, mais silencieuse des nuages, les oiseaux de marine qui flottaient dans le ciel et balançaient leur corps grêle entre deux ailes arquées et d’une envergure démesurée, tout cet ensemble d’harmonies sauvages et retentissantes qui venaient toutes converger à l’âme de deux êtres de cinq pieds de hauteur, plantés sur la crête d’une falaise, secoués comme des feuilles par l’énergie du vent, et qui n’étaient guère plus apparents dans cette immensité que deux oiseaux perchés sur une motte de terre: oh! c’était quelque chose d’étrange et d’admirable, un de ces moments d’agitation sublime et de rêverie profonde tout ensemble où l’âme et la nature se dressent de toute leur hauteur l’une en face de l’autre.
À quelques pas de nous, il y avait un groupe d’enfants abrités contre un rocher, et paissant un troupeau répandu sur l’escarpement de la côte.
Jetez un vaisseau en péril sur cette scène de la mer, tout change: on ne voit plus que le vaisseau. Heureux qui peut contempler la nature déserte et solitaire! Heureux qui peut la voir se livrant à ses jeux terribles sans danger pour aucun être vivant! Heureux qui regarde, du haut de la montagne, le lion bondir et rugir dans la plaine, sans qu’il vienne à passer un voyageur ou une gazelle! Hippolyte, nous eûmes ce bonheur hier, nous devons en remercier le ciel.
De la hauteur, nous descendîmes dans une gorge qui ouvre une retraite marine, comme savaient en décrire les anciens, à quelques flots de la mer qui viennent s’y reposer tandis que leurs frères insensés battent les écueils, et luttent entre eux. Des masses énormes de granit gris, bariolées de mousses blanches, sont répandues en désordre sur le penchant de la colline qui a ouvert cette anse en se creusant. On dirait, tant elles sont étrangement posées et inclinées vers la chute, qu’un géant s’est amusé un jour à les faire rouler du haut de la côte et qu’elles se sont arrêtées là où elles ont rencontré un obstacle, les unes à quelques pas du point de départ, les autres à mi-côte; mais ces obstacles semblent les avoir plutôt suspendues qu’arrêtées dans leur course, car elles paraissent toujours prêtes à rouler. Le bruit des vents et des flots, qui s’engouffre dans cet enfoncement sonore, y rend les plus belles harmonies. Nous y fîmes une halte assez longue, appuyés sur nos bâtons et tout émerveillés.
Non loin de là, deux ou trois nuits auparavant, s’était passée, sur les récifs de la même côte, la scène suivante. Une pauvre femme de soixante ans, alla sur le soir, chercher ses brebis qui paissaient sur la falaise. Le vent soufflait violemment. La pauvre vieille qui, vu son âge, n’était pas sans doute trop sûre sur ses pieds, fut aisément renversée de la pente où elle se trouvait. Elle tomba d’une hauteur de vingt à trente pieds et enfonça sa tête comme un coin entre deux rochers. Sa famille ne la voyant point revenir se mit en quête; sa coiffe qui était restée accrochée à un buisson, apprit tout à ces pauvres gens. Ils descendirent sur le rocher fatal, mais la mer qui était haute, interdisait le retour par la grève, et la côte était trop escarpée pour l’escalader avec leur triste fardeau. Ils restèrent donc là, par une nuit noire et orageuse; ils y restèrent trois heures, sur le bout d’un récif, avec ce pauvre corps étendu à leurs pieds.
En regagnant le Val, nous admirâmes la position d’une maisonnette habitée par un vieillard. Elle est appuyée contre un mamelon et tourne le dos à la mer, en vraie solitaire qui ne veut qu’entendre le bruit des choses d’en bas. Un petit jardin bien planté et où il vient un peu de tout, s’étend sur le devant jusqu’à un petit ruisseau qui tombe dans la mer. C’est un petit paysage comme les aimait Virgile.
Le soir, la voix de l’Océan était rauque et sourde.
9.
La lune luisait encore avec quelques étoiles, quand la cloche nous a appelés à la messe. J’aime particulièrement cette messe matinale qui se dit entre les dernières lueurs des étoiles et les premiers rayons du soleil. Le reste de la sainte journée s’est passé en lectures qui nourrissent l’âme, et en sourires qui épanouissent le cœur. Il y a ici de petites lèvres qui savent si bien ce petit jeu que c’est toute une volupté d’y jouer avec elles.
Le soir, Hippolyte et moi avons pris le long des côtes. Nous voulions voir quel est l’Océan sur la fin d’un jour de décembre gris et calme. La brume nous voilait le lointain des eaux, mais donnait assez d’espace à la vue pour laisser soupçonner l’infini. Nous étions postés sur une pointe qui porte une hutte de douanier, et nous tenions adossés à la hutte. À droite, un bois répandu sur le penchant de la côte, étalait dans une lueur pâle ses rameaux nus et effilés qui sifflaient légèrement. À gauche, bien loin, la tour des Hébiens [des Ebihens] tantôt disparaissait à moitié comme noyée dans les ombres, tantôt reparaissait avec une faible lueur au front, quand un rayon furtif du crépuscule parvenait à tromper les nuages. Le bruit de la mer était calme et rêveur comme aux plus beaux jours, seulement il avait quelque chose de plus plaintif. Notre oreille suivait ce bruit qui se développait sur toute la longueur de la côte et nous ne reprenions haleine qu’après que la lame qui l’avait épanché, s’était retirée pour faire place à celle qui suivait. C’est, je crois, de la voix grave et profonde que roule la lame qui déferle et du bruit grêle et pierreux de la lame qui s’en va en froissant légèrement le sable et les coquillages, que naît ce timbre extraordinaire du chant de la mer. Mais pourquoi décomposer cette musique? Je ne dirai jamais rien qui vaille là-dessus, car je n’entends rien à l’analyse; revenons donc au sentiment. L’ombre s’épaississait autour de nous et nous ne songions pas à partir, car l’harmonie de la mer allait s’agrandissant à mesure que tout se taisait sur la terre et que la nuit déployait ses mystères. Semblables à ces statues que les anciens plaçaient sur les promontoires, nous demeurions immobiles comme fascinés et liés par le charme de l’Océan et de la nuit. Nous ne donnions d’autre signe de vie que de lever la tête lorsque nous entendions passer l’aile sifflante des canards sauvages. La suite de mes errantes fortunes m’a amené sur un cap solitaire pour y rêver tout un soir d’automne. Là se sont tus durant quelques heures tous ces bruits intérieurs qui ne se sont jamais bien calmés depuis la première tempête qui s’est élevée dans mon sein. Là toutes les mélancolies douces et célestes sont entrées en troupe dans mon âme avec les accords de l’Océan, et mon âme a erré comme dans un paradis de rêveries. Oh! quand j’aurai quitté le Val, et versé mes larmes d’adieu dans le sein de votre amitié, quand je serai à Paris, où il n’y a ni val ni Océan, ni âmes comme vous, quand j’y serai seul avec mes tristesses et mon âme encline à se désespérer, oh! combien je verserai de pleurs au souvenir [de] nos rêveries, car le bonheur c’est la pluie fine et douce qui pénètre l’âme, mais qui en jaillit après en sources de larmes.