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Le 14.
Qui peut se dire dans un asile s’il n’est sur quelque hauteur et la plus absolue qu’il ait pu gravir? Je regarde depuis quelque temps vers ces temples de la sagesse sereine que la philosophie antique a dressés sur des cimes fort élevées et qu’un petit nombre surmontèrent. Si j’emportais ces hauteurs! Quand serai-je dans le calme? Autrefois, les dieux, voulant récompenser la vertu de quelques mortels, firent monter autour d’eux une nature végétale qui absorbait dans son étreinte, à mesure qu’elle s’élevait, leur corps vieilli, et substituait à leur vie, tout usée par l’âge extrême, la vie forte et muette qui règne sous l’écorce des chênes. Ces mortels, devenus immobiles, ne s’agitaient plus que dans l’extrémité de leurs branchages émus par les vents. N’est-ce pas le sage et son calme? Ne se revêt-il pas longuement de cette métamorphose du peu d’hommes qui furent aimés des dieux? S’entretenir d’une sève choisie par soi dans les éléments, s’envelopper, paraître aux hommes puissant par les racines et d’une grave indifférence comme certains grands pieds d’arbres qu’on admire dans les forêts, ne rendre à l’aventure que des sons vagues mais profonds, tels que ceux de quelques cimes touffues qui imitent les murmures de la mer, c’est un état de vie qui me semble digne d’efforts et bien propre pour être opposé aux hommes et à la fortune du jour.
Le 4 juin.
Pourquoi suis-je à tel point attristé par la vue des productions médiocres? Il ne m’arrive jamais d’ouvrir un livre de la famille de celui que nous avons parcouru hier, sans m’en ôter l’esprit souffrant et l’imagination abattue. Est-ce pitié douloureuse pour ce spectacle, l’un des plus tristes que je sache, de la vanité impuissante? ou bien est-ce conscience et retour sur moi-même? Quoi qu’il en soit, qu’importe? La beauté de l’homme n’est pas là. Il y aurait grande médiocrité d’âme à ne pouvoir supporter celle de son esprit. Je comprends tout cela et je languis dans les faiblesses. Mon Dieu, quelles éducations morales donne-t-on aujourd’hui? J’ai vingt-cinq ans, dont dix passés dans les écoles, et je n’ai pas encore ouvert les rudiments de la force intérieure et de la conduite du sens moral! Jamais un mot ne m’a été communiqué des grandeurs de l’âme. Ce n’est que d’hier que, vieil enfant, je commence d’entrevoir l’homme, mais à une forte distance et sur ces hauteurs sereines qui ne se gagnent guère d’un pied déjà infirme. D’une faiblesse invétérée et tout perclus d’habitudes funestes, je me traîne et fais une marche souffrante. Mais je comprends, mais je vois, et si de mes jours je n’atteins la beauté morale, je mourrai du moins les yeux attachés sur elle. Il y a cependant en moi un signe bien fâcheux : c’est que le lendemain je ne me trouve guère au-dessus des actions de la veille, et que mon âme me semble rester au niveau des mêmes actes, d’actes déjà bien reculés dans les jours. Mon esprit, au contraire, voit vieillir vite tout ce qu’il fait. Quel bonheur de dominer son passé, et qu’il y a de joie à pouvoir se dédaigner soi-même de jour en jour dans ses actions! — Quelle destinée si je demeurais coéternel avec moi-même dans l’état moral que j’occupe en ce moment !
Le 5.
Mon Dieu, que je souffre de la vie! non dans ses accidents, un peu de philosophie y suffit; mais dans elle-même, dans sa substance, à part tout phénomène. J’avance dans l’âge, mon esprit laisse tomber mille dépouilles sur ses chemins, des liens se rompent, des préjugés font leur chute, je commence à montrer ma tête au-dessus des flots; mais l’existence même demeure engagée : toujours le même point douloureux marquant le centre de la circonférence. Y a-t-il une philosophie et des règles qui s’appliquent à ce mal? J’ignore de plus en plus ce fond de la vie et ce qu’il faut y faire. O Portique institué pour combattre la douleur par la force et la constance d’âme, tu n’as su combattre la vie que par la mort, et nous ne sommes pas plus avancés que toi!
Le 12.
Je ne commets pas mes actions mauvaises impétueusement. Il y a au fond de moi je ne sais quelles eaux mortes et mortelles comme cet étang profond où périt Sténio le poëte.
Le 22.
Ce qui me fait, dans des moments, désespérer de moi, c’est l’intensité de mes souffrances pour de petits sujets, et l’emploi toujours malentendu et aveugle de mes forces morales. J’use quelquefois à rouler des grains de sable une énergie propre à pousser un rocher jusqu’au sommet des montagnes. Je supporterais mieux des fardeaux énormes que cette poussière légère et presque impalpable qui s’attache à moi. Je péris chaque jour secrètement; ma vie s’échappe par des piqûres invisibles. On me disait, il n’y a pas longtemps, que le mépris des hommes me conduirait loin; oui, et surtout si l’aigreur s’y mêle. Ce qui m’entoure me fatigue; je ne sais où je voudrais vivre, ni dans quelle profession; mais je déteste la mienne qui me gâte et me rend misérable. Elle me fait rompre à tout moment avec le peu de philosophie que je gagne dans les heures libres et graves ; elle m’irrite contre les hommes encore enfants. Que je me hais dans ces misères, et qu’il me prend de violentes envies de sauter sur un rivage libre, en repoussant du pied l’odieuse barque qui me charrie !
Le 11 juillet.
Quel est le vrai Dieu? Le Dieu des cités ou celui des déserts? Auquel aller? Les goûts longtemps nourris, les impulsions du cœur, les accidents de la vie décident le choix. Nous portons en nous-mêmes mille fatalités. Que savons-nous de ce qui nous entraîne et quel est le mieux dans tout cela ? L’homme des cités se rit en lui-même des rêves écartés des solitaires ; ceux-ci s’applaudissent de leur séparation et de se trouver, comme les îles du grand Océan, loin des continents et baignés par des flots inconnus. Les plus à plaindre sont ceux qui, jetés entre ces deux contradictions, tendent les bras de part et d’autre.
Le 13 octobre.
J’ai voyagé. Je ne sais quel mouvement de mon destin m’a porté sur les rives d’un fleuve jusqu’à la mer. J’ai vu le long de ce fleuve des plaines où la nature est puissante et gaie, de royales et antiques demeures marquées de souvenirs qui tiennent leur place dans la triste légende de l’humanité, des cités nombreuses et l’Océan grondant au bout. De là je suis rentré dans l’intérieur des terres, au pays des grands bois où les bruits d’une vaste étendue et continus abondent aussi. J’ai pris des fatigues que je regretterai longtemps et vivement, à traverser les grandes campagnes, à monter d’horizon en horizon, jouissant de l’espace et gagnant plusieurs fois le jour ces impressions qui s’élèvent de tous les points des étendues de pays nouvelles et s’abattent par volées sur le voyageur. Le courant des voyages est bien doux... Oh! qui m’exposera sur ce Nil?...