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Le 27.
Je sais bien qu’avec de la résolution et de l’effort je parviendrais à former mon intelligence à la logique austère, à un certain maniement régulier de mes facultés, à l’entretien suivi des vérités utiles. Mais j’ai reçu si peu de puissance de déduction, si peu de méthode et de circonspection logique, que ce ne serait jamais qu’un travail faible et malade.
Le calme dans les pensées marque la force de l’intelligence. Or, tous mes essais ne sont que créations sans suite, convulsives, s’interrompant brusquement à toute minute, comme le discours d’un insensé. Je m’échappe à moi-même; un trouble funeste bouleverse ma tête; la vivacité de certaines idées l’enivre, elle bat la campagne à travers je ne sais quelles imaginations. Mais que sert de se plaindre? Si j’étais laboureur, peut-être accuserais-je la faiblesse de mes bras et le prompt épuisement de mon haleine. Je n’ai de ma vie remué une glèbe, et je suis tranquille de ce côté. Si, bornant le travail de mon intelligence à ce qu’exige ma condition, je n’eusse pas mis sa force à des épreuves entières, je serais tranquille aussi de ce côté. Mais c’est fait; s’en consoler est le plus court. Pourquoi pas aussi remonter le courant de l’habitude et rentrer ainsi dans le calme primitif? Que je ferme pour jamais l’ouverture follement pratiquée aux flots secrets contenus dans mon âme! Qu’ils y dorment! Ces flots, ce sont quelques gouttes; je n’aurai pas, sans doute, à redouter leurs tempêtes.
Si j’ai encore quelques pas à faire ici-bas, je voudrais que ce fût avec calme. Je ne sais d’où je suis ni où je vais. Il faut du moins marcher tranquillement dans la paix d’une ignorance qui ne tardera pas à être éclairée. La vraie sagesse, c’est la patience pour qui ne dure pas.
Il y a plus de force et de beauté dans le secret bien gardé de soi et de ses pensées, que dans le déploiement d’un ciel entier qu’on aurait en soi. Ainsi faisait Marie : les richesses et la douceur de son âme ne se révélaient pas autrement que par le charme de sa parole et l’enchantement paisible que son existence répandait tout autour d’elle. Ce n’est pas du découragement que je fais là. Bien que je sois encore sujet à certains retours de cette vieille infirmité, je l’ai réduite assez pour qu’elle n’empêche plus la marche positive de ma vie. La nature de mon intelligence avide et inquiète, et nullement douée pour les opérations fortes et sévères du raisonnement, m’interdit tout espoir de progrès convenable dans la philosophie de ce monde. Or, cet ordre de recherches ôté, je ne vois rien qui vaille un effort de la pensée. Conséquemment , quand j’aurai acquis assez de science vulgaire pour en distribuer, ma vie durant, aux petits garçons, je devrai me contenter. Je tiendrai ma part de savoir. C’est une ambition fort resserrée et petite. Mais pour un homme comme moi qui n’ai pas dans le cœur assez d’énergie pour produire un simple feu follet de passion, et qui, dans l’intelligence, en ai juste assez pour être tourmenté stérilement, le peu n’est-il pas le mieux? Le peu qu’il faut pour tirer d’affaire sa vie matérielle, et, du reste, se mettre à traverser les hommes et les choses lentement, paisiblement, avec la conscience d’une profonde ignorance de l’impénétrabilité du destin qui nous pousse, avec un peu de rêverie, si l’on veut.
Le 3 avril.
L’étendue morale qu’embrasse ma vie est comme une solitude couverte d’un ciel pâle, immobile, sans saisons. La température y est assez animée pour avoir excité une certaine fermentation dans la fécondité du sol ; mais, comme elle garde éternellement le même degré, la sève intérieure, soulevée et échauffée jusqu’au point correspondant, ne peut monter au delà, et se trouve condamnée à fermenter d’une manière égale, sans repos et stérilement, comme l’eau qui frémit sans s’interrompre, sans hausser ni baisser son murmure, à la chaleur constante d’un petit feu. Il en résulte pour moi une souffrance continue, subtile et opiniâtre. Avide, inquiet, entrevoyant, mon esprit est atteint de tous les maux qu’engendrerait sûrement une puberté qui ne s’achèverait pas. Je vieillis et je m’épuise dans des emportements d’esprit si médiocres, dans des passions d’intelligence si chétives, tout ce qui se meut en moi avance si peu, et ce qui ne peut remuer découvre de si loin, qu’il vaudrait cent fois mieux avoir reçu un esprit aveugle et paralytique. Le mal-être, d’abord assez resserré, a gagné rapidement. Comme une maladie qui se répand dans le sang, il se montre partout aujourd’hui, et sous les développements les plus étranges. Ma tête se dessèche. Comme un arbre qui se couronne, je sens, lorsque le vent souffle, qu’il passe dans mon faîte à travers bien des branches dépéries. Le travail m’est insupportable ou plutôt impossible. L’application n’engendre pas en moi le sommeil, mais un dégoût âpre et nerveux qui m’emporte je ne sais où, dans les rues et sur les places publiques. Le printemps, dont les bontés venaient tous les ans me charmer dans mes réduits avec précaution et secrètement, m’écrase, cette année, sous une masse de chaleur subite. La vie ne descend pas du ciel dans la fraîcheur des nuits, ni répartie dans les gouttes des ondées, ni fondue et dissoute dans l’étendue entière de l’air; elle tombe d’en haut comme un poids.
Je voudrais qu’un événement m’ôtât de la position que j’ai. Si j’étais libre, je m’embarquerais pour quelque pays où je dusse me faire des habitudes nouvelles.
Le 8.
Ma tête est sèche. J’y souffre une douleur moitié morale, moitié physique. J’y sens à de certains jours comme un peloton de nerfs qui s’y forme par des contractions sourdes et tyranniques. L’excès du froid ou de la chaleur, l’ennui, certains mouvements de tête, des irritations internes contribuent à cela. Je n’imagine plus rien alors. Une étrange stupeur me saisit, je demeure immobile, ne sentant rien que la fixité lourde, accablante de la vie, qui paraît s’arrêter dans un état de mal-être incompréhensible, et le battement d’une artère qui s’agite en cet endroit de la tête.
Le 30.
Quand la souffrance s’est éloignée et que la vie vous reste pâle, affaiblie, mais confiante et goûtant une volupté calme aux derniers ressentiments du mal qui s’éteignent, l’âme la plus contenue a du penchant aux discours prolongés, un peu incertains, mélangés de souvenirs douloureux, et de mille projets qui sourient. Les premières lueurs de bien-être qui rentrent dans l’existence y pénètrent chargées de rêves languissants et d’images douces et confuses, comme d’autant d’atomes qui nagent dans leur sein. Cet état est plus cher à l’âme que la santé. C’est dans ces moments que de divers côtés de mon être, comme d’une campagne calme sous un ciel grisâtre et sans mouvement de nuages, s’élèvent des rumeurs modérées, marques d’une vie qui revient de loin. Ces rumeurs sont produites par mes pensées qui, sortant de leur engourdissement douloureux, font une légère agitation de joie timide et commencent des entretiens pleins de souvenirs ou d’espoirs. D’autres fois, plus lentes à se réveiller, je n’entends au dedans de moi, durant ces heures de calme, que des froissements légers et rares, comme dans un bois où des oiseaux dorment sur les hautes branches. Aujourd’hui, délivrées de leur appesantissement, elles parlent avec suite et tranquillité des douleurs essuyées. Elles attendent la vie, l’avenir, l’arrivée des mystères successifs de l’existence, en se fortifiant l’une l’autre par l’éloquence des exhortations intimes, ou se taisant par intervalles pour écouter les bouillonnements du torrent secret de philosophie qui coule sous quelques existences, comme ces torrents qui traversaient les cloîtres.
La plupart des facultés qui constituent la puissance de l’esprit manquent en moi ou n’y sont qu’indiquées, comme le sont aux arbres, par des boutons morts ou stériles, les branches qui devaient naître. Ranger, comparer, déduire, sont pour moi des opérations si considérables et qui consument si vite les forces de mon intelligence que, si toute action forte de l’esprit ne m’est pas interdite, le pouvoir qui m’en est laissé est, peu s’en faut, inutile. Quand je veux suspendre une vérité à une autre vérité, je suis semblable à un homme qui, de son bras demi-paralysé, s’efforce d’arrêter l’un à l’autre deux objets : ce bras s’élève à grand’peine, hésite, grelotte et manque toujours son coup. Nombre de causes, dans ma nature intérieure et extérieure, m’ont de bonne heure incliné sur moi-même. Mon âme fut mon premier horizon. Voilà bien longtemps que j’y contemple. Je regarde monter du fond de mon être des vapeurs qui s’en élèvent, comme d’une vallée profonde, et qui ne contractent de forme qu’au souffle du hasard ; fantômes indescriptibles qui font leur ascension lentement et sans interruption. La fascination puissante qu’exerce sur l’âme, comme sur les organes, le passage monotone et continu de quelque chose errante que ce soit, me possède et ne laisse pas mes yeux se détourner un moment de leur spectacle.
Je me procure la vie à l’aide du peu de latin que le collège a mis dans ma tête et qui n’y a pas péri, je ne sais comment. La longueur des courses, la diversité des tâches me prennent la meilleure partie des journées. Je souffre de grands dommages dans les soins matériels; mon fleuve se perd dans les sables. Je n’ai presque pas de réserves dans cette immense usurpation de la subsistance journalière sur le temps de la pensée, et je prévois que dans ma vie il me faudra toujours jeter de cette divine proie à la cruelle nécessité. Je me dis bien que le moment viendra où nous commencerons à penser éternellement dans un calme assuré; mais d’ici là, peiner, se consumer en soins au profit d’une dépouille future, ôter beaucoup à l’esprit pour en acheter une place parmi des hommes, hélas! bien ménagés si je les dis mes étrangers, d’une certaine activité insupportable et d’un niveau désolant : tout cela, c’est une bien grande agonie de l’âme et qui renverse étrangement le sens de ce mot de vie.
Le 7 mai.
Vous souffrez aujourd’hui de la poésie sans issue qui remplit votre être. Cette douleur est terrible, mais si belle ! Consolez-vous dans la noble et rare nature de vos tourments : il y a tant d’hommes qui souffrent autant que vous pour des misères! Vous avez un privilège dans la douleur; que voulez-vous de plus ici-bas?
Ce que tout homme d’une certaine nature plutôt écartée que supérieure garde avec le plus de vigilance, c’est le secret de son âme et des habitudes intimes de ses pensées. J’aime ce dieu Harpocrate, son index sur sa bouche.