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Le 26 janvier 1835.
J’ai mené mon petit drame sous vos yeux ; vous en avez suivi les mouvements et écouté le bruit avec un tendre intérêt qui a fait tout mon courage. Et cependant que regardiez-vous ? Ce qu’on suit de l’œil, les soirs d’été : un insecte ailé qui tournoie et circule dans l’air avec un léger bourdonnement de ses ailes. Comme lui, ma pensée exécute follement un vol capricieux qui ne va nulle part. J’ai acquis assez de philosophie pour marcher déterminément dans la vie pratique et m’élever au-dessus de certaines atteintes qui m’eussent autrefois renversé. Mais le gouvernement de ma pensée ne m’appartient pas. Elle n’a d’autre guide qu’un infatigable instinct de fuite loin de la demeure commune, comme si la liberté était dans l’évasion et la vérité au bout d’un voyage infini. Aussi, malgré l’aplanissement de mes voies intérieures, je ne ressens guère moins de fatigue à vivre; car l’inquiétude de l’intelligence vaut bien, comme mal, l’incertitude du lendemain. La poésie n’est plus présente à mon âme, je ne jouis plus de ses entretiens familiers; à l’absence d’un doux fardeau, au refroidissement de mes habitudes d’imagination, je reconnais qu’elle s’est retirée, et d’ailleurs j’entends sa voix au loin, bien haut, déjà faible et presque éteinte dans l’éloignement. Tantôt je crois qu’elle m’appelle, ayant trouvé mieux qu’ici par delà l’obscurité, car aujourd’hui j’espère tout du côté impénétrable, et tantôt il me semble qu’elle me dit ses adieux. Au reste, qu’importe que ce que nous appelons imagination, poésie , me quitte ou me prenne? Cela ne peut arrêter ni hâter le cours de ma destinée; et que j’aie prévu ou non d’ici-bas, je n’en contemplerai pas moins un jour ce qui m’est réservé. Ne devrais-je pas plutôt, négligeant toutes ces inquiétudes, m’appliquer à étendre mes connaissances positives, et préférer le moindre filet lumineux de vérité certaine aux vagues lueurs où je me noie? L’homme qui se rend compte d’une vérité mathématique quelconque est plus avancé dans la compréhension du vrai que la plus belle imagination. Il a acquis une possession inviolable dans le domaine de l’intelligence, il peut s’y loger pour l’éternité. Le poëte est chassé d’exil en exil et n’aura jamais de demeure assurée.
Le 2 février.
Nous avons perdu Marie le 22 janvier, à neuf heures du soir.
Après le bonheur de mourir avant ceux que l’on aime, je ne connais rien qui marque plus la faveur du ciel que d’être admis au chevet d’un ami mourant, de le suivre jusqu’où l’on peut aller avec lui dans l’ombre de la mort, de s’initier à moitié au mystère profond dans lequel il disparaît, de lever sur son visage des empreintes fidèles et incorruptibles, de se former enfin un trésor de douleurs et de pensées secrètes, qui puisse fournir à l’étendue de la plus longue vie.
Je n’ai rien vu que dans la représentation que l’âme se fait comme elle peut de ce qui se passe loin de nous. Pauvre Marie ! je me suis formé au dedans de moi le spectacle de votre fin, j’ai contemplé avidement, à travers les ombres de ce songe terrible, ce qui s’est agité entre vous et la mort ; j’ai vu vos traits calmes et reposés, votre douceur et la beauté de votre âme paraissant encore sur vos lèvres que l’agonie n’avait pas éteintes. Cette vision se trouble et disparaît quelquefois, mais elle se rétablit bientôt, car je la rappelle avec une puissance fatale. Dans ses plus longues absences, elle fait place à une autre vue plus dégagée des ténèbres de la mort : Marie m’apparaît sous des traits vagues et indécis, se dirige devant mon imagination et, sans toucher le sol, me guide aux lieux qu’elle aimait et que nous avons tant de fois parcourus ensemble.
Elle s’est évanouie de ce monde visible ; elle appartient aux régions de la pensée; elle n’est plus accessible qu’à cette puissante faculté qui s’élève de notre âme vers les demeures spirituelles, y gravit secrètement dans l’ombre et en redescend accompagnée d’un doux fantôme. Combien de fois nos rêves sont montés de concert vers ces demeures confuses et enveloppées qui nous attiraient par leur mystère! Combien de fois sont-ils allés frapper légèrement aux portes de ce monde d’intelligences et de purs esprits ! Et maintenant tu es mêlée, absorbée dans cet océan de substance spirituelle ! Ma pensée te forme dans son sein par la même opération et de la même essence que ces rêves si doux qui rejoignaient les tiens et se dirigeaient vers le même point céleste.
Je m’efforce de comprendre cela, de concilier la pensée qui la cherche sur la terre avec celle qui ne l’y cherche plus. Je réforme douloureusement les habitudes de mon imagination qui se portait avec tant de charme vers le désert chéri ; il faut que je la détourne à tout moment de son chemin, pour la mettre sur la nouvelle direction qu’elle doit prendre désormais ; confusion étrange et amère de deux mondes, déplacement terrible de l’âme à la suite de celle qui a changé de séjour ! Mais non ; je suis heureux de regarder du côté où elle s’est évanouie, de porter tous mes entretiens, toutes mes aspirations vers l’invisible qui nous l’a dérobée. — Qui me fera participer aux trésors recueillis dans les heures suprêmes ? Qui m’initiera à ces mystères dans lesquels je voudrais m’envelopper pour toujours? Je suis avide de douleur et de funeste savoir.
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Le 9.
Le travail est achevé, le doute ne remue plus, je suis convaincu. J’ai recouvert de deuil la scène charmante de mes souvenirs. Le doux visage dont les contours tremblaient légèrement dans ma mémoire, car le temps et l’absence étendent sur les traits les plus chers comme une vapeur qui les noie un peu et les confond, le doux visage s’est rétabli devant mes yeux: mais mon imagination a fait comme la mort, elle l’a couvert de pâleur, elle a frappé ses lèvres d’une teinte rose expirante et fermé ses yeux pour jamais. J’ai rompu l’idée de son existence terrestre, je l’ai effacée du monde extérieur.
Tout est substitué ; tout un ensemble de vie actuelle s’est retiré de mon âme et j’ai vu venir à la place les images et les formes incorruptibles du monde inconnu qui nous avoisine. Je presse avec amour dans mon sein et je considère attentivement ces nouvelles apparences qui portent des traits chéris. J’invoque pour attirer en moi le plus que je pourrai de ces hôtes secrets autour desquels la douleur s’empresse et qui la confirment dans son espérance. Cependant le ressentiment du coup terrible ne s’affaiblit pas ; l’âme a beau vouloir se retirer dans ses ombres pour gémir à l’écart sans aucune marque au dehors, la nécessité des larmes l’opprime. Alors si mes yeux résistent, je dis comme Hippolyte : Tu ne pleures donc pas, tu ne te souviens donc plus des bons jours d’il y a un an avec Marie?
Le 12.
Quel monde rêverions-nous? Quelles secrètes beautés de la nature pourraient attirer et retenir nos esprits avec plus de puissance que les côtes où Marie s’est évanouie? Je sais qu’elle est là, que les obscurités du monde des esprits nous la cachent. Combien ces obscurités deviennent attrayantes et quel charme pour moi à hasarder les approches de ce monde inconnu! Je vais, j’imagine comme je peux les demeures de l’esprit pur; je tâche à me représenter une âme rendue à son élément, les secrets de sa vie nouvelle et tous les points de sa condition impérissable. L’imagination apportant dans ses rêves ses habitudes terrestres, enveloppe de formes l’âme chérie, et je vois Marie avec ses traits d’ici-bas renouvelés dans le ciel. Mais souvent, de la formation même de ces doux fantômes, la douleur, un moment écartée, renaît; elle se précipite sur moi du milieu des plus calmantes visions. — Elle n’est donc plus qu’une pensée, me dis-je; elle n’est donc plus accessible qu’aux rêves de mon âme ! Je me soustrais difficilement à la tristesse pesante et humaine de cette idée. Quelquefois j’y échappe en recommençant le pèlerinage des souvenirs. Les pas légers et silencieux de mon imagination reprennent les sentiers aimés. Comme Paul errant dans son île, je reviens, conduit par un attrait inévitable, au lieu du naufrage. — Il y a quelques jours, j’ai rencontré dans une bibliothèque où j’étais seul un livre dont nous faisions des lectures dans nos soirées intimes et prolongées. Je l’ai ouvert... Comment rendre ce qui s’en est élevé, et la vivacité des souvenirs qui dormaient dans ces lignes comme dans autant de sillons? Combien j’ai versé de larmes sur ce bon Collin d’Harleville si gai, si charmant ! Ainsi tout devient deuil. — Revenez tous, souvenirs, douces émanations du passé, ombres de ce qui s’est évanoui, rentrez dans mon âme, comme, à la tombée de la nuit, les petits oiseaux et les abeilles qui s’étaient écartés dans la campagne revolent vers leurs retraites et s’y ramassent. Revenez tous, la nuit est tombée. — Ainsi je donne le change aux regrets extrêmes dont aucune consolation n’ose s’approcher. Je les entoure de cette multitude murmurante de souvenirs. Ils écoutent leurs voix mêlées et considèrent leurs traits marqués de mille nuances ; le cours précipité des pensées douloureuses se ralentit par degrés et s’adoucit, pour un temps, jusqu’à marcher comme un fleuve traînant et mélancolique.
Le 24 mars.
Autrefois mes douleurs étaient comme trempées; elles sont devenues arides. Les amertumes contenaient quelques gouttes d’un baume en solution dans leurs flots; aujourd’hui la liqueur toute pure ne dépose plus rien de doux à goûter secrètement et longuement.
J’imaginais les lueurs molles et tendres des crépuscules comme des particules douces et bienfaisantes déposées par le fleuve brûlant de lumière qui venait de traverser le ciel. Et je considérais avec un charme profond le ciel se pénétrant avec une mélancolique volupté de ce limon aérien qui le calmait. Je suivais au couchant ce qui se passait en moi dans la même heure, et le soir et moi nous nous assoupissions dans le même apaisement de douleur.
Douceur calmante de ces lents spectacles, conformités de mon âme avec l’esprit des scènes naturelles, qu’êtes-vous devenues? Je suis seul. Je ne ressens, je n’éprouve plus rien que ma vie. L’aigreur d’une existence profondément altérée par mille poisons intérieurs : telle est l’unique saveur de mes jours.