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← ExitThe Notebooks of Joseph Joubert, Volume II
YEAR 1806

ANNÉE 1806

1ᵉʳ janvier.

ANNÉE 1806

Les passions qui sont dans l’esprit et les ambitions du corps offrent à l’attention deux horribles déplacemens.

Il a raison (Mʳ Debord), on scait sauter, mais on ne danse plus. On ne scait même plus ce que c’est que la danse, on n’en a plus la moindre idée.

2 janvier.

Comme les vrais amateurs de musique ne sont pas ceux qui se pâment aux roulades.

3 janvier.

Illuminer des points obscurs; et eux, obscurcissent des points connus.

Toute la différence qui se trouve entre une petite fille et une poupée. Il faut du temps à la nature pour former la petite fille, il n’en faut point ou presque point à l’art pour faire la poupée.

4 janvier.

« L’esprit humain » répètent-il sans cesse. L’esprit humain?... Et les âmes? les âmes humaines? — Vraiment Delalot a raison : « Ne leur demandez pas... Il s’agit bien des âmes quand il est question des esprits... » (Journal des Débats, 4 janvier.)

Delalot — excellent dans la polémique, car il a le genre de bile qui est la cause de ce talent. Cette bile dans son esprit etc.

Des critiques qui ne connoissent pas les livres et des politiques qui ne connoissent pas le monde.

5 janvier.

La confiance qu’inspire leur réputation augmente le plaisir que font à notre esprit certains ouvrages.

(Journal des Débats, article A.) « Réputations faites ». Que de livres en effet dont la réputation est faite ne l’obtiendroient pas si elle étoit à faire!

« Tous les vieillards sont méprisés des factieux ». Excellente remarque! Pourquoi? Ajoutez : des ambitieux.

De la défiance (littéraire) avec laquelle on lit certains ouvrages. Ses effets.

Le mot d’une femme, sur Louis 16 : « Il n’avoit que des vertus. » Et en effet il n’avoit que des vertus. Il n’avoit point de belles qualités.

6 janvier.

Tes propos sentent l’encre.

On peut le dire de tous ces mots demi-clairs et demi-obscurs qui ne disent qu’à demi ce qu’on veut dire, qui ne se présentent à l’esprit et dont l’esprit ne se contente que lorsque l’attention est comme collée au papier et par conséquent à demi offusquée. Aussi, comme ces mots ne se présenteroient pas naturellement hors du cabinet à l’esprit opérant librement, ils ne se présentent pas hors du livre à la mémoire du lecteur abandonné à ses méditations.

Du style qui sent l’encre. C’est à dire du style qu’on n’a jamais que la plume à la main. Style composé de mots qui semblent plutôt être sortis de l’encrier que de l’esprit. Car l’esprit ne les a jamais quand il est libre et occupé à s’expliquer paisiblement ses idées à soi même. Aussi, hors du discours qui les contient, ces mots paroissent étranges. Ils n’existent point dans le monde, mais dans les livres, — ne subsistant, n’ayant d’usage, de service et d’utilité que par l’enchaînement — ils peuvent contenter un moment par une certaine justesse l’attention du lecteur, mais ils ne peuvent pas naturellement avoir accès dans sa mémoire. Demi-clairs et demi-obscurs, ils n’y porteroient qu’un nuage, qu’une figure informe : et elle aime la netteté. Comme ils sont nés de l’écritoire, leur seul terrein est le papier. Les livres écrits ainsi sont des livres qu’il faut refaire.

Ces propos sentent l’encre — peut encore se dire des discours d’un homme qui a pris ce qu’il dit dans les livres et qui parle et pense moins qu’il ne récite.

Il faut qu’il y ait dans notre style (ou dans notre langage écrit) de la voix, de l’âme, de l’espace, du grand air, des mots qui subsistent tout seuls et qui portent avec eux leur place.

Le style qui sent l’encre est celui qui ne vient que lorsqu’on écrit et jamais quand on pense et qu’on ne parle qu’à soi même.

Je n’aime à écrire sur le papier rien que je ne me sois dit à moi même.

7 janvier.

« ...nous a paru plus sagement que fortement écrit ». Style de journaliste. Combien insignifiant. Si le journaliste disoit « plus fortement que sagement écrit », croiroit-il louer ou blâmer?

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