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Pensées de Platon, dans le Théétète.
Pensées de Platon, dans le Théétète.
« La beauté de son naturel ». Les anciens prenoient grandement garde à cette qualité. Par ces anciens, j’entends les Grecs, les Athéniens; car les Latins en parloient peu.
« Pénétration d’esprit, douceur, courage ». C’étoit là ce qui fesoit la perfection de l’homme aux yeux du Socrate de Platon. La douceur qui rend l’homme pacifique dans la cité et agréable aux citoyens, le courage qui le rend ferme dans les maux, modéré dans les plaisirs même et redoutable aux ennemis, la pénétration d’esprit qui le rend délicieux à ses amis dans la conversation et parfait dans sa propre vie en lui faisant toujours appercevoir et faire ce qui est le mieux. C’étoit là surtout le bonheur de la vie privée selon Platon : converser et connoître. Il penchoit à croire que les vertus sont des sciences. — Il loue ailleurs comme le plus beau des naturels dans un jeune homme la vivacité unie à la docilité. — La vivacité vient de la nature. On ne l’acquiert guères; mais la docilité s’apprend par le pli qui peut donner de la souplesse à ce qui n’en a pas. La vivacité use de peu de temps et en consomme peu. Elle le laisse à la lenteur qui peut, si elle en scait bien user, tout faire avec de grands espaces.
Il dit : « Quand on ignore la nature d’une chose, scait-on ce que son nom signifie? » Le nom n’en montre alors que l’apparence. Les noms bien entendus, bien pénétrés, contiendroient toutes les sciences. La science des noms! nous n’en avons guères que l’art, et même nous en avons peu l’art, parce que nous n’en avons pas assés la science. Quand on entend parfaitement un mot, il devient comme transparent; on en voit la couleur, la forme; on sent son poids; on apperçoit sa dimension, et on scait le placer. — De l’intelligence des mots. Elle apprendroit tout l’art du style. Il faut souvent, pour en bien connoître le sens, la force, la propriété, avoir connu leur histoire. La science des mots enseigneroit tout l’art du style. Voilà pourquoi, quand une langue a eu plusieurs âges, comme la nôtre, les vieux livres sont bons à lire. Il faut remonter à ses sources et la contempler dans son cours. Pour bien écrire le français, il faut entendre le gaulois.
Des lignes qui sont des puissances. — Il y en a dans nos mains comme le levier. Il y en a aussi dans l’esprit. Il y en a dans la rhétorique et dans la poëtique comme dans les mathématiques. Il y en a jusques dans les opérations de l’esprit seul avec lui même. Souvent il se donne une idée inutile, il se la souffre et la manie pour en faire venir une autre. Dans les écrits et dans les arts, il y a aussi des couleurs et des phrazes qui ne sont là que pour en faire mieux appercevoir d’autres. Ces lignes, ces couleurs, ces phrazes ne sont rien seules, mais elles deviennent puissances par leur effet; et leur effet ne vient pas de leur nature et de leur valeur propre, mais de leur place et de leur application. Leur voisinage fait leur prix, leur isolement leur néant.
« Le nombre oblong », dit-il. Je n’entends pas ce mot, mais il me paroit beau.
« Les douleurs de l’enfantement » (de l’esprit) et de ses joyes.
« Dieu (disoit Socrate) me fait un devoir d’aider les autres à enfanter et en même temps il m’empêche de rien produire de mon fonds. De là vient que je suis si peu versé dans la sagesse et que je ne puis me vanter d’aucune découverte scavante qui soit une production de mon âme. » Il achevoit par là la comparaison qu’il fesoit de lui même aux sages femmes qui n’entreprenoient à Athènes leur métier que lorsqu’elles avoient perdu l’âge et la faculté de concevoir. On ne laissoit pratiquer les accouchemens qu’aux femmes qu’avoit instruites une fécondité passée.
Observer, sur le mot : « si les vertus sont des sciences », que Platon n’est pas précisément de cet avis; mais il aime cette expression, il se plaît dans cette pensée, cette union d’idées lui rit.
« Plusieurs (fait il dire à Socrate), quand je leur enlevois quelque opinion extravagante, se sont courroucés... comme font au sujet de leurs enfans celles qui sont mères pour la première fois. » Ce sont là en effet les colères d’un esprit qui n’a jamais rien produit de lui même, qui ne sent pas en soi une fécondité réelle et pleine de son propre fruit. Les phantômes de production qui sont entrés en lui et qui en sortent, les surfaix qu’il met au grand [jour] le charment; il les croit siens et les prend pour ses vrais enfans.
« L’apparence et la sensation sont donc la même chose par rapport... » Voilà encore une union de mots qui fait plaisir et une apparence de vérité qui plaît comme générale, quoiqu’on ne soit pas sûr et qu’on ne comprenne pas bien au cas où elle est appliquée.
« Au nom des grâces » (remarquez bien cette expression), « Protagoras n’étoit il pas un très habile homme qui ne nous a montré sa pensée qu’en énigmes à nous autres gens du commun? » Au nom des Grâces. La grâce de la vérité est d’être voilée. Ou la grâce de l’esprit est d’être voilée. Toutes les grâces sont voilées. Il n’y en a point de nuës, — quoique la beauté puisse l’être. Les sages ont toujours parlé en énigmes, et les énigmes d’un moment sont un grand moyen d’instruction; nous aimons l’instruction qui en résulte, parce que nous l’avons produite. Le mot appartient au lecteur qui l’a cherché, comme à l’auteur qui l’a placé. Toute vérité nuë et rude n’a pas assés passé par l’âme, elle n’a pas assés roulé dans notre tête; l’intelligence ne l’a pas assés épurée, ni le cœur assés imbibée de ses sucs, ni l’imagination assés parée de ses livrées. L’esprit n’a fait que l’équarrir ou la quarrer comme un morceau de bois que la première main a dégrossi. La vérité, ou plutôt la matière où elle se trouve, doit être maniée et remaniée jusqu’à ce qu’elle devienne clarté, air, lumière, forme, couleur, etc. Tout ce que nous disons doit être teint de nous, de notre âme; cette opération est longue, mais elle immortalise tout.
Adde. — Quand on dit d’une proposition : « Il y a là de la vérité », on parle à coup sûr d’une proposition imparfaite où la vérité n’est pas assés dégagée de tout mélange inutile; à moins qu’il ne soit question de ces phrazes où l’on a voulu plutôt faire penser à la vérité sans s’y arrêter que l’exprimer et la mettre en vuë.