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31 décembre.
L’amour de l’élégance (dans les mots). L’enfance l’a et le porte même trop loin. Car elle en veut où il seroit meilleur qu’il n’y en eût pas. Aimer l’élégance à ce point est donc un sentiment puéril et propre à des esprits qui ne sont pas devenus forts autant qu’il l’eût fallu.
Le passage La Rochefoucault : « Ce n’est pour l’ordinaire que dans de petits intérêts où nous prenons le hazard de ne pas croire aux apparences. » (Maxime 302ᵉ.) Cette phraze est obscure. On l’entend difficilement. Quand on l’a entendue, le sens en reste, mais les mots échappent parce qu’ils ne sont pas assés nets. Cependant si on a pu une fois les retenir, on se convainc qu’il n’y avoit pas d’autres mots et d’autre tournure qui fussent aussi propres que ceux là à inculquer parfaitement cette pensée et à forcer l’attention à s’y arrêter. On voit bientôt que l’obscurité vient seulement de la place qu’occupe dans la phraze la particule où qui est cependant exacte et indispensable après le que qui a précédé. (C’est un malheur de construction) — et de l’embarras que cause d’abord à l’esprit les mots de prendre le hazard, locution inusitée. On sauveroit peut être cet inconvénient si on l’expliquoit en disant : « Nous prenons sur nous le hazard ». Sur nous éclaircit tout, quoique peu clair; parce que l’expression prendre sur soi est très commune. Si on fesoit ainsi la maxime : « C’est pour l’ordinaire dans les petits intérêts seulement que nous prenons sur nous le hazard de ne pas croire aux apparences », tout paroitroit aplani; mais la maxime, en ne causant à l’esprit aucune peine, ne donneroit peut être à l’attention aucun profit. En cas pareil, il seroit meilleur que le public adoptât les locutions qui ont été une fois nécessaires, et qui une fois adoptées deviendroient claires pour toujours. Et ce qui a été une fois nécessaire peut l’être plus d’une fois. Prendre le hazard, par exemple; pour moi, je dirois volontiers j’ai pris le hazard de ne pas vous rencontrer pour avoir le bonheur de vous voir plutôt, (en rendant une visite à des heures où la personne qu’on va voir est rarement chez elle). Introduite dans la langue par la familière, (sic) cette expression seroit très claire et deviendroit bientôt utile. Ils prirent le hazard d’arriver sans être attendus. Etc. Ce grand homme prit le hazard de ce fier à son étoile. Certainement cette manière de s’exprimer, employée ainsi à propos et avec noblesse, nous paroitroit bientôt heureuse. Et le sur soi dont nous aurions besoin aujourd’hui pour la faire souffrir et qui lui ôte toute énergie (car il n’est point d’énergie dans ce qui est soutenu par quelque appui) deviendroit aussi inutile qu’il est traînant.
— Journal des Débats du 30 octobre 1805.
I. « Divin tempérament » est injustement censuré. Il est bon, dans les langues, de remonter souvent aux sources et de rendre aux mots leur sens physique et primitif. C’est les fourbir, les netoyer, leur rendre leur clarté première; c’est refondre cette monnoye et la réémettre plus luisante dans la circulation. C’est les remettre en fonte et renouveller par le type des empreintes trop effacées. C’est apprendre au lecteur ce qu’il n’avoit pas scu ou ce qu’il avoit oublié.
II. « Le sourire qui ne s’efface plus » étoit très bon. On ne peut jamais blâmer sans une sorte de malversation dans la critique des expressions qui expriment une vérité, un fait normal qui est méconnu. Toute expression qui s’ajuste à ce qu’elle exprime est saine, est bonne, est belle même si le sujet auquel elle convient est beau lui même. Ici l’expression est gracieuse comme la chose qu’elle dit.
III. Ceci est juste : « Quoique le style ne soit que l’expression et la forme extérieure de nos pensées, il est baucoup plus aisé de changer d’idées et de réformer ses opinions que de changer et de rectifier son style. Car le style est une habitude de l’esprit et nos habitudes ont généralement plus de force que nos principes » Cela est vrai et bien dit et l’auteur ajoute inutilement : « Ce sont moins nos lumières et nos réflexions qui nous conduisent que nos habitudes et nos affections. » Tout cela est juste; mais, après les mauvaises opinions d’un mauvais siècle, qu’est-ce qu’il y a de pire, est-ce d’en avoir le style, ou d’en avoir l’esprit et l’humeur? Or la censure est écrite avec cet esprit, comme celles de Dussault sont écrites avec cette humeur.
Je proposerai une autre question. Vaut il mieux avoir aux yeux d’un spectateur un défaut évident qu’un défaut déguisé? De la solution dépendra la décision d’un autre problème, scavoir s’il ne vaut pas mieux s’abandonner à la manière qu’on a prise que la contrarier — contrarier à demi. Quand on veut effacer par d’autres un pli qui est devenu ineffaçable, on montre vingt plis au lieu d’un. Maintenant, montrons le remède aux mauvais plis et aux mauvaises influences. N’exprimez que ce qui vous élèvera au dessus de votre siècle et de vous même. Votre talent s’affranchira de toute autre dépendance que de la sienne.
IV. « On voit (dit le critique) beaucoup de gens qui parlent bien du style et qui écrivent mal ». Cela n’est vrai qu’en ce sens que les mauvais et les médiocres écrivains ne scavent assés bien parler que des règles et des modèles, mais par routine. Ils n’entendent rien d’ailleurs à la raison des règles ni au génie des modèles.
Addition. — Observer (sur l’affectation) que les expressions étudiées qui, appliquées à des pensées communes, ont vraiment de l’affectation, n’en auront plus si on les applique à un meilleur fonds. Il faut dire les belles choses avec un soin extrême et les médiocres avec un peu de négligence. C’est convenable et on fait voir qu’on a eu du discernement.
Peut être il faut permettre à quelques esprits de s’exprimer comme leur siècle pourvu qu’ils parlent mieux que lui.
Addition. — Le langage de ce siècle convenoit à ce qu’il disoit, à l’esprit qu’il avoit... Il y a du pédantisme (c’est à dire un servile asservissement à ce qu’on scait) de se tant effaroucher de ce qu’il appelle lui même l’extérieur de la pensée. Ce qu’on appelle recherche dans l’expression d’un mouvement ou d’une pensée qui seroient extrêmement francs pourroit lui donner plus d’éclat, plus de piquant et n’y seroit pas un défaut. Faire un usage bon de ce qui est faute est un mérite qui doit être approuvé. Les faux brillans ne plaisent que parce que l’éclat en est vrai. Le stras est de quelque valeur, mais il faut le donner pour ce qu’il est et pour ce qu’il vaut. Les grimaces de la conversation (Rivarolle en a quelquefois) peuvent convenir aux gens à qui on parle, aux matières qu’on traite, au ton qu’on prend... Ceux qui aiment véritablement la beauté de la lumière se laissent prendre plus aisément par les faux brillants parce qu’il s’y trouve un éclat qui est vrai.
Du style étroit et du style large, etc. M. Dussault trouve Quintilien pénible et guindé. A la bonne heure.