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Du chevalier Roger Coverly. — « Aimé de tous ceux qui sont autour de lui, ses domestiques ne pensent pas à le quitter. De là vient qu’ils sont tous avancés en âge, et qu’ils ont vieilli avec leur maître. Vous prendriés son valet de chambre pour son frère; le someïller a les cheveux tout gris, le palfrenier est l’homme le plus grave que j’aie vu de ma vie et le cocher a l’air d’un sénateur. La bonté du maître paroit jusques dans le vieux chien qui garde la maison, et une vieille haquenée grise qu’on nourrit avec beaucoup de soin pour les services qu’elle a rendus autrefois, quoiqu’elle ne soit plus en état d’en rendre aucun depuis bien des années. » Il y a une chose que je n’ai vue presque aucune autre part qu’ici. Une certaine allégresse à s’acquitter de leur devoir fait le caractère distinctif de tous les domestiques de cette maison. Lorsqu’un valet y est appelé devant son maître, il ne vient pas dans la crainte de s’entendre gronder pour quelque légère faute ou menacé d’être dépouillé de ses habits et chassé; ou accabler de grosses injures que d’indignes maîtres ne disent que trop souvent à de bons valets; mais c’est plutôt pour savoir de lui quel chemin il a pris pour être sitôt revenu de son message : s’il a passé près d’une telle ferme, si le bon vieillard qui la tient est en bonne santé, ou s’il l’a salué de la part du chevalier, etc. Ses manières douces et honnêtes lui gagnent si bien le cœur de tout son monde, qu’il n’en raille jamais aucun que tous les autres ne paroissent de bonne humeur, surtout celui avec lequel il badine; mais s’il tousse, ou s’il fait paroître quelque infirmité de la vieillesse, on ne peut qu’appercevoir dans les ieux de tous ses domestiques une secrète douleur. Pour conclusion, je parlerai d’un tableau qui est au bout de sa galerie. On y voit dans une rivière deux jeunes hommes dont l’un paroît tout nud et l’autre en habit de livrée. Le premier, qui semble demi mort, retient assés de vie pour marquer une joie extraordinaire dans son visage et la bienveillance qu’il a pour l’autre. Je crus que la figure mourante avoit quelque air de mon ami et, sur ce que je regardai le someiller qui m’accompagnoit, afin qu’il m’en donnât l’explication, il me dit que l’homme en habit de livrée étoit un domestique du chevalier; qu’il se trouva sur le bord de la rivière pendant que son maître y nageoit, qu’à la vuë d’une faiblesse qui l’avoit surpris tout d’un coup et qui l’entraînoit sous l’eau il s’y étoit jetté lui-même et avoit sauvé la vie au chevalier. Il ajouta que ce dernier, de retour à la maison, lui fit quitter la livrée et lui donna en propre cette jolie maison de campagne que nous avions apperçue de loin en arrivant ici. Je me souvins alors que le chevalier m’avoit dit qu’un très honnête homme y demeuroit, et qu’il lui étoit fort redevable, sans s’expliquer davantage. Sur ce que je parus un peu mécontent de certaines choses qu’il y avoit dans ce tableau, mon interprète me dit que cela s’étoit fait contre l’intention du chevalier; mais que l’honnête domestique avoit demandé en grâce d’être peint avec le même habit qu’il portoit lorsqu’il avoit eu le bonheur de sauver son maître. — Aux fêtes de Noël, il tenoit table ouverte, suivant la coutume de ses ancêtres, distribuoit plusieurs jambons à ses voisins, et ne manquoit pas d’envoyer un chapelet de pumpluding et un jeu de cartes à chaque pauvre famille de sa paroisse.
Ce discours m’a paru digne d’être réimprimé.
Un jour on recherchera avec soin les paroles qui auront eu quelque influence sur les événemens qui se préparent : elles seront pour la postérité une sorte de faits dont elle sera curieuse : elle se plaira à y considérer les causes des événemens qui sont prêts d’éclore : on en formera des recueils. Ce discours y tiendra sa place.
Il est lié à notre histoire. La noblesse du Vermandois a ordonné par une délibération de sa chambre qu’il seroit joint à ses cahiers.
On y trouvera plus de principes que de développemens et d’applications. Tel est en général le caractère des ouvrages de M. de Lauraguais. On peut lui reprocher d’écrire plutôt pour les auteurs que pour le public. Il aime peu à sortir de ce que les philosophes appellent idées premières; c’est celles-là qu’il voudroit répandre. Même au milieu des fermentations populaires, il s’adresse à l’intelligence, quand d’autres parlent aux passions. Ceux-là voudroient nous rendre libres, celui-ci nous aprendre à l’être selon la nature des choses et de la société. Il remonte toujours aux sources. Il ne voit pour nous qu’un grand bien, c’est la vérité politique. On s’effraye de nos abus : il ne craint rien que nos erreurs, et quand tout le monde accourt avec d’aveugles résolutions au secours de la république en danger, il n’apporte pour la sauver que des pensées.
Peut-être des pensées saines nous seroient-elles en effet plus nécessaires encore que des vertus, dans ce moment où nous allons devenir législateurs. Peut-être de fausses notions seroient-elles plus funestes dans le gouvernement que des opérations imprudentes. Peut-être enfin est-il toujours véritable qu’en politique aussi bien qu’en morale, les mauvaises maximes sont pires que les mauvaises actions.
Arrêtons nous un moment à cette réflexion. Elle donne une grande importance aux écrits nouveaux qui ont pour objet les fondemens du droit public : elle impose comme un devoir le soin de les méditer à quiconque veut prendre part à la régénération actuelle. Véritablement ces papiers périssables sont au rang de nos plus grands maux ou de nos plus grands biens, car ils peuvent éclairer ou corrompre l’opinion; — et maintenant, plus que jamais, l’opinion est reine du monde.
Je crois qu’on trouvera dans ce discours de M. de Lauraguais, les mêmes lumières et, si l’on veut, les mêmes obscurités, les mêmes jours et les mêmes ombres, les mêmes défauts et les mêmes beautés qui ont donné tant de partisans et de censeurs à ses autres ouvrages.
Quelqu’un a dit de lui que sa tête étoit semblable à ces châteaux où il y a autant de fenêtres que de jours dans l’année et pas une chambre bien éclairée. Je crois que cette décision est beaucoup trop précipitée; d’ailleurs, je la trouve honorable.
Peu d’hommes, et même célèbres, ont assés d’idées et d’esprit pour mériter cette épigramme.
L’Editeur.
70 (Liasse 31.)
C’est une chose admirable et consolante que dans aucun temps, dans aucun pays l’oppression d’un peuple ne puisse être totale, et qu’il n’y ait pas eu un seul despote, je dis le plus cruel et le plus absolu dans le pays le plus soumis et le plus lâche qui n’ait trouvé quelqu’un qui l’ait consulté et trahi, ce qui est au surplus très naturel et très simple. Dès que les vices des rois sont devenus plus terribles que leur puissance, et qu’on a plus de maux à craindre de leurs caprices que de leur colère on brave celle-ci et on se révolte ouvertement contre ceux-là. Il y a une vérité certaine que l’histoire et le monde offrent sans cesse à tous les yeux, c’est qu’il est un degré de méchanceté, en deçà de la méchanceté extrême, auquel il n’est possible à aucun homme même au plus vicieux de parvenir. En lisant les annales du reste du monde on croiroit que les monstres qui furent empereurs chez les Romains sont des chimères. Il n’a rien paru dans la nature humaine et jamais sans doute il ne paroitra rien de comparable à la cruauté, aux débauches, à l’ineptie, à l’audace, à la complette folie, aux fureurs inouies et à la longue impunité des tirans abominables qui gouvernèrent ce peuple dont la servile bassesse égale peut-être et surpasse l’excès de sa grandeur première. Un tigre est un animal doux, bienfaisant, estimable, sensé, humain, en comparaison de Néron, de Caligula, d’Héliogabale, de Commode et de quelques autres énormes coquins de ces temps-là. Quant au vieux Tibère, c’étoit un scélérat raffiné, poltron, qu’un sang âcre et un esprit défiant portoit au crime avec prudence. Celui-ci se conçoit; mais ses successeurs ne sont pas vraiment dans la classe des possibles, et s’il y avoit parmi leurs historiens des personnages moins graves, il faudroit les mépriser comme des imposteurs et publier hautement qu’ils se mocquent de nous et qu’ils ont menti.