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61 (Verso du même feuillet.)
I. Les opérations de l’âme ne s’expriment que par les mêmes termes qui expriment celles du corps, et ses diverses parties n’ont point d’autres dénominations que celles de nos divers membres.
II. Il n’y a point de forme dans les divers instrumens de la méchanique qui ne se trouve dans le corps humain. Et nous n’exécutons rien par cette voie que notre corps n’exécute à notre inscu dans nos divers mouvemens par une méthode beaucoup plus prompte et beaucoup plus parfaite.
III. Il n’y a de beaux dans les mouvemens humains que ceux qui tendent à la conservation.
IV. Si l’espèce humaine venoit à s’anéantir tout à coup et qu’il ne restât qu’un seul homme pour lui survivre, quelle seroit la position de cet homme?.
Quiquonque vit dans des temps incertains a beau être ferme, invariable dans ses principes, il ne peut pas l’être dans toutes leurs applications; ferme dans ses plans, dans sa marche, il ne pourra garder toujours ni les mêmes résolutions ni les mêmes chemins. Il faut qu’il abandonne aux vens (cela veut dire aux circonstances) quelques parties de lui-même, qu’il laisse flotter ses cheveux et tienne la tête hors d’atteinte. Je le compare à ces gros arbres, à ces noyers dont les rameaux viennent et vont pendant l’orage, se ployant et se laissant fléchir en haut, en bas, à droite, à gauche, agités dans toutes leurs feuilles quoique leur tronc reste immobile. Il y a dans cette comparaison une image de moi qui me plaît parce qu’elle excuse en me les expliquant des variations que je n’aime ni en moi ni dans les autres.
Il est certain que l’attention que nous donnons aux maux d’autrui nous fait oublier les nôtres. C’est même un fait dont la cause est physique.
64 (Liasse 8.)
Je regarde les vies des hommes illustres comme le plus précieux monument qui subsiste. Ce qui a paru de plus grand jusqu’ici dans l’espèce humaine y paroit à nos yeux et ce que les hommes ont fait de meilleur nous y sert d’exemple. Je n’ai pas pour l’écrivain l’estime que j’ai pour sa compilation. Louable de mille vertus, lui qui ne laissoit vendre ni ses vieux esclaves ni les animaux que les accidens ou le travail avoient mutilés à son service, il ne l’est pas de cette pusillanimité qui le laisse flotter entre les opinions des philosophes sans avoir le courage de les contredire ou de les appuyer et qui lui donnoit pour tous les hommes célèbres le respect qu’on ne doit qu’à ceux qui furent vertueux ou justes. De là, il a écrit la vie d’un misérable comme Aratus avec le même soin que celle d’Aristide. Et il a fait avec une complaisance qui tient de l’approbation, l’histoire d’un insensé comme Alcibiade. Je ne dis rien de sa crédulité. Je suis bien loin d’en faire un reproche à ceux qui écrivent les faits dont le philosophe doit composer l’histoire. Mais je n’ai pas la même indulgence pour cette petitesse superstitieuse qui prend à tâche de justifier l’authenticité des prodiges ridicules que sa charge étoit de raporter fidèlement. Les traits principaux de caractère et de mœurs, les maximes et les événemens remarquables qui se lisent dans ses vies, c’est à dire tout ce qu’elles contiennent d’utile, sont recueillis dans les discours suivans. Je les croirai infiniment précieux s’ils rendent inutile la lecture de tout ce fatras insipide qui dépare un des meilleurs livres du monde.
65 (Liasse 14.)
De l’éducation des enfans destinés à la magistrature.
Si j’élevois un enfant destiné à l’état militaire, je voudrois que sa première éducation fût très douce afin qu’un jour il fût humain; si j’élevois un enfant destiné à la magistrature, je voudrois que sa première éducation fût très laborieuse afin qu’un jour il fût juste. Dans la vie agitée du premier, tout rend l’homme dur; dans la vie sédentaire du second, tout le dispose à l’inaction, à la molesse, si par d’heureuses habitudes l’activité de l’esprit et la force de l’âme ne s’opposent à l’oisiveté du corps et ne la surmontent.
Quand la place future d’un enfant dans la société lui est assignée dès le berceau, quand on scait dès sa naissance quel poste il occupera s’il devient homme, il faut que l’instituteur dirige ses soins de manière à combiner ensemble parfaitement l’éducation que l’enfant reçoit de son maître et l’éducation que l’homme recevra de son état. Il faut que l’une serve de contrepoids à l’autre et préparer ainsi de loin cet équilibre qui fait le bonheur et la vertu et qui ne peut exister si l’on n’a pas dans chaque profession les qualités de l’esprit et du cœur dont la réunion fait l’homme estimable. C’est à dire que dans les cas dont nous parlons le sage instituteur doit faire ce que fait l’habile pilote qui ordone que la cargaison soit transportée sur un des côtés du vaisseau quand il prévoit que le vent va le faire pencher de l’autre; sans cette précaution nécessaire, il n’eût mené dans le port qu’un navire inutile à radouber et qui plus jamais n’eût pu servir à la commodité publique.
Je tâcherais de faire aimer à mon premier élève les plaisirs champêtres et domestiques afin que dans le tumulte des camps et les horreurs de la guerre il se fît un devoir de protéger les moissons et mît à couvert l’honneur des familles. Je tâcherois de donner au second la passion des affaires publiques afin que dans la retraite des villes et des bois il fît sans cesse la guerre aux crimes. Je rendrois en un mot le militaire aimant et le magistrat austère.
Ce n’est pas que l’amour des hommes ne soit nécessaire au magistrat, au contraire; sans cela ses occupations n’auroient point de récompense et sa vie entière n’auroit point de voluptés. Mais le magistrat ne doit aimer les hommes que par masses et le militaire que par individus. Le militaire est par état l’ennemi des peuples et doit être par inclination l’ami de tous les particuliers. Il doit scavoir détruire de sangfroid un peuple, brûler de sangfroid une ville et sauver avec transport un vieillard, une femme, un enfant du milieu du peuple détruit et de la ville embrasée. Le magistrat est par état l’ami des peuples, il n’est en cette qualité l’ami de personne. L’âge, le sexe et le sang ne lui font rien; s’il s’agit du salut de tous, il enverra de sangfroid un vieillard, une femme, un enfant au supplice pour sauver une ville des flammes, un état de sa destruction. L’un vivra toujours environné de sa famille, accoutumons-le à être citoyen; l’autre vivra parmi des ennemis, travaillons à le rendre homme. Que tous les deux aiment les hommes dès leur enfance; mais que l’un s’habitue à les aimer avec tendresse et l’autre avec tout l’excès de l’enthousiasme qui convient aux hommes publics.
Pour former un futur militaire, un magistrat futur, je ne voudrois donc emploïer ni les mêmes instructions morales ni les mêmes instructions littéraires. Je voudrois rendre l’étude facile au premier parce qu’il a surtout besoin de ce courage et de cette activité phisique dont les travaux de l’esprit amènent le dégoût à la longue. Je voudrois rendre l’étude pénible au second afin de rompre de bonne heure ses jeunes organes à l’attention dont l’habitude sera si nécessaire un jour aux matières arides et abstraites qui l’occuperont toute sa vie. Je me contenterois presque de faire lire les poëtes au premier et de les lui faire lire bien traduits dans sa propre langue. J’exigerois du second qu’il étudiât les orateurs et qu’il les étudiât sans aucun secours dans leur langue naturelle.
Les poëtes embellissent le monde, attendrissent le cœur et seroient utiles à l’homme destiné à ne voir devant ses yeux que des scènes d’horreur et de carnage. Les orateurs élèvent l’esprit, fortifient l’âme, et c’est d’élévation et de force qu’il faut armer le sénateur destiné à vivre environné des plus touchans spectacles de la supplication qui lèvera devant lui ses mains au ciel. Enfin, si je scavois la plus ancienne de ces deux langues, je nourrirois mon jeune militaire de toute la douceur des écrivains grecs et mon jeune magistrat de toute la sévérité des auteurs latins. Le militaire pour être bon doit aimer tous les plaisirs naturels et le magistrat pour être juste ne doit aimer que les plaisirs de la vertu. Il faut que ses inclinations soient graves, ses plaisirs graves : il faut en faire un Romain.
Les Romains étaient graves. Ils étoient graves dans leurs mœurs, graves dans leurs habits, graves dans leurs pensées, dans leurs discours, dans leur langue. Leur langue est véritablement une langue de magistrats, elle n’exprime dans leurs livres que des choses relatives à la magistrature, Rome entière en quelque sorte étoit un sénat. Et même en déclarant la guerre elle faisoit observer par ses fesciaux toutes les formalités juridiques.
En apprenant le latin à un enfant, on lui apprend à être juge, à être avocat, à être homme d’état; les Romains ne connoissoient point d’autre science et leurs écrits n’en enseignent point d’autre. En apprenant l’histoire de Rome à un enfant, même l’histoire des conquêtes de Rome on lui apprend à être ferme, à être juste, à être modéré, à n’aimer que la patrie. Ce n’est point par d’autres vertus qu’elle réussit dans ses guerres injustes. Les vertus des généraux romains étoient encore des vertus de magistrats, et sur leur tribunal militaire ils n’avoient point une autre contenance que sur la chaise curule.
Enfin les actions et les mots dans les livres latins, les discours et les exemples, tout concourt à former des hommes publics. Et ils suffiroient seuls pour apprendre au magistrat français qui connoîtroit l’histoire et la position de son païs, quels sont ses devoirs, et quels doivent être ses mœurs, ses talens et ses travaux. C’est ce que scavoit encore mieux que moi sans doute un magistrat illustre par ses travaux et ses lumières, qui unit à l’esprit qui fait briller dans le grand monde l’esprit qui apprend à bien juger les bons livres, et qui dans ce siècle où des livres excellens ont décrié l’éducation ancienne et où le grand monde n’approuve d’autre étude des langues que celle des langues modernes, disoit avec autant de courage que de raison : « Je veux que mon fils scache beaucoup de latin. »