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ANNÉE 1815
Dimanche 1ᵉʳ janvier. (A Villeneuve.)
Tout ce qui est dans l’homme un mal incurable ne mûrit point. Et rien de ce qu’il peut avoir d’angélique ne vieillit : qui a jamais pu se figurer un ange vieux? On peut tout au plus imaginer un vieux génie, mais en le supposant plus terrestre qu’aërien.
La vieillesse, voisine de l’éternité, est une espèce de sacerdoce et, si elle est aussi sans passion, elle vous consacre. Elle semble donc être authorisée à opiner sur la religion; mais avec défiance. avec crainte. Si on n’a plus alors de passions, on en a eu et on a (sic) les habitudes. Si on est voisin de Dieu, on a gardé les impressions de la terre. Enfin on s’est longtemps trompé. Il faut craindre de se tromper encore et surtout de tromper les autres.
Il faut craindre de se tromper en poësie quand on ne pense pas comme les poëtes, et en religion quand on ne pense pas comme les saints.
Les jansénistes disent qu’il faut aimer Dieu et les jésuites le font aimer. La doctrine de ceux ci est remplie d’inexactitudes et d’erreurs peut-être; mais, chose singulière, surprenante et cependant incontestable, ils dirigent mieux. C’est probablement (ou peut-être) parce que leurs erreurs venoient du cœur et d’une trop tendre charité. Les jansénistes n’ont pas manqué de charité non plus; mais elle est âpre; rigoureuse et plus attachée, ce semble, à enseigner la vérité qu’à aimer ou Dieu ou les hommes. On diroit qu’ils aiment mieux la règle que le bien; et les autres aiment plus le bien que la règle. Les uns sont plus essentiellement scavans et les autres plus essentiellement pieux.
Fénelon et sa fade théologie. Les jésuites au moins sont francs et décidés dans leurs erreurs. — « Dieu (dit hautemnet Maldonnat) a prédestiné tous les hommes. » « Sectaire et non pas hérétique », dit Terillus, régl. des mœurs I. « Tout infidèle de bonne foi peut être sauvé », dit le P. Malène dans ses Curiosités utiles; et Casnedi (vid. loc.) « L’excès de foi, l’ignorance excusante ». Ils introduisirent des nouveautés dans l’église, cela n’est pas douteux; mais du moins des nouveautés qui souvent ne sont que douces et humaines et ils se déclarèrent inventeurs. (Il ne s’agit ici que de leurs erreurs purement dogmatiques. Ils en eurent de pires; mais, je crois, à bonne intention.) Fénelon, dans sa doucereuse rigidité, est au fonds plus sec et plus dur qu’un janséniste; et inovateur aussi, il réclame l’antiquité, la tradition constante. — Fénelon : il sait prier, mais non instruire.
Croire ce qui est contraire à la raison, cela se peut — il s’agit d’objets supérieurs et n’a aucune conséquence. Mais croire de Dieu ce qui est contraire à la justice (telle que le cœur la conçoit) peut-être cela ne se peut ni ne se doit, à moins d’un ordre exprès de lui. Montrez-moi donc cet ordre : s’il est clair, je me soumettrai; s’il est obscur, je suspendrai même mes doutes, j’adorerai et j’attendrai.
La meilleure métaphysique est celle qu’on a malgré soi, c’est à dire celle qui est fondée sur des idées ou des images qui sont inévitablement et universellement en nous, par la nature de notre intelligence, ou par celle des choses, ou par la volonté de Dieu (que cette nécessité nous prouve assés).
On ne peut croire sincèrement d’une chose rien de ce qui est exclus de son idée par l’idée nécessaire que l’on en a. Or il nous est impossible de concevoir une chose qui pense sans imaginer aussitôt quelque chose d’incorporel. Tous les raisonnemens de Locke sur ce point ne sont qu’une pure chicane. Dans cette question surtout, Locke s’est montré ce qu’il est, logicien inventif, mais mauvais métaphysicien et anti-métaphysicien. Car il n’étoit pas seulement dépourvu de métaphysique, mais il en étoit incapable et ennemi. Bon questionneur, bon tâtonneur, mais sans lumière, — presque sans yeux. C’est un aveugle qui se sert bien de son bâton.
L’irréligion, passion. Ceux qui en sont possédés à ce point se font un dieu du genre humain. Ils font leur idole d’un être abstrait et informe, — par la nécessité qui porte invinciblement la nature humaine à aimer et à honorer sans mesure quelque chose d’immatériel et d’infini.
2 janvier.
« Délit où la volonté n’a pas eu part. — Faillibles mais non coupables. Déchus (diminués, minorati), mais non punissables. Masse altérée, mais non odieuse. Ceppendant pour rendre cette nature plus agréable, Jésus Christ s’en est revêtu; il l’a ornée, il l’a instruite. Il a donné, par son humanité et par son amour pour les hommes, à nos actions le mérite qui y manquoit; et en laissant à jamais son corps dans l’eucharistie et son esprit ou ses paroles dans l’évangile, il a rendu à perpétuité le ciel présent à la terre et la terre agréable au ciel. » C’est ainsi qu’il disoit et il charmoit.
« Mais, lui disoit-on, Dieu pour l’homme, l’innocent pour le coupable; une telle substitution est-elle admissible? — Je cherche, répondoit-il, à me persuader plus qu’à me convaincre. Il s’agit de choses subtiles, où rien ne peut être palpable. Il suffit d’idées légères qui pénètrent dans les esprits. Je pense donc qu’en sanctifiant notre face, notre apparence, il a attaché à la nature humaine et même à tous ses crimes (dont sa mort a été le plus grand), un souvenir et un trait qui force à la miséricorde. »
Religion. Il faut chercher, par tous les moyens possibles, à se la persuader et à s’en convaincre. Cela importe à nous, à nos familles, à nos voisins, au genre humain. Il est nécessaire d’y croire, il ne l’est pas qu’elle soit vraie. Toute religion l’est toujours d’une vérité suffisante. Suffisante pour faire mieux que si on ne l’avoit pas.
Jansénisme et molinisme. L’un est plus conforme à la raison et l’autre plus conforme à la science.