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← ExitThe Notebooks of Joseph Joubert, Volume II
1812

De certains esprits meilleurs et cependant méconnus, parce qu’il n’y a pas encore de mesure inventée ou du moins usitée pour toiser ou peser ceux cy. C’est comme un métal précieux qui n’a pas sa pierre de touche.

Les mots qui servent à régler nos mœurs et nos humeurs, qui sont d’usage dans la morale, tels que ceux-ci « esprit doux, entendement doux » sont devenus rares et inusités dans notre langue, aussi inusités et aussi rares que les termes ascétiques qui servent à la piété. Un langage littéraire, scientifique, politique, poétique ou de pure conversation est le seul qui se fasse entendre.

21 avril.

Entendement et « douceur de l’entendement »: Un entendement doux est patient, cherche à comprendre avec lenteur, se prête « à se laisser convaincre », évite de s’opiniâtrer, aime mieux être éclairé que dominer. Esprit doux et douceur d’esprit est autre chose. L’esprit doux nous rend faciles à contenter.

Dans l’écriture (au moins pour nous), la beauté est toute dans les mots. Les mots sont beaux. Et le complément du sens tout seul constituë toute la phraze. Point de ruse de style, point d’artifice, mais un naturel tout divin.

Ce langage où sont tous les termes qui expriment les besoins de l’âme et du corps... L’huile, la laine, le froment, la paix, la justice, la sainteté, la miséricorde, l’abondance... Et l’abondance dans les tours; ceci est politique et naturel.

Oui tout pour l’honneur ou les honneurs; belle morale qu’une pareille alternative!

Les plus glorieux et les plus durables des biens, c’est « la paix » qui vient de « la force » et « l’abondance dans les tours ».

Newton, Chateaubriand, Voltaire, etc. dans les lettres, dans les sciences et dans les arts. Ils viennent comme des espèces de rois ou de conquérans qui se servent pour le bien ou pour le mal de ce que les autres ont amassé. D’autres ne sont que des législateurs, des magistrats réformateurs, qui ne recueillent que la sagesse des siècles passés et la leur propre pour remédier aux maux du temps présent et aux dangers de l’avenir. D’autres enfin sont des spéculateurs littéraires qui ne travaillent qu’à enrichir leur style de tout ce qui s’est dit, de tout ce qui s’est fait et de tout ce qu’ils voyent, occupés de leur renommée et ne se proposant ni aucun mal ni aucun bien.

L’utilité ou l’inutilité essentielles de nos pensées sont le seul principe constant de leur gloire ou de leur oubli.

22 avril.

Il y a des vérités inférieures qui servent à la vie et à ses usages; des vérités moyennes qui exercent l’esprit et qui lui donnent quelque satisfaction (et malheureusement la satisfaction de lui même); enfin des vérités sublimes, des vérités supérieures qui éclairent l’âme, la nourrissent et font son bonheur. Il faut toujours lier les premières aux dernières, c’est à dire les inférieures aux supérieures par les moyennes.

23 avril.

Il n’y a rien de si clair que le badinage, rien de si leste et de si gai que le libertinage d’esprit. Le badinage du comte de Grammont et d’Hamilton est moins clair et moins élégant cependant que celui de Voltaire; mais il est plus exquis, plus agréable, plus parfait. Molière est moins plaisant que lui, mais il est autrement comique. Voltaire a la grâce du singe, Rivarolle a celle du chat. Ce Rivarolle est plus moëlleux, il égratigne moins, il est plus profond dans sa ruse, son jeu cause un plaisir plus doux. Il y a toujours dans Voltaire au bout d’une habile main un laid visage. (Ex abrupto.)

24 avril.

Ibi enim turres ædificari possunt, ita ut (serio loquor) locus omnis vacuus magnis turribus repeltus sit. (In somniis audita.)

Le père et l’ayeul : le roi et la loi. L’ayeul et le père : la loi et le roi.

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