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← ExitThe Notebooks of Joseph Joubert, Volume II
YEAR 1807

J.-J. Rousseau, dans sa manière d’envisager la morale, auroit pu la définir « l’art d’augmenter les passions avec utilité ». Et il y auroit eu là deux erreurs capitales. Premièrement quant à l’utilité; car il ne peut y en avoir à augmenter les passions, c’est à dire à donner aux hommes plus de passions que la nature, ou des passions plus grandes qu’eux. Secondement quant aux attributions; il peut être utile de diriger les passions dans l’homme en les exerçant ou, pour parler plus clairement, de dresser et d’habituer les passions à conserver quelque droiture, quelque ordre, quelque bienséance, quelque beauté, non seulement dans leurs opérations ou leurs œuvres, mais dans leurs moindres mouvemens. Mais attribuer un pareil soin à la morale, c’est tout confondre : il regarde la poésie. La morale n’est faite que pour réprimer, pour contenir. Elle est règle, règle immobile et immuable, et par cela même elle est barrière. Elle est frein, et non éguillon.

Peut-être on perd plus aisément son naturel que son éducation, — au moins dans les manières.

[…]2 avril.

Le masque fait l’acteur, au théâtre, mais non pas dans la vie.

11 avril.

Dans le Publiciste d’aujourd’hui, Mʳ F. bonaldise encore. « Tant il est vrai, dit-il, etc. et que : la chasteté est la mère des sentimens nobles et de la haute poésie. » (Article Le duc de Lanzun.) Mais nous vantons la chasteté comme la religion, sans en vouloir pour nous-mêmes.

Mʳ de Bonald a besoin de la terre. Son esprit a des pieds et n’a point d’ailes, ou n’a du moins que des ailes qui sont fort courtes et qui ne lui servent qu’à marcher mieux ou plus vite.

19 avril.

La politesse dans les manières et la barbarie dans les mœurs, la faiblesse par l’ignorance et la présomption par les succès, une imperfection de nature et l’excellence par emprumpt, des vices qui ont mille ans, des défauts éternels parce qu’ils sont de race, d’habitude et de climat, des vertus de culture, qui n’ont qu’un jour, et qui dureront peu, un peuple dont on a fait ce qu’il ne peut pas être et condamné à devenir ce qu’il étoit : tels sont les Russes.

11 avril.

Enfin (et que peut-on dire de meilleur d’un homme) il eut beaucoup d’humanité.

Humanité. La politesse en est la fleur et qui n’est pas assés poli n’est pas assés humain.

Des lignes. Belles lignes. Les lignes, fondement de toute beauté. Mais il est des arts où il faut qu’elles soient visibles : l’architecture, par exemple; l’architecture se contente de les parer. Dans quelques-uns même il faut qu’elles demeurent pures et que rien ne les altère et ne les déguise, comme dans les compartimens des jardins à fleurs et surtout dans les avenues. Car il faut que toute avenue soit large, ouverte, droite et longue autant qu’il se peut, comme pour inviter de loin, pour rappeller de loin. Il est d’autres arts où les lignes doivent se cacher avec soin; par exemple la statuaire : elles le sont toujours suffisamment par les couleurs dans toute peinture bien faite. La nature elle même les cache, les enfonce et les recouvre dans les êtres vivans. Il faut, pour être beaux, qu’ils montrent peu leurs lignes. Car le squelette est dans les lignes, la vie est dans les contours : ils sont plus pleins dans la santé.

12 avril.

C’est que les artistes supposent tous que l’homme est beau, et ils se trompent : l’homme nud est affreux. Le ciel n’a pas fait l’homme beau, mais capable de s’embélir.

Divisées en tronçons, chaque partie est belle; mais l’ensemble sans vêtemens ou ornemens, offrait partout une peau uniforme et des emmanchements peu ménagés... Au reste, il suffit à l’homme, pour être beau, d’être vêtu à demi.

Deux brasselets, un diadème, une ceinture à franges ou demi-tablier, et que dis-je? une feuille de figuier bien placée, sont un ornement suffisant.

On peut rompre les uniformités par les attitudes, et dissimuler la disgrâce des emmanchemens par les poses. L’homme est alors vêtu ou, pour mieux dire, enveloppé de lui même (et ipso involutus). Tête : la nature a bien vêtu la tête; tête sans cheveux est difforme. L’homme nud ou à demi nud est laid s’il n’a la tête vêtue. La tête nue si l’homme est vêtu tout entier, et surtout s’il est amplement vêtu, peut être belle, même razée.

La pudeur a inventé les ornemens. L’homme seul a connu sa difformité. Il scait naturellement distinguer le laid du beau comme le bien du mal.

Les animaux naissent vêtus (et impudens). L’homme et le ver seuls naissent nuds. Jointures, aneaux, brasselets, colliers, ceintures ou plaques aux doigts, au col, aux bras, aux reins, enfin à tout ce qui est emmanchemens.

Trop de beauté auroit donné trop d’impudence.

Le ventre beau dans les torses, seulement.

La tête belle par elle même et seule, si ses cheveux raïonnent. (Voyez les têtes d’anges.)

Le Méléagre et l’Appollon ont des habits ouverts par la chlamide rejettée. L’art leur a ôté la nudité, mais leur a laissé l’impudence. Les Gémeaux ont leurs bonnets; ils ont d’ailleurs une jeunesse pleine de candeur. Le soldat mourant est ramené sur lui même. L’Atlas est colossal. Les Vénus se cachent de leurs propres mains. Les Laocoons sont grouppés et d’ailleurs l’attention se porte aux têtes.

Il y a de l’épaule au bout de la main, et du menton à l’extrémité du pubis, une uniformité trop longue; du siège au talon l’uniformité est plus variée par la sinuosité des lignes, dont le pli du genou et les renflemens de la jambe sont dessinés. La tête et le col se continuent avec grâce, mais le col et le tronc sont en général mal emmanchés; il y a ressault par les salières des épaules.

Lignes ornées. Car la vie est dans les « contours » ou du moins la santé, qui est une plénitude de la vie. Traits décharnés...

Les vêtemens doivent entrer dans l’idée de la beauté; ils font la grâce. Comme un coussin où l’attention repose mieux, plus mollement, plus à son aise, sans la crainte d’embarrasser.

Ils parlent de nature; et qu’il faut l’imiter. Qu’ils l’imitent donc, qu’ils l’imitent; et qu’ils songent qu’ils n’en imitent pas les mœurs en imitant et étalant toutes nos formes.

Tous ces artistes scavent bien faire ce qu’ils font; mais ils ne scavent pas ce qu’il faut faire.

Il faut que des cheveux blonds soient longs et que des cheveux bruns soient courts. Pourquoi.

L’homme vêtu à tête nue et l’homme nud à tête coiffée.

Casque de plumes et ceintures de plumes. Creux aux talons, etc.

13 avril.

La pudeur et la piété. — Qu’il faut les respecter dans les légèretés de la conversation. Que les exposer à rougir et les flétrir est un véritable attentat, un jeu grossier. Des sentimens si délicats et des qualités si modestes n’ont-ils pas assés de beauté?

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