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Un orateur athénien disoit : « Héritiers de la fortune de vos pères, soyez aussi les héritiers de leurs sermens. » Liaison entre ces deux choses; respect dû aux loix en vertu desquelles tout ce qu’on aime a été transmis; indivision du bienfait et de la reconnoissance.
Trois choses attachoient les anciens à leur sol natal, les temples, les tombeaux et les ancêtres. Les deux grands [liens] qui les unissoient à leur gouvernement étoient l’habitude et l’ancienneté. Chez les modernes l’espérance et l’amour de la nouveauté ont tout changé. Les anciens disoient nos ancêtres, nous disons la postérité; nous n’aimons pas comme eux la patrie, c’est-à-dire le pays et les loix de nos pères; nous aimons plutôt les loix et le pays de nos enfans; c’est la magie de l’avenir et non pas celle du passé qui nous séduit. Mais la première est naturelle, la seconde est artificielle.
24 mars.
Curiosité ou désir de scavoir. Ses abus : relâchemens qu’elle a introduits dans cette partie de la morale qui a pour objet les loix de l’histoire. On ne permet à tout écrivain de tout dire que parce qu’on veut tout scavoir. C’est moins par amour pour la vérité que par une insatiable curiosité.
La dame de Charité de Greuze et sa fille. On voit bien que c’est un enfant qu’elle n’a pas fait, mais qu’elle a reçu.
Tacite. Ce qui nous reste de ses ouvrages nous a été conservé par un monastère de Westphalie où ils furent découverts vers l’an [ ] du siècle. (Vid. Bayle, art. Tacite). Ainsi ses écrits doivent leur durée à cette même Germanie où aucun écrit, aucunes lettres n’étoient connus lorsqu’il se plaisoit à en décrire le climat, l’histoire et les mœurs.
1ᵉʳ avril.
La reliure recommande un livre. Il faut qu’un livre rappelle son lecteur, comme on dit que le bon vin rappelle son buveur. Il ne peut le rappeler que par l’agrément. Un certain agrément doit se trouver même dans les écrits les plus austères.
Sensibilité débordée; c’est-à-dire, répandue hors de son canal et qui n’est pas contenue par les digues de la raison. Alors elle inonde tous les objets et remplit la tête aussi bien que le cœur.
...Et la prière seule peut parler dignement de lui.
A. Mais peut-être, mon cher ami, le sentiment de la piété est formé de la même substance qui produit les autres amours.
B. Cela peut être.
A. Il doit donc s’épuiser comme eux.
B. Il est possible.
A. Or, ne dit-on pas que l’incontinence épuise l’amour?
B. Il est vrai.
A. Si donc nous voulons rendre nos citoyens pieux nous aurons soin de les rendre continens.
B. La conséquence est juste.
A. Nous travaillerons à maintenir les corps chastes afin d’avoir des âmes qui soient religieuses.
B. Cela est bien dit.
A. Il est vrai peut-être, qu’il y a des hommes en qui le fluide qui fait aimer est tellement abondant qu’il est chez eux comme inépuisable et peut suffire aux deux amours.
B. Cela se pourroit.
A. Mais nous nous garderons de le dire.
B. Pourquoi nous en garderons-nous?
A. Parce que presque tout le monde, dans un moment de passion, se croiroit doué de cette richesse de tempérament et, s’abusant ainsi soi-même, se livreroit avec confiance aux voluptés.
B. Il pourroit se faire.
A. Nous tairons donc cela ou, si nous le disons, nous dirons aussi autre chose.
B. Quelle autre chose dirons-nous?
A. Nous dirons que dans les hommes dont je parle, l’abondance que la nature a mise en eux est un luxe et par conséquent un danger, que si la modération ne leur est pas nécessaire ses utilités ne leur sont pas non plus possibles, que s’ils sont capables d’incontinence et de piété ils ne peuvent avoir qu’une piété désordonnée, interrompue, excessive et qui ne peut les émouvoir que par accès comme une fièvre.
B. A la bonne heure.
A. Nous avertirons qu’en parlant de la piété nous n’entendons pas seulement celle qui a pour objet les dieux, mais celle qui embrasse aussi les parents, les enfants, la patrie et le genre humain.
B. Soit.
A. Nous déclarerons par conséquent de tels hommes capables d’être des pères et des fils, des citoyens et des amis très ardens et très inquiets, mais incapables de se montrer constamment des amis sages, des citoyens zélés, des pères tendres, des fils soumis et respectueux.
B. Comme vous voudrez.
A. Nous les fairons redouter des autres hommes comme des caractères véhémens et capricieux sur lesquels on ne peut compter.
B. J’y consens.
A. Et nous ne contribuerons à induire personne à se contenter d’un semblable tempérament s’il en est doué, ou à l’ambitionner s’il ne l’a pas.
B. Cela sera sage.
A. Avec cette précaution nous pourrons tout dire hardiment. Car scavez-vous (mon cher ami) d’où vient qu’il y a des vérités pernicieuses?
B. Je ne scai s’il y en a de telles.
A. Oui il y en a, on ne peut en disconvenir et ce qui les rend telles, mon cher ami, c’est qu’elles sont seules, c’est-à-dire qu’elles ne sont pas offertes à l’esprit avec quelque autre vérité qui, en les accompagnant, en les tempérant, en leur servant de contrepoids et presque de contrepoison, pourroit les rendre très utiles. Aussi ne faut-il dire une vérité aux hommes que lorsqu’on peut leur en dire deux. Et si on n’en trouve qu’une il faut la tenir en réserve, la renfermer en soi et attendre l’autre vérité, sa compagne, qui par son union avec celle-là doit produire l’utilité. On dit, mon cher ami, qu’une intelligence supérieure et bonne, ayant imaginé le vin le premier, ne put se résoudre à donner l’idée de cette invention aux hommes qu’elle devoit créer[,] que lorsqu’elle eut aussi imaginé l’eau qui tempéreroit le vin. Notre prudence est d’imiter les êtres que nous nous figurons plus parfaits que nous. Si donc nous faisons quelque découverte, ne la communiquons aux autres que lorsque nous pourrons leur offrir ensemble et dans le même instant l’eau et le vin de la vérité
(1ᵉʳ avril, le matin, 1797).
La perfection se compose de minuties. Le ridicule est de les mettre hors de leur place et n’est pas de les employer.
2 avril.
Les passions sont aux sentiments ce que la pluye est à la rosée, ce que l’eau est à la vapeur.
L’étude exclusive de l’histoire naturelle courbe constamment vers la terre. L’esprit ne lève plus ses yeux.
Il y a des esprits qui deviennent meilleurs en vieillissant : tel est celui du poëte Le Brun.
L’imagination a fait plus de découvertes que les yeux.