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IV
— Et l’air où toutes les semences sont contenues, et la terre cette matrice universelle, et l’eau qui donne aux germes l’accroissement, et le feu principe essentiel de toute force générative.
— Ces gens là ne sont point des hommes et des femmes ; ce sont des mâles et des femelles.
— D. me disoit un jour : « Je voudrais qu’on donât au peuple tous les jours un bon diné, un bon soupé, un bon habit ; un bon lit toutes les nuits, et tous les matins des coups de bâton. »
— Il y a une certaine pudeur à garder dans la misère ; elle a pour principe cette répugnance louable et naturelle à tous les hommes bien nés d’exposer aux ïeux d’autrui des objets dégoûtans et désagréables.
Il faut bien se garder de porter atteinte à cet honête sentiment soit dans les autres, soit dans soi-même.
Il est des hommes dont les bienfaits violent l’infortune, si l’on peut ainsi parler ; il en est d’autres dont les plaintes ou la contenance prostituent en quelque sorte leur malheur à tous les passans.
Il faut que le pauvre ait la modestie des jeunes vierges qui ne parlent de leur sexe et de leurs infirmités qu’avec retenue, en secret, et par nécessité.
Une misère dévergondée indique toujours une âme commune.
Jeunes gens, parlés entre vous de vos embarras, comme les jeunes filles parlent entre elles de leurs mois, c’est à dire en riant, en folâtrant.
— Les hommes sont des enfants. Il faut tout leur pardonner, excepté la malice.
— Le peuple est vil ?... C’est qu’il est peuple. Plaignés le donc d’être peuple et désirés un autre état de choses où il ne se trouve ni grands ni petits.
— C’est un tact excellent que celui de ridicule. Par lui, on scait qu’on doit éviter une multitude de choses qui nuiroient aux plaisirs communs.
V
Il y a pendant la pluie une certaine obscurité qui allonge tous les objets. Elle cause d’ailleurs par la disposition où elle oblige notre corps à se mettre un certain recueillement qui rend alors l’âme infiniment plus sensible. Ce bruit même qu’elle cause et que les latins exprimoient en la nommant densissimus imber, en occupant continuellement l’oreille, éveille l’attention et la tient en haleine. Cette espèce de teinte brune que l’humidité donne aux murailles, aux arbres, aux rochers, ajoute encore à l’impression que font ces objets. Et la solitude et le silence qu’elle étale autour du voyageur, en obligeant les animaux et les hommes à se taire et à se tenir à l’abri, achèvent de rendre pour lui les impressions plus distinctes. Enveloppé dans son manteau, la tête recouverte, et cheminant dans des sentiers déserts, il est frappé de tout, et tout est agrandi devant son imagination ou ses yeux. Les ruisseaux sont enflés, les herbes sont plus épaisses, les minéraux sont plus apparens ; le ciel est plus près de la terre, et tous les objets, renfermés dans un horizon plus étroit, ont plus de place et d’importance.
— Ce qui rend les eaux consolantes, c’est leur mouvement et leur limpidité...
— Le froid qui nous oblige cependant à prendre les mêmes attitudes que la pluye, ne nous donne ceppendant pas les mêmes dispositions. Dans le froid tout se racourcit à la vuë et s’amoindrit, diminue à l’ouïe. Tout glisse alors sur nos sens glacés etc.
Nota. Dites « je suis glacé par le froid de l’hiver et de l’âge ». Il y a du choix et une grâce convenable dans ces expressions. Au contraire il n’y en a point dans celles-ci quoique fort semblables — « je suis brûlé par les feux du soleil et de l’amour ». — C’est que, par sa disposition naturelle, l’âme est forte quand elle parle du malheur et délicate quand elle parle du plaisir.
Nota. 2° Si je disois « je suis glacé par les années et l’hyver me glace aussi » il n’y a plus de choix alors, plus de grâce dans cette expression. En perdant sa brièveté, elle a perdu tout son mérite, parce qu’elle n’indique plus qu’une froide combinaison.
Et, au contraire, dites « l’amour me brûle et le soleil me brûle aussi », ces deux idées qui ne convenoient point dans leur mélange s’assortissent très bien à une certaine distance. Ces expressions ainsi séparées sont devenus aimables. Elles sont l’indice d’une âme légère qui voltige facilement dans ses émotions et à qui le moindre rapport suffit pour aler d’objets en objets et établir entre eux des liaisons, mais sans les brouiller et les confondre etc., etc.
— Le peuple a pour le pain un grand respect et une sorte de vénération religieuse.
Je ne sçais si l’on ne l’obligeroit pas plutôt à tout autre sacrilège qu’à fouler du pain aux pieds.
Je suis persuadé que, si quelque souverain s’avisoit de cette action folle, il exciteroit une horreur que rien ne diminueroit jamais et qui aboutiroit à soulever dans ses états une sédition épouvantable. Rois du monde, mangés des enfants et dormés tranquilles, mais n’outragés pas le pain que mange le peuple, car vous mourriés de mille morts.
Peut-être ce n’est pas seulement parce que le pain le nourrit que le peuple le révère ainsi, mais parce qu’il l’a semé, l’a cultivé, l’a recueilli, l’a vanné, trié, moulu, paitri ; et surtout parce qu’il est rare.
Je doute que le sauvage révère le manioc autant que l’Européen [révère le pain].
La religion qui cacha J.-C. sous les apparences du pain ne pouvoit choisir un simbole plus touchant. Elle étoit digne par cela seul d’être la religion des infortunés.
VI
Un grand écrivain est celui qui sçait 1° désigner tous les objets par des dénominations intéressantes, assortir ces différentes expressions de manière qu’elles se relèvent et se fassent valoir. C’est ainsi que l’art de faire un bouquet consiste d’abord à choisir des fleurs agréables et puis à les marier avec intelligence. Un grand auteur est celui qui ne m’exprime que des idées et des sentimens importants et qui sçait les distribuer et les placer les uns parmi les autres de manière à donner à chacun plus d’effet et de puissance. Dans l’écrivain et dans l’auteur, l’invention est la même et la méthode est la même. Dans le premier, chaque terme pris à part a sa beauté ; dans le second, chaque proposition isolée a son sens.
— Décomposés un poème excellent ; désunissés-en toutes les expressions, et faites-en un amas, un chaos. Donnés ce chaos à débrouiller à un écrivain médiocre et de ces parcelles éparses dites-lui de créer à sa fantaisie un monde, un ouvrage ; s’il n’ajoute rien, il est impossible qu’il fasse de tout cela quelque chose qui ne plaise pas. De même, changés l’ordre de toutes les pensées d’un beau discours ; mettés les conséquences avant les principes et ce qui suit avant ce qui doit précéder ; démolissés, ruinés tant qu’il vous plaira : il y aura toujours dans ces matériaux renversés de quoi retenir et satisfaire les regards d’un observateur.
— La logique du stile exige une droiture de jugement et d’instinc supérieur à celle qui est nécessaire pour enchaîner avec perfection l’infinité des parties du sistème le plus vaste ; car le nombre des mots est infini, la manière dont il faut varier chacune de leurs combinaisons est infinie, le nombre de ces combinaisons est infini. Un sistème, quelque grand qu’il puisse être, ne peut embrasser cette multitude de détails infinis. Ajoutés que les pensées offrent dans leurs extrémités une certaine étenduë, par conséquent une multitude de points, et qu’il suffit qu’elles se touchent par un point. Mais, dans le stile, chaque chose est si déliée et si fine, qu’elle échappe en quelque sorte au contact. Et ceppendant il faut que ce contact soit parfait, car il ne peut être qu’entier ou nul. Il n’y a qu’un point, un seul point par lequel un mot puisse correspondre avec un mot selon l’occurrence. Il faut pour être un grand écrivain une perspicacité d’esprit, une finesse de tact plus grande que pour être un grand philosophe.
— Remarqués comme, dans les disputes, chacun donne à son opinion un tour sentencieux. C’est que, de toutes les formes de discours, c’est la plus solide. Elle répond à la forme carrée en architecture. Et comme chacun, dans la dispute, cherche à se fortifier, chacun asseoit son opinion de la manière que l’instinc lui indique être la plus propre à résister à l’attaque. Quant aux choses d’une vérité reconnue et qui n’ont à craindre aucune contradiction, aucune hostilité, si j’ose ainsi dire, on leur donne ordinairement une certaine rondeur, une expression à contour, forme qui réunit la grâce à la solidité et la simplicité à la richesse. Or dans le stile il faut établir les vérités comme si elles étoient universellement reconnues.
VII
C’est bien assés obtenir des hommes que d’en obtenir de la condescendance pour nos imperfections naturelles, du secours pour nos besoins essentiels et de l’indulgence pour les infirmités auxquelles nous sommes inévitablement assujettis. Pourquoi vouloir les surcharger en exigeant d’eux qu’ils se prêtent à des fantaisies dégoûtantes, à des goûts dépravés, à des incommodités ridicules ? N’imposés-vous pas un poids assés lourd à la société par vos malheurs, votre inutilité, vos maladies ?
Et manquera-t-on d’humanité si l’on jette par la fenêtre les sales... que vous portés entre vos bras à table et que vous donnés pour convives à d’honnêtes gens ? Sera-ce manquer aux égards que les hommes se doivent de chasser vos chiens insolens lorsqu’ils vous étourdissent par leurs aboiemens, ou de les frapper avec le pied s’ils osent vous mordre ? Osés vous appeller amis infidelles ceux qui désertent vos maisons pour éviter l’insupportable puanteur de vos singes, de vos perroquets, de vos gredins ?
Femmes insolentes ! c’est à vous de chasser vos gredins, vos perroquets et vos singes.
O comédien Baron ! pourquoi diable avais tu des gens ?
— Une femme osoit me raconter que son mari avoit voulu se battre parce qu’on lui avoit pris un bichon. C’étoit un fou que votre mari et il étoit digne de vous, femme folle que vous êtes.
— « Je veux mourir, je veux mourir »... eh ! mourés. Une âme grande peut avoir quelquefois cette fantaisie, il faut l’en distraire. Un enfant est capable de ce mouvement de fureur, il faut l’enfermer. Mais vous ?...
— Ces hommes solitaires s’imaginent que tout est fait, s’ils respirent l’air sans le corrompre et s’ils mangent du pain en le païant. Eh mes amis ! tout n’est pas fait, il faut encore remplir sa tâche. « Mais je fais honnêtement mon métier. » Ton métier ! ton métier ! est-ce que la nature n’a pas donné pour métier à tous les hommes de se consoler, de s’entraider, de se réjouir les uns les autres, de se pardonner, de s’encourager, de se fortifier par des doléances communes, et de rendre heureux par d’aimables congratulations ? « Mais on ne peut pas tout faire. » Qui te l’a dit ? La paresse, la lâcheté, l’exécrable égoïsme. « Mais je suis occupé de musique, de statues, de tableaux. » Eh jette au feu ta musique, tes tableaux, tes statues, car tu ne fairas jamais bien ton métier de musicien, de peintre, de statuaire si tu ne sçais faire auparavant ton métier d’homme.