Tap the page, move to the top or bottom edge, swipe down, or press Tab to reveal reading controls. Use the arrow keys or swipe sideways to turn pages.
N° 6
C’est, comme on l’a fort bien remarqué, parce qu’il n’y a chez les animaux qu’une perfectibilité d’individu et non une perfectibilité d’espèce ; c’est à dire qu’ils peuvent apprendre, mais ils ne peuvent rien enseigner.
— Ce que les animaux sans éducation scavent, ils le scavent par le témoignage de leur organisation. Aussi ils le scavent tous.
— L’égoïsme est l’amour de soi dans le sens le plus individuel.
— Les malheurs de l’espèce humaine viennent de la faute de l’homme.
— Eh bien s’il vous a peint un fils sans respect et sans amour pour son père, si quelqu’autre vous représente des amantes perfides, des amis sans foi, des pères dénaturés, des épouses homicides ! hommes efféminés, est-ce sa faute ; c’est celle de vos mœurs. Et chaque trait de ces odieux personages vous dit « voilà ce que vos institutions ont fait ».
— Votre commerce n’est qu’une guerre d’argent ; votre commerce vous a donné cette avidité qui vous ronge ; votre commerce a fait la moitié de vos maux. Et ne vous a fait aucuns biens. O grands hommes et vous parlés des avantages du commerce ! c’est que vous concevés une espèce de commerce bien différente. Le commerce seroit beau, plus beau même que vous ne l’avez conçu, s’il se faisoit de peuple à peuple par une seule émulation de générosité et de bienfaisance.
— Les âmes grandes voient trop souvent dans nos institutions une grandeur qui n’y est pas, mais qui pourroit y être. La même perfection qui fait qu’elles élèvent tout et que leurs regards répandent en quelque manière une sorte de grandeur sur tout ce qu’elles contemplent, fait aussi qu’elles se trompent souvent.
— Peignés dans les passions exclusives et dominantes le cri de la nature qu’elles tourmentent et l’effort de l’âme qu’elles épuisent.
— (Il faut que je cherche jusqu’à quel point d’après l’hipothèse de l’ordre universel l’union de l’homme et de la femme peut être exclusive ; jusqu’à quel point ils peuvent devenir propriété l’un de l’autre.)
— Que le travail et le repos partagent également le temps de la veille dans vos institutions.
— Nous nous attachons aux mœurs qui ont été, aux mœurs qui sont ; nous ne saisissons que des formes fugitives... Ils pensent aux mœurs qui doivent être.
— Songe au passé quand tu consultes, au présent quand tu jouis, à l’avenir dans tout ce que tu fais.
— Les meilleures mœurs (ou les habitudes) ne guident l’homme que dans un nombre donné de circonstances. C’est la vertu seule (ou les principes) qui fait que sa vie est une, toutes ses actions droites, et qu’il scaura toujours ce qu’il devra faire et ne sera jamais étoné de ce qu’il aura fait.
— « Si l’on ne peut être heureux sans vertu, on ne peut être vertueux sans un peu de bonheur » cela est très bien dit et en général cela est très vrai.
— Ce fut un assés beau prix de ses travaux de se consoler de les voir sans récompense.
II
Je cherche quel rang les femmes devroient occuper dans la république. Nous en avons fait une sorte de propriété. Ce domaine que nous avons pris sur elles est-il juste ? Je me souviens du principe que nous avons établi plus haut « toutes les fois que, par quelque institution un seul des droits d’un être est blessé cette institution est mauvaise ».
J’examine ce qui est et je vois que le droit de disposer de soi-même ne peut être dans notre morale exercé légitimement qu’une seule fois par une femme dans toute une vie. Je vois dans nos mœurs une transgression perpétuelle de cette loi. Est-ce nos mœurs ou notre morale qu’il faut condamner ?
Je me rappelle un autre de nos principes : « Comment ce que les âmes innocentes peuvent commettre sans remords seroit-il un crime ? » Et je vois que celles qui transportent leurs amours et leurs caresses à d’autres hommes que celui auquel elles s’étoient d’abord livrées sont souvent douces, laborieuses, humaines et même chastes. Je les vois se livrer à leurs penchants dans la sécurité qu’inspire la vertu si rien ne peut être conu de leurs plaisirs secrets.
J’avouë que leur conduite alors me paroît une réclamation sensée plutôt qu’une violation criminelle de cette loi que je vois partout établie.
III
— La nature bien ordonnée contemplée par l’homme bien ordonné, voilà le beau poétique.
— Il n’est presque point de philosophe qui ait de principes. Parcourés leurs écrits, vous verrés des vérités isolées, des ruines çà et là répandues d’un édifice dont on ne trouve aucune pierre fondamentale.
— O noble espèce humaine, combien d’années, de lustres et de siècles s’écouleront avant que tu touches au point au delà duquel est la perfection.
— Dardenne est mort. Quelle mort ! et quelle perte ! que d’erreurs il eût détruites, que de vérités il eût enseignées. Je mourrai peut-être à son âge, hélas et l’expérience de deux hommes de bien sera perduë pour leurs semblables.
— Je pense que l’homme qui n’auroit point de langue pour s’exprimer auroit moins d’idées et seroit attentif à un plus petit nombre de sensations. Sa mémoire et son imagination seroient moins riches...
— Il seroit utile de chercher si les formes que donne à son nid un oiseau qui n’a jamais vu de nid n’ont pas quelque analogie avec sa constitution intérieure.
Je serois porté à croire qu’il est des idées qui nous viennent de nos formes intérieures.
L’instinc dans tous les cas n’est-il pas les effets des impressions nécessaires que produisent certaines sensations ? N’est-il pas un pur méchanisme ?
La rapidité même avec [laquelle] nous agissons par ce qu’on nomme instinc ne nous permet [pas] de nous observer dans ce moment. Aussi l’instinc et la réflexion n’ont jamais les mêmes sujets. C’est peut-être pour cela que plus un animal est pourvu d’instinc moins il est pourvu de raison.
Les quadrupèdes ont plus d’esprit que les volatilles : ils ont un sens de plus dans le toucher ou du moins ce sens se développe plus en eux.
— Les reptiles doivent être les plus prudens des animaux. Leurs notions doivent être presque toujours claires et vraies. ils doivent avoir beaucoup d’ignorance et peu d’erreurs.
— Les poissons doivent être, comme les oiseaux de proye, fins et bornés.
— Le goût des Chinois est cérémonieux et bizarre comme eux. Comment un peuple qui connoît aussi peu le beau poétique pourroit-il connoître le beau moral ? Quand on vous dira qu’un peuple est scavant, examinés toujours à quel point il conoît le beau dans les arts si vous voulés scavoir s’il est grand et vertueux.
— L’architecture doit peindre les hommes en peignant les lieux. Il faut qu’un édifice annonce aux ïeux celui qui l’habite ; et les pierres, le marbre et le verre doivent parler et dire ce qu’ils nous cachent.
— Nos croisées, par leur forme et leur distribution, pourroient supléer aux effets des colonnes antiques et elles ont même un avantage de plus. Ces grandes croisées, ces glaces semblent annoncer deux choses très agréables, la lumière et le bon accueil.
— Dans l’orient où les hommes sont plus nombreux, on les traite comme on traite partout les productions viles et abondantes. On les consomme sans nécessité.
— En lisant l’histoire de tous les peuples, on est persuadé qu’ils doivent avoir une origine commune. Leurs erreurs religieuses frappent par leurs ressemblance[s]. Ou c’est un héritage funeste transmis par un peuple premier aux autres peuples ses enfans ; ou c’est une contagion apportée de proche en proche par les voyageurs de tous les païs.
— Nous ne nous apercevons pas que le charme des fables de Lafontaine est dans le choix de ses personnages... Ils ne demandent qu’à s’approcher de toi.
— La morale, cette science de se rendre heureux et juste, est de toutes peut-être la moins avancée. On ignore ses vrais fondemens au point que quelques philosophes qui pourtant croïoient que la vertu se prouve, puisqu’ils vouloient l’enseigner, la regardoient purement comme un sentiment inné. Il est bien vrai que nous avons en naissant la conscience secrète de notre destination ; il semble qu’il y ait en effet des idées qui ne nous viennent pas du dehors. Il y a des actions machinales. Et il ne seroit pas peu utile de chercher jusqu’à quel point elles ont de l’analogie avec ce moule intérieur si peu conu.
— Idée profonde et qui servoit comme de baze à un sistème qu’il méditait sur la législation. Idée importante et neuve qui découvre le vice de toutes les institutions politiques. Toutes ont sacrifié une partie de l’homme à l’autre et ne se sont pas moins opposées à son bonheur qu’à son achèvement. Au lieu de hâter et de conduire le développement de ses affections sociales, toutes les ont ou égarées ou perdues. Toutes l’ont empêché de croître, de s’élever et de s’étendre, comme ces arbres malheureux qu’on mutile dans tous leurs rameaux et qu’on ploïe avec effort en cent manières pour un usage qui ne dut pas être le leur.
L’homme n’est imparfait et méchant que parce qu’il a quelques passions et ne les a pas toutes. Ses passions ne sont mauvaises que lorsqu’elles sont détournées de l’objet fait pour elles ou qu’elles ne sont pas combinées les unes avec les autres dans leur proportion convenable.
Selon lui...
— En effet l’homme éclairé aïant des jouissances plus nombreuses, plus étendues et mieux dirigées que celles des autres hommes a plus qu’eux toute sa nature, comme celui qui a tous ses sens existe plus que celui qui n’en a qu’un ou deux.
Aussi il faisoit consister « le principe unique de la félicité d’un être » dans le dévelopement entier de toutes ses facultés.
— Chez les Romains par exemple l’amour de l’estime fut détourné de son objet véritable par la passion des conquêtes. A Lacédémone et à Carthage par la cupidité du lucre. L’amour des hommes étoit étouffé par le patriotisme.
— Ceux qui veulent tout ramener à l’égalité naturelle ont tort. Il n’y a point d’égalité naturelle. La force, l’industrie, la raison élèvent des différences entre les hommes à chaque pas. C’est le chef-d’œuvre de la raison humaine.