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ANNÉES 1779-1783
1
— Il n’appartient qu’à la tête de réfléchir ; mais tout le corps a de la mémoire. Les pieds d’un danseur, les doigts d’un musicien habile, ont, dans un degré eminent, la faculté de se ressouvenir.
— Je soupçone que les organes de la pensée sont distribués en plusieurs classes. Par les uns on imagine, par les autres on réfléchit etc. de manière cependant qu’aucun n’est ému sans émouvoir les autres. Les hommes d’un grand génie sont ceux où ces organes ont une telle force et une telle union, qu’ils sont toujours émus ensemble, dans une exacte proportion.
— La faculté dominante dans chaque homme est celle dont les organes ont été plus exercés. L’exercice donne à nos organes intérieurs comme à nos membres extérieurs plus de mobilité, de force et de souplesse.
— Le poète s’interroge, le philosophe se regarde. La réflexion produit les passions parce qu’elle est une contemplation réitérée d’un objet.
— Voulés-vous connoître le mécanisme de la pensée, et ses effets ? lisez les poètes. Voulés-vous connoître la morale, la politique ? lisez les poètes. Ce qui vous plaît chés eux, approfondissés-le : c’est le vrai.
— Je l’ai dit ailleurs « le toucher est celui de tous nos sens qui donne des jouissances plus entières et plus pleines » ; aussi les plaisirs, lorsqu’on les goûte une seconde fois par la mémoire et la réflexion, sont-ils plus doux que dans le moment de leur jouissance réelle. C’est qu’alors on les embrasse, on les étreint, on les manie. Les plaisirs dont on se souvient sont plus doux et moins vifs que ceux qu’on imagine.
— On pourroit imaginer un squelette artificiel où l’on fairoit voir la pensée, ces fibres qui échappent à l’anatomiste et qui sont le principe de l’intelligence dans l’homme. Notre organisation intérieure est bien peu connuë. J’ai observé que les fibres oculaires ont une union intime avec les organes de l’imagination, qu’il y a une correspondance étroite entre ces fibres et les fibres érecteurs Si l’on tient l’œil fermé dans un état de très forte contraction, il est impossible d’imaginer ; si l’on le tient ouvert dans un état de dilatation extrême la même chose arrive.
— L’imagination est celle de nos facultés qui exige le plus le concours de toutes les autres. Sans l’imagination la sensibilité est réduite au moment où l’on existe. Les sensations sont plus vives, plus courtes et n’ont point d’harmonie, dans leur succession.
— Il n’y a point sans doute de causes finales ; mais les êtres sont faits les uns pour les autres par la même nécessité qui fait qu’ils existent.
— La vertu, c’est la santé de l’âme.
— Le crime nous fait voir des ennemis partout et la vertu des amis.
— La bienveillance associe à nos facultés et à nos jouissances les jouissances et les facultés de tous les objets qu’elle embrasse. L’homme et un être immense, en quelque sorte, qui peut exister partiellement, et dont l’existence est d’autant plus délicieuse qu’elle est plus entière et plus pleine.
— Les arts, la philosophie et tous les efforts de l’intelligence et de l’industrie humaine ne peuvent avoir qu’un but ; d’étendre les limites individuelles de l’homme.
Nᵒˢ 2 et 3.
(Je chercherai les rapports des mots aux pensées et des périodes à la succession harmonique de nos affections.)
L’habitude de la vertu fait enfin qu’elle n’est plus un sacrifice. Elle devient goût, instinc, mœurs. Les caractères nobles, généreux, sont ceux qui ont un instinc promp de leurs vrais intérêts.
— Le bonheur de l’homme est dans son existence entière et absolue.
— Le beau est un ; mais nous trouvons beau tout ce qui approche du vrai beau ; par exemple il n’est qu’un terme propre pour exprimer chaque idée, mais nous trouvons propres beaucoup de termes qui ne sont pas celui-là mais qui en approchent.
— La vertu conduit aux mœurs ; les mœurs conduisent à la vertu ; les manières sont une partie essentielle des mœurs. Il faut se donner des manières belles, simples et convenables dans chaque occasion pour parvenir à la sublime sagesse. Il seroit bon de ne rien faire et ne rien dire d’après l’usage, lorsqu’on veut ne sentir et ne penser que d’après soi.
Les manières sont aux sentimens ce que les paroles sont aux pensées. L’art de parler doit précéder l’art de penser ; c’est ainsi que par une gradation naturelle les manières pourroient précéder les sentimens et y conduire.
— L’honeur ! le goût ! expressions que nous faisons en France mentir à leur véritable sens, toutes les fois peut-être que nous les employons.
— On ne devrait écrire ce qu’on sent qu’après un long repos de l’âme. Il ne faut pas s’exprimer comme on sent, mais comme on se souvient. J’en dirai la raison.
— La justice et la justesse sont deux qualités qui dérivent de la même source.
— Sans l’intelligence l’homme n’est que physique, c’est à dire qu’il est réduit à l’existence du moment, aux sensations ; il ne connoît ni le passé ni l’avenir, il ne conoît que le présent. Il n’a ni besoins ni plaisirs moraux. Ses bornes individuelles, son moi ne sont ni au delà du lieu qu’il occupe ni au delà de l’instant où il l’occupe.
N° 4.
Nos plus doux plaisirs sont en eux, nos plus beaux besoins ne peuvent être satisfaits que par [eux]. Au sein même de toutes les jouissance du luxe et des arts l’homme ne peut se passer de l’homme. Tant la nature nous unit, quand nos institutions nous séparent !
— Tout ce qui multiplie les nœuds qui attachent l’homme à l’homme le rend meilleur et plus heureux.
N° 5
— L’opinion publique a grand besoin d’être éclairée sur deux grands objets, la morale et les arts.
— Il faudroit faire les plus petites choses par les plus grands motifs et voir dans les plus petits objets les plus grands rapports. Voilà le grand moyen de perfectionner en soi l’homme sensible et l’homme intellectuel.
— Le plus humble stile donne le goût du beau, s’il exprime la situation d’une âme grande et belle.
— Imaginés l’ordre universel. Tout ce qui y est conforme dans les idées, dans les images, dans les sentimens, dans les institutions est beau ; tout ce qui y est conforme dans les actions, dans les projets, dans les entreprises est bon. Voilà la règle.
— La durée est un des premiers moyens de la perfectibilité de l’homme.
— Le beau parfait exerce à la fois toutes les facultés de l’homme développées dans toute leur étendue.
— Il faudroit, pour écrire parfaitement, écrire et penser comme écriroit et penseroit l’homme parfait dans sa constitution au moment où toutes ses facultés seroient en lui parfaitement ordonnées. Cette situation seroit possible dans cet état de l’âme où toutes ses passions seroient développées dans toute leur force et leur étendue et combinées dans un équilibre parfait.
— Tout ce qui rend les passions plus pures les rend plus fortes, plus durables et plus délicieuses.
— On pourroit tellement préparer l’éducation de l’homme que tous ses préjugés seroient des vérités, et tous ses sentimens des vertus.
— Quant à l’existence d’êtres dont la nature seroit différente de la nature de tous les êtres connus, il ne faut adopter aucune conjecture.
— La raison est dans l’homme le suplément universel de l’impuissance de la nature.
— C’est aux poètes à former les langues, aux philosophes à les réformer. Que de mots sont des erreurs ! Et si l’héritage de découvertes que chaque génération devroit se transmettre étoit aussi considérable qu’il pourroit l’être, que de révolution arriveroi[en]t dans une langue tous les cent ans.
— Ecrivains, écrivains, oubliés le passé et ne songez qu’à l’avenir.
— Ah ! il faut, pour plaire aux peuples corrompus, leur peindre des passions désordonnées comme eux. Ces âmes à qui leur désordre a rendu les grandes émotions nécessaires, sont avides d’excès dans leur implacable faim. C’est ainsi que les hommes accoutumés à la crainte de la tempête, à l’espérance du calme, à tous les grands mouvemens qu’apportent de longues et périlleuses navigations ne goûtent plus le repos et la terre, et demandent sans cesse la mer et ses écueils, l’orage et ses horreurs.
— Voyés aux spectacles combien les âmes émuës ont le tact rapide et le discernement exquis !... dans le moment de l’émotion universelle il n’est pas un seul homme qui n’ait du goût.
— Comme les beaux sentimens rendent la phisionomie belle — cet homme me parut un ange dans ce moment de larmes et de sensibilité — un moment après il redevint tranquille, je voulus le regarder, il étoit affreux.
— L’intelligence et la sensibilité ne sont dans l’animal qu’un superflu de sentiment et de vie.
— Les molécules qui animent et vivifient les fibres intellectuels leur sont envoyées de toutes les parties de l’homme. L’habitude continuelle de réfléchir attire sans cesse à la tête ce qui étoit destiné à nourrir les autres parties de l’homme — puisque l’intelligence est dans l’homme le produit de toutes ses autres facultés, elle doit en chaque homme participer du degré de leur excellence.
— Comment se fait-il cependant que l’intelligence fasse refluer la vie morale et le sentiment dans toutes les parties de l’homme ?...
— Telle est la force des organes de la pensée que de toutes les causes qui agissent sur nous ils sont la plus puissante.
— Des poètes.
— Voici la cause de tous les défauts des auteurs français : ils écrivent, ils pensent, ils parlent, ils jugent, ils imaginent trop vite... Et cela vient du vice radical de nos mœurs ; nous sommes trop pressés de vivre et de jouir ; nous jouissons et nous vivons trop vite.
— En France, il semble qu’on aime les arts pour en juger plus que pour en jouir.
— L’homme naturel doit être deffini celui qui vit, pense et sent de la manière la plus conforme à l’ordre.
— La perfectibilité humaine n’a point de bornes parce que nous pouvons associer à nos connoissances celles de tous les hommes qui nous ont précédés, à nos forces celles de tous les êtres qui existent avec nous.
— L’homme se change en fer, en flamme, en poisson, etc. lorsqu’il se sert d’un maillet, d’une fournaise, d’un navire etc.