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24 juin.
On craint plus en effet les âmes que le corps. Car on redoute plus l’opinion des hommes que leur bras.
La beauté naît de l’accord; elle est une harmonie. On dit que de beaux traits ne suffisent pas pour former la beauté. Ils sont alors comme des sons qui ne sont pas assés liés.
La beauté est une harmonie, le beau une perfection. Le beau est l’idéal de la beauté. L’innocence est un caractère inséparable du beau. Le remords est l’innocence après le crime. Le beau est la beauté de l’âme (dans l’artiste et dans son sujet). L’innocence est au beau ce que la santé est à la beauté. Le beau peut se passer de la santé mais non pas la beauté. Et la beauté peut se passer de l’innocence, mais non pas le vrai beau.
30 juin.
« La fille du logis ». Cette faute d’impression est heureuse. La fille du logis est la sensibilité même; l’imagination en est la folle. La raison en est la maîtresse ou « la dame du lieu ».
Il a tué le duc d’Enghien, mais le duc d’Enghien a tué sa gloire.
29 juin.
Cet homme n’a point la tête d’un homme d’esprit, il n’en a que la langue. Il n’y a rien de vif et de naïf dans ses opinions, tout y est raisonné. Ses métaphores sont toujours froides et ne naissent jamais du mouvement. Il n’a ni de quoi entrer dans les idées des autres ni de quoi faire entrer les autres dans ses idées. Il sort des phrazes de sa tête. Il ne voit que des phrazes dans les idées qui sortent de la tête des autres.
28 juin.
[Montesquieu.] « La loi en général (dit-il) est la raison humaine. » Non pas. La loi proprement dite, la vraie loi, est la raison de Dieu. La vraie loi est ce qui oblige, quand même le législateur humain ne l’auroit pas prescrit.
Montesquieu (chap. 2ᵉ, livre II) : « Libanius dit qu’à Athènes un étranger qui se mêloit dans l’assemblée du peuple étoit puni de mort. C’est qu’un tel homme usurpoit le droit de souveraineté. » Ce n’étoit pas l’usurpation qui fesoit son délit, mais l’adultère. Un tel homme, par sa présence et son suffrage pouvoit rendre douteuse ou fausse la légitimité de la loi. Je dis sa légitimité civile, qui est la majorité des voix des citoyens. C’étoit là un grand inconvénient et un grand crime digne du dernier châtiment. A s’en tenir à la raison de Mʳ de Montesquieu, on l’eût puni par point d’honneur. Un tel orgueil n’entroit point dans les mœurs des anciens.
« Le peuple (dit Montesquieu) est admirable pour choisir ». Il est peut être plus infaillible dans son estime que dans ses préférences. Athènes eut son Cléon, et Rome son Varron. Le peuple se sert de sa raison pour aprécier les hommes. Mais ce n’est pas toujours sa raison, ce sont ses passions qui choisissent. Jamais il ne choisit si mal qu’en France, tant que son pouvoir y a duré. Mais deux circonstances expliquent ses erreurs. Il ne pouvoit choisir qu’entre des inconnus : il choisit ceux qui le flattèrent. On vouloit tout boulleverser : il choisit les plus violens, les plus méchans et les plus haineux ennemis de ceux qu’il crut ses ennemis.
Montesquieu dit du peuple : « Il a besoin, comme les monarques et même plus qu’eux, d’être conduit par un conseil ou Sénat. » Belles paroles, qui avertissant à la fois les peuples et les rois de leur insuffisance à se gouverner, les engagent, par un sort qui leur est commun et qui tient à l’humanité, à recourir à la sagesse pour conserver l’authorité.
Mʳ de Montesquieu disoit dans sa préface : « On ne trouvera point ici ces traits saillants qui semblent caractériser les ouvrages d’aujourd’hui. » Il y en a plus dans son ouvrage que dans aucun autre livre. « Pour peu qu’on voye les choses avec une certaine [ ] les saillies s’évanouissent. » Mʳ de Montesquieu a prouvé le contraire. « Elles ne naissent d’ordinaire que parce que l’esprit se jette tout d’un côté et abbandonne tous les autres. » Elles naissent quelquefois du besoin de se faire entendre, parce que l’esprit, après avoir vu tous les côtés, saisit rapidement celui qu’il faut choisir pour piquer la curiosité, l’attention, et abbandonne tous les autres à l’attention avertie. Les saillies sont la ressource de ceux qui sont impatiens d’être entendus et qui veulent tout montrer, mais non pas tout dire. Elles naissent d’un grand besoin d’être compris en s’expliquant très vite. Une sagacité extrême en donne le talent, parce qu’elle nous rend ce talent nécessaire. — Tous ses traits sont des aiguillons qui réveillent l’intelligence. Tel fut l’esprit de Mʳ de Montesquieu et tel est le caractère de ses saillies.
(Saillies de mémoire. Mʳ de Montesquieu en a beaucoup : Italiam, Italiam... « mains paternelles », feuilles aux vents ), etc.)
Dimanche 1ᵉʳ juillet.
— Quand les places sont prises (Homère en Grèce, Confutzée à la Chine) alors ce qui devoit être dit a été dit. On ne peut faire de tels livres qu’en expliquant aux hommes ce qu’ils pensent et qu’en leur racontant ce qu’ils scavent.
Il faut que le poème épique soit un conte mieux arrangé et qu’un beau traité de philosophie soit les préjugés justifiés.
2 juillet.
Des préjugés nécessaires, ou qui se forment dans l’âme inévitablement et à son inscu (idées naturelles). Que ce sont des vérités; ou du moins les seules apparences sous lesquelles l’âme puisse habituellement concevoir certaines vérités. En les éclaircissant aux hommes, on ne leur apprend pas à les avoir, mais on leur apprend à les garder, ce qui met leur esprit à l’aise et leur fait grand plaisir.
Sans préjugés, on ne pourroit juger. Des préjugés qui précèdent l’expérience, pour ainsi dire, la pensée, — ou dont on a le sentiment sans avoir l’opinion. Actes secrets, involontaires, invisibles impressions.
Donnons au bien les plus beaux noms, et au mal les noms les plus doux qu’il nous sera possible, toutes les fois que nous voudrons aprécier les traitemens que nous ont fait les hommes. Car on s’appaise ainsi soi même.
Des passions qui viennent du cœur, des passions qui viennent du ventre, et des passions qui viennent du cerveau, où toutes les passions devroient se refroidir et se calmer.
3 juillet.
L’intelligence doit produire des effets semblables à elle, c’est à dire des sentimens et des idées. La matière par elle même ne produit que des sensations. Les métiers sont à cet égard comme la matière; les arts doivent prétendre aux effets de l’intelligence. Artiste! si tu ne produis que des sensations, que fais-tu avec ton art, qu’une prostituée avec son métier et le bourreau avec le sien ne puissent faire aussi bien que toi! S’il n’y a que du corps dans ton œuvre et si elle ne parle qu’au sens, tu n’es qu’un ouvrier sans âme, tu n’as d’habile que les mains.