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← ExitThe Notebooks of Joseph Joubert, Volume I
YEAR 1804

[Malebranche.] I. Mais à quoi bon chercher une essence à l’esprit. Il est lui même essence. Il n’est qu’essence. On le conçoit comme une essence. C’est une essence ou existence. La matière est en quelque sorte quelque chose de trop gros pour l’esprit. Pour la concevoir on a besoin de quelque chose de plus fin. On peut lui chercher une essence, c’est à dire etc. Mais à l’esprit on ne peut imaginer ou supposer en lui rien de plus facile à être conçu par sa témérité que lui même.

II. Le sommeil de l’esprit ou l’absence de sa pensée se conçoit aussi facilement que le sommeil du corps ou l’absence du sentiment en pleine vie.

III. La volonté est mouvement, soit; quoiqu’il semble qu’elle n’est que projet ou décret de mouvement.

IV. Vouloir est un acte; et penser, une occupation.

V. La douleur est comme un cri de la nature qui veut écarter ce qui lui nuit. Toute joye est comme un ah! d’aise.

VI. La tristesse (dit Malebranche) est toujours agréable. Il l’explique assés bien. (Vid. lib. III de l’Esprit pur, c. Iᵉʳ.)

VII. (20 avril). Ne pourroit on pas s’entendre mieux sur cette question en disant : la matière n’est point divisible en une infinité de parties qu’on puisse imaginer, mais en une multitude de parties dont on peut concevoir l’infinité?

VIII. Les mots au lieu de tableaux ou de figures sont une espèce d’algèbre; l’algèbre est une espèce d’alphabet. Elle substitue le chiffre ou la lettre à la chose. Car, dans la géométrie, la figure est la chose même.

IX. Subtilité d’images. Trompe peu, à ce que je crois, parce qu’elle [a] toujours quelque peu de corps où l’erreur peut se reconnoître, si elle y est. Elle préoccupe plus qu’elle n’aveugle. Mais cette autre subtilité (de raisonnemens ou de simples pensées) ne laisse aucune prise pour être détrompé, parce qu’elle ne fait rien voir. Tel est le raisonnement de Malebranche, que tous les hommes et même les diables aiment Dieu, parce qu’ils aiment le bien en général. On pourrait en raisonnant ainsi [prouver] qu’aucun honnête homme n’a d’ennemi, parce que tous les hommes aiment la probité en général. Dans l’opinion du p. [Malebranche], Dieu est moins considéré comme un être (être des êtres!) que comme une qualité.

X. Voici dans le même genre une autre subtilité plus solide, car elle n’est subtilité que par la nature sublime des objets dont il s’y agit. « La volonté, dit-il, est essentiellement mobile (et notre esprit essentiellement inconstant) parce que la possession de Dieu (qui seul est le bien tout entier) peut seule fixer le mouvement. » Jusques là, ajoute-t-il, « la volonté, toujours altérée d’une soif ardente, ne peut souffrir sans beaucoup de peine que l’esprit s’arrête pour quelque temps à des vérités (abstraites) incapables de la rendre heureuse. »

XI. Cette raison de l’inconstance de l’esprit est admirable[ment] développée plus bas (Vid. chap. IV, page 199, in 4° à double colonne, édit. de David 1721.) Et ibid. « Son opiniâtreté (de l’esprit) lui est aussi inutile que sa légèreté. »

XII. Un esprit en effet étant quelque chose de plus délié qu’une idée, nous ne devons pas avoir besoin de cet intermédiaire pour le voir. Et Dieu seul étant probablement purement esprit, il s’ensuivroit fort bien que Dieu seul est purement intelligible ou visible sans intermédiaire; mais etc.

XIII. Mais il n’a fait que substituer les idées aux espèces, c’est à dire une sorte d’images plus spirituelles à une sorte d’image qui l’étoit moins. On peut mieux dire encore des images qui ne sont point images à des images qui le sont, ou, pour parler comme lui, des êtres plus minces à des êtres qui l’étoient moins. O curas hominum!

XIV. Ah! voilà Malebranche qui fait des idées « des êtres réels » et positivement existans. Platon à qui on l’a tant reproché n’avoit pas à beaucoup près été si hardi. Ce qu’il ne donnoit que comme une manière d’expliquer, celui ci l’affirme comme une vérité indubitable. Et Malebranche est bien hardi à se mocquer des hardiesses. Les siennes ont plus d’excès que toutes celles qu’il reprend.

XV. De la création (Pag. 209, édit. in 4°). En effet créer un monde de la matière ou créer la matière de rien est un acte de puissance également divin.

XVI. « Les sens et l’imagination apliquent davantage l’esprit », dit-il. Donc les figures et les images. — Nota. De ce qui n’exclud rien. C’est à dire de ce qui en pareil sujet n’empêche aucun esprit d’imaginer à sa manière.

XVII. (22 avril). Voici cependant un correctif qu’il faut admettre : « ... Les idées des sens et de l’imagination ne sont distinctes (peut être il vaudroit mieux dire : ne sont nettes) que par la conformité qu’elles ont avec les idées de la pure intellection. » Cela est fort bien observé, et fort bien dit, et fort exact. — Ajoutez ce qu’il ajoute : « C’est... l’idée qui règle l’image. » Et « L’image d’un quarré, par exemple, que l’imagination trace dans le cerveau n’est juste et bien faite que par la conformité qu’elle a avec l’idée d’un quarré que nous concevons par pure intellection. » Il falloit ajouter que la figure même du quarré n’est juste que par là, ou par cette conformité. Cela est vrai et très fécond en conséquences théoriques, pratiques, métaphysiques et poétiques. — Il y a dans cet homme des choses admirables, mais ce n’est pas ce qu’on en a cité.

XVIII. Eh! sa puissance a t’elle besoin de notre aide; qu’il nous ait faits puissans nous même une fois pour toutes ou qu’il nous rende tels à chaque instant, qu’importe?

XIX. Pag. 414. Il veut que notre esprit soit perpétuellement « plein d’un nombre infini d’idées ». (Vid. locum.)

XX. « L’âme (dit-il) voit ses sensations sans idées ». (Chap. V, pag. […]14.) En effet, sentir c’est voir sans idées.

XXI. Il y avoit du bon goût et quelque justesse dans toutes ces explications des anciens, et toujours quelque vraisemblance. Celles des modernes ne ressemblent souvent qu’à une profondeur où rien ne se voit. — « La dépendance que les esprits ont (dit-il) de Dieu dans toutes leurs pensées ». Eh! qu’il nous ait tout donné à la fois ou qu’il nous donne chaque chose à chaque fois, ne montre-t-il pas également sa toute-puissance.

XXII. Ce qu’il appelle « abstractions déréglées de notre esprit ».

XXIII. Nul, ou presque nul, ne se croit sujet à l’erreur dans son systhème, je veux dire dans le systhème qu’il s’est fait.

XXIV. Ha ha! il vouloit apparemment qu’il fût possible que les idées qu’il appelle des choses pussent n’être ni esprit ni corps. (Cependant etc. et vid. la pag. 235.)

XXV. Quand on dit 2 et 2 font 4, on veut [dire] que 2 est contenu 2 fois dans l’idée de 4.

XXVII. [sic.] L’exemple « changer l’eau en vin ou le vin en eau par le mélange ». Mais il n’y a point changement, il n’y a que mélange. C’est une idée qui amuse et qui trompe que de supposer que dans tout mélange il y a transmutation, au moins dans les liquides, car les apparences même[s] n’ont pas permis de le supposer ailleurs.

XXVIII. (24 avril.) Le plaisir vient de Dieu; et il peut le placer et nous le faire trouver sous des épines.

XXIX. « On ne l’anéantit pas à l’esprit », dit-il du grain de moutarde pilé et anéanti aux yeux. Belle expression.

XXX. Aristote. Ses livres, ses termes. Ils amusent et l’amusement se compose de repos et de mouvement. Il a des termes propres à exprimer le vrai et il n’a point d’erreur précise, ce qui fait que le bon esprit est à l’aise avec lui.

XXX. [sic.] Dieu les aime tous. Donc nous devons tous les aimer. Bien vu.

XXXI. On voit avec quel monde il vivoit et dans ces censures il pense à ses confrères (vid. pag. 277.)

XXXII. Malebranche suppose que tous les maux de ce monde viennent de ce qu’il nous manque quelque idée abstraite ou qu’il y a en nous dans quelque recoin de l’esprit une idée abstraite qui est fausse, par exemple celle-ci « que les sensations sont dans les objets » et que nous produisons nous même[s] nos idées.

XXXIII. La plupart de ses principes ne sont vrais qu’en supposant que ses systhèmes sont la vérité. Et — faut-il proportionner ce qu’on dit aux hommes ou exiger des hommes qu’ils se proportionnent à ce que nous disons? Ne faut-il pas les prendre tels qu’ils sont et leur parler comme ils sont capables d’entendre?

XXXIV. Avec leurs mathématiques on déraisonne juste tant qu’on veut, c’est à dire on raisonne sur rien, sur des êtres scholastiques.

XXXV. Il n’appelle clair, ce semble, que ce qui laisse l’esprit passer outre, et non ce qui le retient. Ainsi il soutiendroit par exemple qu’on voit plus clairement du verre que de la couleur écarlate sur une étoffe de drap. Abbus de mots et de pensées. (En effet les pensées purement intellectuelles sont vitrées et aériennes en quelque sorte et les autres semblent être colorées; mais qu’importe pour leur vérité si le fondement en peut subsister sans couleur?)

XXXVI. Ainsi la foi seroit à la lumière ce que l’espérance est à la possession. Par l’une et par l’autre on participe à l’une et à l’autre, sans les voir ou sans les tenir.

XXXVII. Il suppose toujours que c’est quelque fausse notion, quelque raisonnement mal fait qui nous fait mal agir et que quelques idées abstraites de plus ou de moins causent tout le bien ou tout le mal de ce monde.

19 avril.

L’esprit. Son essence est la même, comme Dieu dont il est un rayon.

22 avril.

Rentrer en soi même (disons nous). Quand on rentre en soi même, on y voit Dieu.

23 avril.

Tout ricanement déplacé vient de petitesse de tête. Et Malebranche en a de tels.

Dieu. Tous les autres êtres se distinguent par leur ombre, mais lui se distingue par sa lumière.

Lumine vestiti. Nous sommes tous et toujours vêtus de Dieu, et investis de sa lumière. Nous pouvons cependant n’y pas penser, comme nous pouvons ne pas penser à nous mêmes.

Il n’est pas nécessaire que l’intellection soit toute pure dans le livre, pourvu que par le livre elle se fasse toute pure dans l’esprit.

Pour concevoir ces doctrines il est bien vrai qu’il faut avoir quelque expérience de soi même, mais il est vrai aussi qu’elles nous aprenent à nous la donner. Ainsi elles conviennent aux jeunes gens et presque aux enfans. Pour la réalité, consulter la raison plutôt que les yeux.

Il n’y a point de science, disent-ils et ils veulent dire d’opinion convenue et générale sur la métaphysique.

24 avril.

Ce qu’on cherche surtout dans les livres sans s’en appercevoir, ce sont des mots propres à exprimer nos diverses pensées.

[Malebranche.] Son penchant à la dérision. Il paroit qu’il avoit de la petitesse. Il n’y avoit en lui qu’un globule de lumière et de clarté.

A l’en croire, l’homme seroit tout autre que Dieu n’auroit dû le faire. Aussi a t’il recours au péché originel. — Dans la vérité, l’homme est ce qu’il devoit être pour mériter ou démériter.

Il y a dans cet ouvrage quelques traits, quelques observations et quelques expressions d’un très grand spiritualiste : le reste n’est qu’un tissu d’abstractions ourdi avec quelque puissance, mais assés mal.

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