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Dire seulement qu’il la créa ou qu’il la fit est plus sage. Parce que assigner le de quoi et le comment dans des questions inconnues est, comme dit Pascal, incertain, difficile, pénible, superflu et peu sûr. Cependant, lorsque le comment par supposition peut servir à inculquer plus avant l’opinion du fait réel...
Tout se fait par images. Elles entrent en nous par tous les autres sens comme par l’œil. L’écho (dit-on) est une image de la voix. Toutes nos affections sont produites par les images du toucher. Tout notre corps est un miroir.
Sa propre intelligence, cause unique de volonté.
L’ordre ou assortiment avec Dieu a l’analogie ou le rapport pour fondement.
Tous ceux qui ont beaucoup pensé à Dieu le verront sans doute.
Tout ce qui nous y fait beaucoup croire est bon. Mais il [ne] faut ni permettre ni se permettre rien de ce qui décrie la foy.
19 février (samedi gras).
Tout consiste à trouver l’idée qui peut les rendre intelligibles; et, comme dans les arts les belles formes, ainsi dans la métaphysique les belles idées. Il faut ici de la musique, non de l’arithmétique, de la perspective en exécution et non de la géométrie, des images non des figures, car il ne s’agit point des corps.
Mettre la morale en calcul (en comptes de gains et de pertes), la métaphysique en physique, c’est les détruire l’une et l’autre.
Il est des manières de concevoir où l’esprit est porté par sa propre nature et peut-être aussi par un apperçu confus de la vérité qui nous luit. Telle est cette idée, etc. « Ce rayon émané de l’essence suprême ». Je cite les poëtes parce qu’ils ont de ces idées plus que tous les autres auteurs. Aussi trouvez-vous les mêmes idées chez les poëtes de toutes les nations. Il est aussi pour l’esprit des méthodes qu’il se fait à lui même pour sa commodité; et celles qui lui sont naturelles se retrouvent partout, à la Chine et à Ispahan, comme à Athènes. Lisez Platon et Aristote, lisez les classiques chinois et la logique des Arabes.
Hippocrate disoit de son art : « il s’apprend et (cependant) il ne peut s’enseigner » (tout entier). Il faut en dire autant de la métaphysique.
Dans le style de ces premiers écrivains, les mots sont nets, sont nobles ou sont graves, ayant chacun un sens complet. La phraze a peu de membres, peu de jointures et se lit toute d’un coup d’œil, comme elle se comprend par un mouvement unique d’attention. Tout y est intelligible en soi.
Comme des gouttes lumineuses...
Leur esprit exercé à faire moins de mouvemens en avoit plus de dignité. Les nôtres ont acquis tant de rapidité d’action qu’ils sont propres aux contorsions.
20 février.
Plaisirs dont on ne s’apperçoit que lorsqu’on n’en jouit plus.
L’amour et le plaisir. L’amour (comme dit très bien Leibnitz) est une joye de la perfection de ce qu’on aime et de la contemplation qu’on en fait : le plaisir n’est qu’une joye du sexe ou d’existence; l’amour est une joye d’essence.
La partie brutale qui est dans chaque homme. De ceux en qui elle est vive, mais légère et déliée et s’exhalant facilement; et de ceux en qui elle est épaisse, opaque, étoffée, moins portée à s’évaporer qu’à retomber sur elle même. Et de ceux en qui elle est violente, enflammée, ardente, terrible : volcan de feu, comme elle est volcan d’eau en d’autres.
Dans les arts. En bannir tout ce qui est trop rigoureusement appréciable, tout ce qui peut trop aisément être contrefait. On ne veut point y voir trop clairement d’où viennent les supressions. La Nayade y doit cacher son urne, le Nil y doit cacher ses sources.
Ne diroit-on pas que la place qu’un grand homme laisse vuide à sa mort est un poste auquel il faut nécessairement nommer quelqu’un, quel qu’il puisse être? Quand ce peuple perd un grand homme, il s’en fait un autre comme s’il avoit plus besoin d’admiration que de mérite. Lekain n’est plus, alors il applaudit Laffond. Il a admiré Legouvé et l’a tenu pour grand poëte, quand nul autre ne se montroit. Nous n’avons rien de mieux (dit-il) ou c’est ce que nous avons de mieux. Mais si votre mieux est du mal? D’ailleurs n’avez-vous pas des livres?
Je n’appellerai point premier celui qui n’aura pas en soi une primauté radicale. Car il ne s’agit pas ainsi de nombre et de supputation, mais d’excellence essentielle.
Et le temps seul (je vais vous étonner), oui le temps seul me semble une réalité, parce qu’il est lié à la nature impérissable, à la nature intellectuelle et morale pour laquelle par exemple le repentir après la faute ou l’oubli après le bienfait, etc.
Et par exemple encore le temps a une autre mesure que le mouvement qui est une chose phisique, il a l’action qui est une chose morale.
[…] février.
« ...C’est l’image du despotisme », dit Montesquieu. Ajoutez : et comme le sauvage sacrifie sa subsistance à sa faim, le despotisme sacrifie sa puissance à son pouvoir. (Expressions trop menuës). Son règne dévore le règne de ses successeurs.
...sont trop menuës et ont une finesse qui paroit trop grammaticale. Relevons-les par celles ci : Chaque despote a un règne qui dévore celui de ses successeurs. Nous rehaussons notre pensée. Et si nous ajoutons encore : celui de ses prédécesseurs et le sien propre, nous y mettons un complément d’énergie et de grandeur par cette image d’une avidité qui se dévore elle même et dévore les siècles.
Et, dans un autre style : c’est un Gargantua qui se mange lui même.
Si à cette image j’ajoutois les mots : dans sa voracité, ou plus encore : dans sa voracité insatiable, j’affaiblirois l’image et je l’éloignerois de l’attention au moment même où je la lui aurois présentée fortement et toute entière. Quand l’image est forte et complette, il faut en général en détacher la pensée comme je ferois si je disois après les mots se mange lui même : Son insatiable avidité, en alinéa.
Et dans un autre [style] encore, pour la moralité : Quand on ne peut vivre que d’œufs, il ne faut pas manger les poules qu’on a.
Règle générale : joignez la pensée à l’image, mais ne les mêlez pas, de peur que l’une n’affaiblisse l’autre.
[…] février (mardi gras, le bonhomme matin.)
Du plaisir que les hommes goûtent à se sentir instruire. Il suffiroit à leur bonheur. En être cause devroit aussi suffire à notre ambition. Mais nous voulons éblouir. Il ne nous suffit pas d’être chéris, d’être utiles. Une douce lumière imperceptiblement insinuée dans les esprits y porte une joye qui s’y augmente par la réflexion. Luisons comme la lune, renonçons à trop de splendeur.
Oui, un acteur (comme un tableau) doit avoir un air demi-corps, demi-ombre, demi-réalité. Cela est fondé sur la nature de son art qui a pour objet la représentation. Ses larmes, ses cris, son langage, ses gestes doivent sembler demi-feints et demi-vrais. Il faut pour qu’un spectacle soit beau qu’on y croye imaginer et rêver ce qu’on y entend, ce qu’on y voit, que tout nous y semble un beau songe.