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[Sur Voltaire.]
Vous scavez que j’ai souvent écouté les vieillards et vous me demandez des anecdotes. En voici que je tiens de M. de Ch. dont vous avez annoncé la perte il y a quelques mois dans un des articles de votre nécrologe. « C’étoit un homme et un esprit de l’ancienne littérature », ces trois mots l’ont peint tout entier.
Il nous racontoit que, pendant son cours de droit, il avoit logé longtemps dans un hôtel garni, tenu par un ancien valet de chambre de M. Arouët le père. Cet homme lui disoit que, lorsqu’il entroit le matin chez le jeune Arouët avant son levé, il le trouvoit « sur son séant, occupé de ses vers, le visage animé, l’œil flamboyant » (je cite avec fidélité) « la tête, le cou, les épaules, le bras, les mains enveloppés de sa couverture de laine ». C’étoit là son manteau de lit.
J’ai ouï dire à un ancien grand vicaire du diocèse de Meaux que le même accoutrement étoit à l’usage du grand Bossuet lorsqu’il travailloit le matin dans son cabinet avant le jour et n’avoit pas d’autre robe de chambre.
C’étoit sans doute une habitude que le jeune poëte tenoit du collège et Bossuet du séminaire. Nos littérateurs du moment montrent moins de fidélité à leur première éducation. Parmi les plus jeunes et les moins constitués en dignité, on n’en trouveroit pas un seul qui, même dans le secret de sa chambre à coucher et dans les accès de sa verve, n’ait l’attention de se drapper avec plus de richesse et de bon goût. Il est vrai que ces qualités éclatent moins dans leurs écrits, ce qui dans le systhème des compensations forme une espèce d’équilibre, mais par un fâcheux contrepoids.
Il ne traita jamais [en] ennemis que ceux qu’il n’avoit pu séduire (gagner). Le désir de plaire...
Il avoit un carrosse pour... et des chevaux qui étoient vilains pour adoucir les gens de lettres. Ils étoient d’une maigreur! C’étoit de véritables os, qu’il donnoit ainsi à ronger à la pâle envie (à la critique), aimant mieux égayer l’envie que de l’irriter. Mais elle ne prit pas le change; il en fut sifflé et mordu : ne pouvant l’accuser de faste, elle l’accusa d’avarice.
— Car les mauvais bruits survivent aux opinions. On répète encore longtemps par habitude ce que l’on ne croit plus, et le mensonge (si je puis ainsi m’exprimer) est plus vivace que l’erreur, qu’il sème après l’avoir perduë.
Il avoit vu naître cette injustice... Imputation... Sa vie a eu beau en démentir : on en charge encore sa mémoire.
— Voltaire garda cette habitude de l’enfance jusqu’à la fin de sa jeunesse et (ce qu’on a peu remarqué) il conserva toute sa vie, dans le monde et dans les affaires, une très forte impression de l’esprit de ses premiers maîtres. Impétueux comme un poète et poli comme un courtisan, il scavoit être insinuant et rusé comme un jésuite. Personne n’a observé plus soigneusement, mais avec plus d’art et de mesure la fameuse maxime dont il s’est tant mocqué, « se faire tout à tout ». Il avoit surtout un grand soin de ménager les gens de lettres. Il y avoit dans sa vie, dans son esprit et dans ses manières, de la grâce, de l’agrément, de la flatterie, de la condescendance, de la souplesse, du caressant et quelquefois une impétuosité brusque. C’est à dire qu’il y avoit en lui de l’homme de cour, de l’homme du monde, du poëte et du jésuite. Il avoit le besoin de plaire, plus encore que le besoin de dominer, et avoit plus de plaisir à mettre en jeu ses séductions que sa force.
— Cet homme dont on a si bien dit que la finesse de son goût eût pu lui tenir lieu de toute morale.
— Cet homme dont deux sortes d’excellents esprits fort différens les uns des autres ont l’attention perpétuellement occupée. Je veux dire ceux qui le lisant tous les jours, s’imposent à eux mêmes et d’une invincible manière la nécessité de l’aimer; et ceux qui, ne le lisant plus, mais observant les influences que son esprit a répandues, se font un acte d’équité, une obligation rigoureuse et un devoir de le haïr.
L’impartiale équité est favorable à son mérite, mais funeste à sa renommée. — Rien ne pourra jamais lui nuire, qu’une impartiale équité; et ce n’est pas l’estime qu’on peut lui refuser, mais l’enthousiasme que ses séductions inspirent qui peut le rendre dangereux. Car l’enthousiasme lui vient de ses défauts, de ses écarts, et l’estime de sa raison, de son grand sens.
J’aime les petits faits. Ils occupent en quelque sorte peu de place dans la mémoire qui les retient facilement. Et de plus ils ont toujours quelque trait caractéristique. Ce sont des signes, très bons pour le signalement. Car ils n’ont eu, si j’ose ainsi parler, de l’existence que parce que les mœurs du temps, l’humeur d’un personnage, ses goûts, ses habitudes, ses manies sont un fonds qui les a fait naître, un terrein où l’on les a vus. Les grands événemens naissent des choses et de l’enchaînement des causes. Mais les petits naissent de l’homme. Productions spontanées dont la semence est dans le sol et qui en décèlent la qualité!
Fontenelle. Ombre de voix. C’étoit une ombre d’homme qui n’avoit qu’une ombre de voix. On ne l’entendoit plus; mais on l’écoutoit avec soin. Il ressembloit au vieux Titon quand il fut changé en cigale.
L’esprit tend à Dieu comme le feu tend vers le ciel, comme le plomb tend vers la terre. Un peu de toile, un léger voile, assoupit souvent la tendance de ce qui tombe vers le bas. Les plaisirs sont un point d’appui qui nous retient et nous arrête lorsque nous tendons vers le haut. Nous y trouvons quelque repos. Mais les esprits nés très sublimes comme les corps nés très pesants font sans cesse effort vers leur centre et ne cessent d’être agités que lorsqu’ils y sont parvenus. Les lacs du plaisir sont pour vous trop faibles et trop peu retors; votre esprit naturellement est trop vif et trop pénétrant, votre corps fait trop peu d’obstacle ou un obstacle trop peu constant à votre esprit pour que celui-ci se repose avant d’arriver jusqu’à Dieu.
Choisissons encore un exemple et expliquons avec contraste ce qui est haut par ce qui est d’en bas.
Ainsi vous allez irrésistiblement à la religion par la nature de votre esprit, comme d’autres y vont par la raison (par l’habitude, par la foi et par le cœur). Ne le retenez pas, il s’élèvera de lui-même.
Vous déchirez l’obstacle et n’y trouvez point le repos, lui étant trop faible pour vous, ou plutôt vous étant trop forte.
Et remarquez que la pierre par terre jouit de l’air et que l’esprit au ciel jouit de la terre.
Je disois bien : « ce sexe qui croit innocent tout ce qu’il ose. » En effet sa timidité est sa loi, la règle de ses jugemens sur ce qu’il fait.
Laharpe. — Il ne faut pas que l’indulgence parle trop haut de peur d’éveiller la justice.
[…] février.
La contredanse en est l’image. Les hommes y mènent les femmes.
[…] que dis-je? la promenade.
L’éloge de Washington est un ouvrage, l’éloge de Laharpe est un ouvrage. Pourquoi? Parce qu’il y a là un sujet et qu’il est traité. Ces écrits cependant sont courts. L’article sur Mme de Staël est plus long. Autant d’esprit et de talent s’y développe; il y a plus d’étoffe et plus de travail. Et cependant ce n’est pas un ouvrage, parce qu’il n’y a pas de sujet. C’est ainsi qu’un manteau n’est pas un habit, quoiqu’il y ait dans son ampleur de quoi revêtir bien des tailles. Faisons des gilets s’il le faut, au lieu de perdre notre temps à étaler des draperies.
[…]8 février.
Orgueil de l’esprit, et orgueil du cœur. Le cœur haut et l’esprit modeste. C’est le caractère des bons siècles, et le contraire au contraire. Nous avons déplacé les vertus et nous en avons fait des vices.
La volonté est à notre âme ce qu’est le cœur à notre corps.
Trompons-nous de l’erreur d’autrui et non pas de nos erreurs propres. Car alors, s’il n’y a pas vérité dans l’âme, il y a vertu, déférence, docilité, reconnoissance ou piété : vertus en habitude, en acte. Boileau le disoit à Racine : « J’aime mieux me tromper avec simplicité qu’avoir orgueilleusement raison comme vous faites. »
Le monde est devenu ingouvernable par la maxime qui est contraire à ce que nous établissons.
Faire secte. Il vaut mieux aspirer à la catholicité.