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ANNÉE 1803
Elle [Mlle Clairon] vouloit que le théâtre fût une école de langue « pour les étrangers et cette partie de la nation qui n’a ni le temps ni le moyen d’avoir des maîtres ». (Pag. 64.) Il y a en effet deux choses dont le comédien est obligé d’ofrir sans cesse des modèles, la décence ou la bonne grâce dans toutes sortes de maintiens et la belle prononciation.
2 janvier.
J’ajouterai ici à propos de Lekain que M. de Montmorin disoit de cet acteur : « Il a toujours l’air de n’exprimer que la moitié de ce qu’il sent. » Bel éloge! M. de M[ontmorin] ajoutoit : « Tous vos autres acteurs ont l’air d’exprimer plus qu’ils ne sentent, etc. »
A la pag. 328. « On connoît l’amitié à la confiance, l’amour à la timidité. » C’est là ce qu’elle veut dire, mais elle ne l’a pas bien dit.
Mme Necker. Cette femme ne s’occupoit des hommes et des événemens que pour les comparer aux livres. Les littératures furent son monde.
3 janvier.
Pag. 104. [Nouveaux mélanges de Mme Necker, tom. II.] « Car Rousseau (dit-elle très bien) n’a jamais vu le vice que dans les actions violentes et préméditées. » Et nota-bene que même ce qui n’est pas prémédité fut médité. Expliquer cela.
Vieillards. Ont la mémoire des choses anciennes et n’ont pas la mémoire des choses récentes. « Le souvenir de loin », dit le peuple. Les vieillards ont dans la mémoire le même défaut qu’ils ont dans la vuë; et l’on peut dire d’eux qu’ils ont la mémoire longue.
4 janvier.
Rien ne coûte tant aux enfans que la réflexion. C’est que la dernière et essentielle destination de l’âme est de voir, de connoître et non de réfléchir. Réfléchir est un des travaux de la vie, un moyen d’arriver, un chemin, un passage, et non pas un centre. Tout tend sans cesse à sa dernière destination. Connoître et être connu, voilà les deux points de repos. Tel sera le bonheur des âmes.
5 janvier.
Le temps me frappe à la tête. Je le sens qui ébranle mes dents.
Isaïe, chapitre Iᵉʳ. « Les enfans que j’ai élevés et nourris m’ont méprisé. Le bœuf a reconnu son maître (le bœuf reconnoît le bouvier) et l’âne même son étable. »
Les animaux les plus intelligens prennent garde aux personnes, les autres prennent plus garde aux lieux (le bœuf et l’âne, le chien et le chat, et parmi les oiseaux, etc.)
Le bœuf aime le bouvier et le chien aime le piqueur plus que les autres... (L’homme aussi aime naturellement celui qui est son conducteur...) celui qui l’instruit, qui lui commande, qui le dresse. Le piqueur paresseux, le bouvier négligent et le gouverneur indolent sont moins aimés. Il y a dans toute règle un repos qui attache une reconnoissance à toute autorité qui établit l’ordre.
Sotte erreur n’est pas dangereuse, mais les erreurs ingénieuses. Tout ce qui n’a aucun danger n’est digne d’aucune attaque.
8 janvier.
Il faut que ce que l’on écrit soit d’un tel prix que, si on le presse, on puisse le réduire en un beau mot et que, si on l’étend, on y trouve de belles phrazes. . Si à l’épreuve on n’obtient pas ces résultats, on n’a fait que du bavardage ou des pointes.
Pointes? — Si c’est une pointe d’épingle; mais si c’étoit une pointe de diamant?
D’où la difficulté d’écrire? L’ambition, les modèles, le luxe introduit dans les styles; tout ce qu’il faut scavoir et tout ce qu’il faut oublier; la variété des goûts qu’on a à satisfaire, par le grand nombre de liseurs. Il est difficile d’écrire comme il est difficile de se meubler. Les lecteurs veulent trop de magnificence et de commodités. Enfin la nécessité de plaire autant que les autres; et de là aussi la nécessité de plaire souvent plus que soi même. Comme dit M. de Montesquieu enfin (et pour parler comme le peuple) de ce qu’on veut renchérir. Car ce siècle est aussi fantasque et il n’est plus possible de bien faire sans être un peu singulier.