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Musiciens de nuit
Ce sont les vielleuses et cette multitude de jongleurs, violons, cor de chasse, hautbois, qui courent les rues et vous donnent une musique délicieuse sous vos fenêtres pour une petite pièce d’argent. Cette musique est ravissante pendant le silence de la nuit et dans le lointain d’une multitude de rues désertes ; les hommes les plus insensibles ne peuvent l’écouter sans émotion.
Pauvres malheureux ! vous êtes les bienfaiteurs de l’humanité. Vous donnés souvent un sentiment de joïe à l’homme affligé et le pauvre couché dans son galetas et triste se réveille et se réjouit aux sons mélodieux de vos instrumens agréables. C’est par vous seuls qu’il jouit du bienfait des beaux arts. Il n’entrera jamais dans le temple de l’harmonie. La voix de Colombe et de ————— lui sera toujours inconnue ; mais vous avés rendu l’harmonie populaire et triviale, vous la conduisés dans les rues et vous faites entendre gratuitement à l’indigent les plus beaux airs de Grétri, de Monsigni, de Philidor et les charmantes chansons de Dezaides. Hélas, l’oreille du pauvre est si souvent affligée par les paroles ; je vous bénis, ô vous qui la consolés par des sons.
Ces musiciens qui marchent par petites troupes parcourent aussi la ville pendant le jour. En été, vous croiriés être quelquefois dans cette ville de Bagdad dont parlent les Mille et une nuits, où les rues étoient arrosées d’eaux de senteur et où les maisons retentissoient de chansons d’allégresse.
Les bouquets qui sont entassés dans les quarrefours et qui embaument l’air, les musiciens ambulans qui concertent de distance en distance, une multitude d’honètes gens aux fenêtres ; tout cela réuni a quelquefois un charme inexprimable et dont il est difficile de concevoir une idée.
Chansons triviales.
Les chansons sont la morale du peuple et il est étonant que la police tolère les abus qui régnent dans cette partie. J’ai entendu chanter les plus obscènes grossièretés avec des gestes plus révoltans que les paroles et ces obscénités étoient imprimées et se chantoient avec approbation. A la fin d’un recueil de ce genre, on lit quelquefois : — Par Jérôme ou Nicolas un tel, garçon boulanger dans telle rue. Et cela se vend et s’achète.
A la bonne heure : il faut des livres pour tout le monde ; avec les chansons de Jérôme ou de Nicolas, on débite quelquefois les couplets de nos esprits les plus délicats.
Autrefois on chantoit ordinairement une fois par semaine quelque bonne histoire de miracles ou d’obsession du diable ; mais ces sujets sont devenus rares. On ne chante guères aujourd’hui que des chansons de guerres plus crapuleuses encore que les mœurs de nos soldats, ou des chansons d’amour plus grossières que les amours des porcherons.
Je décernerois une couronne civique à l’homme de talent qui ne dédaigneroit pas de travailler quelquefois pour les filles du peuple et qui, leur apprenant à exprimer avec simplicité des sentimens honètes, leur apprendroit à les sentir. Seroit-ce donc une gloire médiocre que de donner de la pudeur à la beauté, qui n’en a plus, surtout dans les dernières classes, à Paris.
La Morne.
C’est un lieu digne de son nom.
C’est un cachot environé de murailles épaisses et noires ; une humidité perpétuelle en coule sur le pavé. Sur ce pavé de pierres toujours humides de sang ou d’eau, sont étendus les corps nuds des malheureux que des accidens funestes ou les crimes nocturnes ont dépouillés de la vie à l’inscu de leurs femmes et de leurs enfans. C’est là que les femmes et les enfans allarmés de la disparition subite d’un père, d’un fils ou d’un époux accourent pour le reconoître dans la multitude des cadavres qu’on y voit étendus par terre.
On les distingue à travers une ouverture étroite et garnie de barreaux de fer ; ils y sont exposés nuds et découverts afin qu’il soit plus facile de les reconoître ; une multitude de femmes et d’hommes s’approche chaque jour en tremblant de cette grille fatale et s’en retire avec désespoir.
O qui pourroit dire et compter en combien de manières la vie est enlevée à l’homme sain et robuste dans cette capitale malheureuse et par combien de moïens on y peut mourir !
Tandis qu’un air vicié, le vin empoisonné, la mauvaise nourriture, le traitement des hôpitaux et le chagrin qui tue à la longue, et la faim et la douleur, et la honte et le désespoir y minent les hommes et les font expirer sur des lits ; la chute des toits, le brisement des voitures, les roues des chars dorés et les pieds des chevaux, et les rixes particulières, et la colère qui rend féroce, et la brutalité qui rend forcené y tuent à la face du ciel et de la terre une multitude de malheureux qui ne retourneront plus dans leurs maisons. Il faut l’avouer, les assassinats sont très rares à Paris ; vous pouvés y marcher sans craindre votre ennemi. Et on ne reprochera point à cette ville les poignards que l’amour et la vengeance éguisent si souvent en Italie et en Espagne. Mais mille autres causes y rendent les meurtres nombreux et la mort assés commune.
[Les Sourds-muets]
Il n’est pas rare de trouver des sourds-muets dans nos campagnes. Généralement ils sont d’excellens ouvriers très laborieux et très adroits ; car une chose assés remarquable, c’est qu’ils ont peu de goût pour les travaux champêtres qui n’exigent qu’une routine aisée et qu’ils sont pleins d’ardeur pour les arts qui exercent une grande portion de forces et d’industrie.
Celui que j’ai observé à Paris étoit un ouvrier excelent en serrurerie. Il avoit l’habitude de quitter six mois de l’année son métier pour le service domestique, et le service domestique pour son métier. Ce qui l’attachoit au service domestique étoit la facilité de voir beaucoup de choses ; car il étoit fort curieux. Un voïage de long cours et surtout un voïage maritime étoit un appas auquel il ne pouvoit résister. On étoit sûr de l’engager par la promesse d’un tel voïage.
Un autre attrait qu’avoit pour lui le service des hommes riches, c’est que la plupart de ces fonctions demandent une certaine grâce qu’il étoit ravi de pouvoir développer. Comme son état et son intelligence le rendoient un objet d’attention et qu’il avait joui dans les emplois les plus bas d’une sorte de considération, il ne s’étoit jamais trouvé humilié. Aussi se trouvoit-il à son aise avec les honètes gens. Il recherchoit leur société et, sans sortir de sa place, il avoit avec tous les hommes une familiarité décente et polie.
Il étoit fort attaché à la subordination. C’est l’opinion qui seule fait l’inégalité et que nous sommes plus cruels envers le peuple par nos discours que par nos actions ; parce qu’il ne pouvoit entendre qu’avec ses ïeux, il ignoroit le malheur des classes inférieures, et l’inégalité sociale avoit à ses ïeux les mêmes charmes qu’un terrain inégal et divisé par une multitude de terrasses a pour nos ïeux.
Il étoit singulièrement respectueux envers les femmes de toutes les classes et, quoique jeune vigoureux et même un peu libertin, un geste polisson lui faisoit horreur. La facilité avec laquelle il se faisoit entendre lui rendoit la privation de la parole plus supportable que celle de l’ouïe. Je l’ai vu dans un accès de désespoir saisir un couteau et en diriger la pointe vers son oreille avec un geste dont rien ne pourroit égaler l’énergie et la rapidité, et un cri plaintif qui disoit avec une éloquence incroïable : Ah ! si je pouvois [me] percer les oreilles ; s’il m’était possible d’entendre !
Il avait plusieurs sortes de stile dans ses gestes. Et chacun de ces stiles avoit une construction différente. Le même objet étoit placé au commencement, au milieu ou à la fin de sa phrase selon qu’il parloit avec plus ou moins de véhémence et de sensibilité.
Il auroit pu fournir de très bonnes observations à un peintre et à un auteur comique par la manière dont il désignoit les caractères, les professions, les conditions. Il exprimoit les conditions et les caractères par la démarche, et les professions par les attitudes qui sont particulières à chaque espèce de travail.
Il avoit une probité sévère. J’en ai vu un exemple assés singulier et qui pourra lui faire honneur. Je le menai un jour d’hyver dans une société choisie où l’on s’amusoit à jouer le colin-maillard. Vous scavés que le jeu consiste à deviner les yeux fermés quelle est la personne qu’on touche et que par conséquent il étoit facile à un sourd de scavoir cela et à un muet, etc. Voici comment il s’y prit. Il nommoit dans sa pensée celui qu’il vouloit pour successeur et le cherchoit le bandeau sur les ïeux. Quand il croïoit le tenir, il ôtoit son bandeau avec de grands éclats de rire. Il le remetoit bien vite et tout honteux s’il voïoit qu’il s’étoit mépris et le gardoit fidèlement jusqu’à ce qu’il eût trouvé la personne qu’il avoit imaginée. Je l’ai vu se fatiguer ainsi pendant [une] demi-heure inutilement sans que l’ennui ni la plaisanterie pussent l’obliger de manquer de bonne foi dans une chose qui ne lui paroissoit exister que par la bonne foi.