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Cette physique moderne si vantée, si inférieure cependant à celle d’Aristote si méconnue, n’a pour mérite propre qu’un peu d’industrie mécanique appliquée avec succès à mesurer quelques distances et à déterminer avec précision quelques formes. Des chiffres lui suffisent pour exprimer toutes ses découvertes, ce qui ne leur suppose pas une grande beauté. Quand un arpenteur a pris son graphomètre et peut dire « il y a deux mille toises un pied et un pouce de tel lieu à tel autre », il est fier et regarde en pitié celui qui dit « il y a de tel lieu à tel autre une demi-heure de chemin ». Le premier cependant avec sa rigoureuse exactitude se fait moins entendre et est moins utile que l’autre.
L’imagination est une espèce de mémoire à laquelle le réel ou le possible se représente coloré, déterminé, etc. C’est tout de l’esprit. Mais un œil dont l’action n’a pas besoin, non seulement de la présence, mais encore de l’existence des objets extérieurs.
5 mai.
Quand on descend, le chemin pousse : aussi l’on se fatigue moins (Assis sur des fagots).
Aristote. On l’appella le maître. O qu’il méritoit bien être ainsi nommé!
6 mai.
Il faut, quand on agit, se conformer aux règles, et quand on juge avoir égard aux exceptions.
Nuit du lundi 6 au mardi 7 mai.
Rêve. L’homme parlant et attaquant.
Le sage, lui disois-je, n’attaque pas des opinions universellement reçues devant des hommes dont il est assuré qu’aucun n’osera lui répondre, car il ne peut faire ainsi aucun essai de sa vérité, de sa doctrine, puisqu’elle n’est pas exposée à l’épreuve de la contradiction et il ne peut se faire à lui-même aucun honneur en cherchant le honteux triomphe d’un succès qui ne sera pas disputé.
Le bon citoyen qui cherche à être utile, ne répand pas non plus d’abord dans les esprits des hommes assemblés des doctrines opposées à toutes celles qu’on avoit estimées sages jusqu’à ce moment, de peur de faire un mal irréparable si la doctrine nouvelle qu’on adopte, pour ainsi dire tumultuairement n’est pas bonne, et de peur même de faire un autre mal quand elle seroit bonne.
Car faites, je vous prie, avec moi une réflexion importante. Les doctrines depuis longtemps annoncés, en passant d’un esprit à l’autre ont reçu leur perfection, leur forme fixe, des bornes, un sens déterminé. Et les esprits de ceux qui les écoutent sont, d’un autre côté, préparés à les admettre telles qu’elles leur sont données, exercés, façonnés à elles. Il s’ensuit qu’elles ne peuvent nuire que par ce qu’elles ont d’essentiellement nuisible.
Mais les autres peuvent nuire, quoique très bonnes, par cela seul qu’elles ont du nouveau. Les esprits qui les entendent n’ayant point été préparés peuvent les entendre mal et les corrompre comme des vaisseaux mal imbus et mal rincés corrompent les excellens vins. Ce danger est inévitable quand elles sont d’abord répandues par la voie de la multitude. Scavez-vous par exemple si dans cette assemblée où vous ne connoissez personne et où moi seul puis vous parler, il n’y a pas une multitude d’esprits gâtés qui gâteront ce que vous aurez dit? On peut dire partout et à tous les hommes connus ou inconnus ce qu’ils ont tous entendu dire; mais il faut dire aux sages seuls, et ne publier que de concert avec eux et comme eux, c’est-à-dire par la voye de l’impression, ce qui est opposé à tout ce qui avoit été dit auparavant.
L’homme qui aime à lire est susceptible d’examiner, il est capable d’attention, il peut juger ce qu’on lui dit, lui seul est cause du mal qu’il se fait. Mais celui à qui on parle peut n’avoir comme les simples animaux que des oreilles; ces oreilles qui sont ouvertes ne peuvent éviter le bruit; si on y verse, si on y répand à haute voix des discours capables de nuire, soit parce qu’ils ont quelque vice, soit parce que l’ouverture et l’intérieur où ils pénètrent sont viciés ou ne sont pas prêts. C’est le parleur seul qui est coupable. Il fait un mal qu’il n’a pas voulu, mais il en doit répondre parce qu’il pouvoit le prévoir et qu’il auroit dû l’éviter.
Allez donc, si vous êtes sage — écrivez et ne parlez pas.
7 mai, réveil, le soir...
Si les trophées étoient sacrés avec raison, il est lâche, il est lâche il est tyrannique d’attaquer dans des temps ou dans des lieux où personne ne peut les défendre des opinions qui ont régné et qui ont servi longtemps de trophée à la sagesse des temps anciens. C’est là chercher un vrai triomphe de goujat, c’est ne se battre qu’à jeu sûr.
Faire d’abord mieux que les autres et ensuite mieux que soi-même.
8 mai.
Que notre vie est peinte dans la mémoire de Dieu, que nous nous y contemplerons.
La mémoire de Dieu, ce miroir où tout reste empreint et d’où jamais rien ne s’efface.
Esprits aventuriers, qui n’attendent et ne reçoivent leurs idées que du hazard.
14 mai.
Du respect. — Sans lui le mérite ne produit point l’illusion qui en fait le charme. Etre capable de respect est aujourd’hui presque aussi rare qu’en être digne. On a pour ceux que l’on respecte une espèce d’affection tendre dont le bonheur seroit perdu pour nous si nous n’avions pour eux qu’une estime mesurée à la grandeur de leur mérite, quelque infini qu’on le suppose. On a aussi pour ceux dont on est respecté une bonté, une excellence qui manqueroit à notre cœur si on ne trouvoit dans le monde que des hommes exactement et strictement justes à notre égard.
Il y a entre les respectueux et les respectés illusion réciproque et une réalité d’accroissement, de contentement et de mérite qui est réciproque aussi. Quand on est respecté, on en vaut mieux; quand on respecte on en vit mieux.
L’admiration est un véritable bonheur. Pour qu’elle existe il faut qu’il y ait mérite et respect. Le mérite ne suffit point pour la produire. Avec notre esprit observateur, nous observons en effet les talens, les vertus, comme on observe le soleil avec des verres noircis de fumée. Aussi nous ne voyons tout ce qui brille que dépouillé de ses rayons.
Qui ne scait pas se taire n’obtient point d’ascendant.