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← ExitThe Notebooks of Joseph Joubert, Volume I
YEAR 1799

12 avril.

Les erreurs d’Aristote en anatomie méritent peu le nom d’erreurs. On peut les définir en les appelant de pures transpositions de faits. Il n’a pas une idée fausse, mais il s’est mépris en attribuant quelquefois à une partie des prérogatives qu’on a reconnu appartenir à une autre, comme l’origine des nerfs, etc. Il a bien connu la nature, il ne lui a attribué ni une autre économie ni d’autres ressorts que les siens. Mais il s’est légèrement trompé sur quelques-unes de leurs distributions. Quiquonque scait bien ce qu’il a dit n’a besoin que d’être averti de prendre garde à ces déplacemens pour tout scavoir mieux que les autres. On devroit faire dans ses excellens livres des errata de doctrine comme on en fait d’impression. Les corrections de ce genre qu’on pourroit faire à Aristote n’occuperoient peut-être par la moitié d’un feuillet.

Ce ne sont pas les opinions des auteurs et la partie de leur doctrine qu’on peut appeler des assertions qui instruit et nourrit le plus l’esprit. Indépendamment de ces parties solides en quelque sorte et palpables, il y a dans la lecture des grands écrivains un suc invisible et caché, un sel, un principe subtil et je ne scais quel fluide insaisissable plus nourricier que tout le reste.

Thalès appelloit l’âme un aimant. Il eût mieux dit s’il eût appellé l’aimant l’âme du fer.

Desprez a le jugement plein d’ampoules.

13 avril.

Tout ouvrage doit être une énigme claire dont le mot dernier est le mot. La grossièreté de style consiste à tout dire d’abord crûment.

14 avril.

Il ne faut pas d’esprit dans la prière. La religion l’exclud. Ne dites-vous pas que l’esprit consiste à appercevoir et à exposer des rapports subtils et nouveaux entre des choses connues, c’est à dire terrestres, et à se montrer original? Or, comment user de ces rapports et de cette originalité dans une chose dont l’essence consiste à oublier la terre et à anéantir en soi ce qui constitue nos singularités, pour ne garder que sa nature et n’en considérer que le maître, que l’auteur, le créateur. La perfection des prières consistera donc à être vuides de tout esprit et cependant pleines de sens.

15 avril.

Eh! comment ne seroit-elle pas immortelle? Elle est divine. Ne l’appellez-vous pas « rayon de la suprême intelligence »? Celles même qui ont besoin d’être re-formées, ayant reçu quelque première forme, quoique imparfaite, en retiennent éternellement quelque modification qui ne leur permet plus d’aller se réunir et se confondre avec leur principe, comme une flamme vague en s’éteignant aux yeux va se réunir en s’abîmant avec le principe du feu.

17 avril.

Les romans devroient être pour la jeunesse comme des relations propres à lui faire connoître le pays de la vie où elle va.

Ce qui est si achevé, si exact par l’expression et, en un mot, si parfait a une espèce de forme tellement déterminée et solide que l’imagination du lecteur, qui n’a rien à y faire et à y influer, ne s’y ouvre point comme la mémoire pour se l’approprier et le retenir. On laisse ce mémoire devant soi, pour l’admirer, mais hors de soi. On en est frappé et non pénétré. Il n’y a rien là de fluide ou de moëlleux, à moins que la pensée n’ait par elle-même une telle æthéréité qu’elle en dématérialise la parole.

Ajoutez : ce qui est parfait, si achevé se retient et se fait peu relire. (Comment réunir ces deux mérites?)

Nota. — Cela remuë l’esprit, mais ne le fait pas se remuer. Ces ressorts nous rendent les nôtres inutiles.

Ce qu’on appelle onction de style y suppose toujours une certaine fluidité, une inconsistance huileuse.

Semblables à ces jeunes gens qui, au lieu de chercher à comprendre, cherchent à juger.

20 avril.

Piété. Seul moyen d’échapper à la sécheresse que le travail de la réflexion porte inévitablement dans les sources de nos sensibilités.

23 avril.

Des gestes et des contenances qui, non seulement « inclinent la machine vers le respect » selon l’expression de Paschal, mais aussi l’esprit vers la piété qui est un anéantissement de soi.

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