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ANNÉE 1787
14 janvier 1787.
Mercier rencontré dans un caffé. Quelle opinion il a des arts. Il n’estime dans l’architecture que le maçon. Une belle statue n’est pour lui qu’un objet inutile de luxe et de décoration. Il n’estime pas plus un beau tableau qu’un beau diamant. Il m’a dit qu’il vouloit incessamment publier un ouvrage pour prouver l’inutilité des beaux arts. Il s’exprimoit sur cet objet avec beaucoup de verve et de clarté. Il parloit de cela vraiment avec l’éloquence que donne une inimitié vive, réfléchie, et décidée.
3 février 1787.
[Diodore de Sicile.]
[C’est à propos d’une histoire de veaux marins que rapporte Diodore.]
Il regarde cela comme plus incroyable que le reste ! Cet homme, sage d’ailleurs, n’a pas honte de raisonner si mal. Ah ! Hérodote fut cent fois plus sage que lui. Il rapporte des prodiges et des oracles. Mais les erreurs et les récits des hommes sont un des faits de l’histoire. Quant aux choses essentiellement contraires à la nature, elles ne doivent pas plus se trouver dans les livres qu’elles ne se trouvent dans le monde. Et jamais un homme d’une belle imagination ne les adoptera et ne s’en souviendra même. Cette faculté donne un tact merveilleux pour juger de ce qui est possible ou non dans chaque ordre établi ou supposé.
Les parfums (dit-il), qui font nos plus grandes délices.
Il paroît qu’il étoit lui-même très sensible à l’odeur des parfums ; il en parle avec volupté. Son style s’embelit, il a de l’éclat et de la grâce quand il est question de l’Arabie et surtout des Sabæens.
— Quand on lit dans l’histoire que, dans la guerre des Gorgones, les amazones victorieuses « passèrent au fil de l’épée quantité de leurs ennemies », cette désinence féminine fait frémir. Mettez « ennemis », vous lirez la phrase sans émotion. C’est que les femmes ne sont pas nées en effet pour mourir par le fer, par les combats, par les blessures et par l’effusion violente de leur sang.
— Chez les anciens, les événements étoient rares et les astres n’avoient pas été comptés. Lorsque, en regardant le ciel, ils étoient frappés par quelque étoile ou quelque constellation qui avoit échappé jusques là à leurs regards errans et distraits, ils ne manquoient guères de le consacrer au personnage principal de l’événement qui occupoit alors leur esprit, assimilant ainsi l’un et l’autre et voulant confondre le souvenir de deux nouveautés qui occupoient le plus dans le même temps leurs yeux et leur pensée. Un penchant assés naturel leur faisoit aussi prendre ces apparitions pour des métamorphoses. En voyant dans l’univers un homme de moins et dans le ciel un astre de plus, il leur étoit facile de penser que les âmes des grands hommes, en quittant la terre, s’étoient attachées au firmament et que le ciel s’enrichissoit de toutes les grandes pertes que nous faisons.
— Remarquez bien que les anciens, qui avoient du respect pour l’erreur, en avoient encore plus pour la science, et que chez eux les privilèges de l’histoire étoient tels qu’elle pouvoit dire librement la vérité en parlant même des dieux. Voyez ce que Diodore en dit partout.
— Daphné étoit fille du devin Tiresias. Les Epigones la transportèrent de Thèbes à Delphes. Elle écrivit un grand nombre d’oracles de plusieurs manières différentes les unes des autres. « On dit (ajoute Diodore) que le poète Homère s’est approprié plusieurs des vers de Daphné et qu’il s’en étoit servi pour l’ornement de ses poèmes. » Mais de quoi pouvoient servir à Homère des vers d’oracles ? Ils pouvoient tout au plus lui fournir quelques sentences qu’il a insérées dans ses narrations, comme une belle femme met un diamant dans ses cheveux sans qu’on puisse l’accuser d’avoir une beauté emprumptée. Au contraire elle montre par l’art de disposer cette parure étrangère un goût et un discernement qui sont à elle et qui relèvent son mérite plus que l’ornement qui lui vient d’ailleurs ne relève sa beauté.
— « On raconte qu’après l’enlèvement de Proserpine, Cérès qui ne scavoit où trouver sa fille, ayant allumé des flambeaux aux flammes du mont Etna... ». J’ai vu un excellent dessin de Fragonard qui représentoit Cérès portée en l’air dans un char traîné par des dragons, et tenant des flambeaux haut levés en regardant sur la terre et y cherchant des yeux sa fille. En peignant ce sujet, il faudroit donner à la flamme de ces flambeaux un caractère particulier et qui tint quelque chose du volcan où l’on les alluma. Ils devroient avoir l’air d’une torche incendiée et montrer plutôt de la lueur que de la lumière. — (3 février 1787.)
15 février 1787.
[A propos d’Améric Vespuce.]
On voit aussi qu’il n’envisageoit pour grand avantage dans ses entreprises que l’occasion de devenir et de se montrer scavant et dans ses relations il veut toujours paroître imbu des bonnes lettres. Il les écrit plutôt en homme à qui sa mémoire rapelle de belles descriptions qu’en homme à qui son imagination représente de beaux objets. Aucun grand principe de morale ne le dirigea jamais, il avoit seulement de l’élévation dans l’esprit et de la hardiesse. Il trouvoit beau de se régler sur la mer et dans des pays nouveaux par les règles de l’astronomie, science alors peu connue et peu avancée. Il croyoit glorieux de donner à des souverains de nouveaux empires. Tel étoit le double rôle qu’il ambitionna et qui l’honoroit à ses yeux.
Nota. Dans le précis de sa vie, soit par la faute de ses relations soit par l’ignorance de son historien, les lieux qu’il découvrit ne sont ni nommés, ni déterminés par leur exacte position, à un ou deux près. Il mourut en 1516.
2 mars 1787.
Fontanes m’a parlé des sensations qu’on éprouve sur les hautes montagnes. Il revenoit des Alpes.
Il m’a dit que les nuages qu’on voit épars sous ses pieds donnent à la perspective quelque chose de magique. Effets de la pureté de l’air. Jonction du Rhône et de la Saône. Majesté du sapin. Etc.
Nota. Le sapin est le seul arbre dont on puisse faire des mâts convenables à nos navires.
3 mars 1787.
Les mouvemens mesurés tels que ceux de la danse et même ceux des marches militaires donnent au corps un tout autre exercice et produisent sur les humeurs de tout autres effets que les mouvemens inégaux, variés et sans cadence de la marche aisée, libre et ordinaire.
Avril 1787.
Dans les plaines de Gentilli.
Pourquoi vois-je des femmes labourer ? La guerre ou la peste ont-elles détruit tous vos mâles ? et n’y a t’il plus sur cette terre d’êtres humains qui soient forts et formés, si ce n’est des filles et des veuves ? tous les jeunes hommes ont-ils péri, aussi bien que les époux ? Et ces chevaux que je vois attelés sont-ils revenus seuls de l’armée ?
4 mai 1787.
Tout ouvrage de génie, épique ou didactique, est trop long, s’il ne peut pas être lu dans un jour.
On n’aime qu’une fois, disent les chansons ; c’est-à-dire qu’il n’y a qu’un seul âge qui soit véritablement propre à l’amour.
L’hyver qui délasse la terre...
9 mai 1787.
Celui (dit Socrate dans le cinquième dialogue de la République) celui qui, possesseur d’une puissance modérée est mécontent et veut jouir d’une puissance illimitée apprendra tôt ou tard à ses dépends la vérité de ce que disoit Hésiode : « la moitié vaut mieux que le tout ».
30 juin.
La Vénus populaire...
1ᵉʳ juillet 1787.
Etendue apparente des champs le dimanche. Naît de deux causes : absence de sons et absence d’objets visibles.
Bruit qui vient d’un seul lieu fait paroître déserts ceux qui sont autour. Quand il vient de plusieurs, il fait paroître peuplés jusqu’aux intervalles.
C’est à l’esprit, à l’âme plus encore qu’aux yeux que la campagne paroît alors étendue, immense, inhabitée.