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← ExitThe Notebooks of Joseph Joubert, Volume I
YEAR 1799

Que nos yeux sont une lorgnette, un microscope, — et que le toucher en est un autre. Que, sans ces instrumens qui nous la grossissent, la matière échapperoit à l’esprit tant elle est peu de chose devant lui. (Nota. Qu’il — le toucher — ne s’assure parfaitement de rien qu’en se bombant, comme dans le serrement, l’embrassement, les étreintes.)

Ne dites-vous pas que la force de gravitation porte les corps de haut en bas? — Oui. — Et que les corps pesans tombent en traçant une ligne droite? — Il est vrai. — Eh bien, imaginez une autre force, soit simple soit composée, qui porte les corps à tourner et à tracer en tournant la figure d’un œuf ou d’un O. Supposez cette force inhérente et naturelle à un corps en sorte qu’elle en soit inséparable. — Nous imaginons tout cela. — Vous imaginez en ce cas ce qui fait que les astres roulent d’un cours éternel et rapide, pour parler comme vos poètes. Une pierre qui tombe et un soleil qui roule n’offrent rien de plus étrange et de plus [ ] à l’esprit, l’un que l’autre. L’astre et la pierre ne sont que mus, l’un par un mouvement qui approche le mobile du centre, et l’autre par un mouvement qui tend sans cesse à le tenir également rapproché et également éloigné du même point. Il y a dans la nature une force de tournoyement comme il y en a une de pesanteur. (Ou plutôt la pesanteur et la légèreté...)

Une pierre qui tombe et un soleil qui roule offrent dans leurs deux mouvemens deux phénomènes qui ne sont pas plus étonnans l’un que l’autre. Si l’un rentre en un instant dans son immobilité en arrivant à son centre par la ligne la plus droite et si l’autre continue et recommence éternellement son cours en décrivant sans aucune interruption son cercle annuel, c’est que la brièveté est attachée à l’impulsion donnée à l’un, et la durée à l’impulsion donnée à l’autre.

Tous les corps sont comme une montre et Dieu est comme un horloger. Il y a dans ses fabrications des mouvemens de toute espèce, des mouvemens de gravitation, des mouvemens de rotation, etc. En les plaçant dans l’essence des corps divers comme en autant de vuides et de creux, en les y enfermant comme en autant de boëtes, il imprime aux uns la faculté d’agir toujours sans être remontés et aux autres seulement la faculté de conserver pour un temps court l’impulsion qui leur est donnée.

22 février.

Il faut que l’esprit séjourne dans une lecture pour bien connaître un auteur.

Traitez, en écrivant, les hommes comme des enfans, car ils ne sont en effet que de grands enfans paresseux, légers, inappliqués, n’aimant que le plaisir. Ecrire donc avec agrément, avec clarté, avec éclat, avec adresse et avec force, affin d’imprimer si bien toutes choses dans les esprits qu’ils ne puissent plus... En écrivant il faut songer que les lettrés sont là, mais ce n’est pas à eux qu’il faut parler.

L’Encyclopédie des Grecs est Aristote. L’Encyclopédie des Latins est Pline. Mais Pline n’est qu’un étalier, Aristote est un propriétaire.

Dimanche 23 février.

Tout mal moral dans nos affections est un effet de quelque mal physique. C’est justement qu’on le nomme corruption. La luxure vient de ce que quelques humeurs pèchent par excès, par surabondance. La gourmandise, de trop de chaleur et de ténuité dans les sucs salivaires ou digestifs. L’avarice, d’appauvrissement dans la force ou la quantité de nos esprits. L’envie, d’une de [ ] dans la partie du sang qui fait la joie. La paresse, d’atonie ou de trop peu de fermeté dans certains nerfs. La colère, de trop de mobilité ou d’adustion dans notre bile. L’orgueil enfin, l’orgueil lui-même, qui paroît de tous nos vices le plus indépendant de la matière, l’orgueil vient de trop de spumosité et de facilité à s’enfler et à s’exciter dans cette portion de notre être qui nous donne le sentiment de notre personnalité. Sur quoi il faut remarquer que telle est la délicatesse de la matière d’où viennent nos défauts qu’on la change et la corrige lorsqu’on s’oppose à ses effets. En sorte que l’homme colère par exemple, s’il retient ses emportemens, y résiste et les comprime absolument, oblige à la longue la portion de bile qui le rendoit colère à prendre un autre cours et à devenir enfin courage, sens-froid, fermeté. Le voluptueux de même fait par sa continence rentrer la masse générale de ses humeurs, la surabondance qui l’entraînoit vers les plaisirs d’une seule espèce, et cette humeur refoulée et remêlée avec les autres, devient tendresse, aménité, douceur de vie et de mœurs. — D. G.

24 février.

Lui donner la dixme du temps.

Vivacité. Il faut habituer l’esprit à s’en passer dans ses opérations. Autrement il seroit inactif trop souvent et de trop bonne heure, car l’âge nous l’ôte et mille contretemps l’émoussent.

25 février.

De la traduction. Son but est de faire connaître. Son mérite est de ressembler. Faut-il traduire mot à mot? Oui; et non pas seulement mot à mot, mais encore, ni cela se peut, son par son et lettre par lettre, à moins que cette exactitude ne défigurât les traits que l’on veut reproduire.

Morale, physique, métaphysique, rhétorique ou art de la persuasion. Il n’y a que la logique et la poétique dont on n’ose deviner les règles. On les reçoit, on les augmente même quelquefois, mais on ne les invente pas.

L’esprit est un feu dont la pensée est la flamme.

27 février.

Multipliez l’intelligence, qui se communique comme la lumière et le feu, à l’infini; allumez mille chandelles à un flambeau, allumez-en un million : sa flamme demeure la même.

Son but n’a donc pu être que de produire ce qu’il y a de meilleur, pour la meilleure durée. La meilleure durée est celle qui est sans fin.

Il jouit d’abord de son opération, ensuite il jouit de son ouvrage, dont l’excellence et la bonté font ses plaisirs. Oui, ses plaisirs. Car, si c’est une perfection de n’avoir point d’égaux, c’est un bonheur d’avoir des semblables.

Les animaux. S’ils n’ont été faits que pour l’homme? Si pour le faire vivre, il étoit nécessaire que l’air qu’il respirât eût été respiré par eux, comme il est nécessaire que les végétaux l’aient filtré? Car cette élaboration... Ils ont des vies et non des âmes, peut-être. Quoi qu’il en soit, le sens intérieur dont la fonction est de nous incliner à croire ce que nous ne pouvons connaître, affin que du moins nous ayons avec la vérité cette manière de la posséder, ne pouvant en devenir maîtres autrement; quoi qu’il en soit, dis-je, ce sens merveilleux qui ne nous laisse sans lumière sur rien de ce qui nous importe, soit à faire soit à prévoir, ce sens encore un coup ne nous dit rien sur le sort des autres natures et sur la mort ou la survie des individus non humains. Il est en nous pour nous parler de nous. Il nous entretient de notre âme, de son destin. Il se tait sur la destinée des autres êtres animés.

28 février.

Le pauvre ne sait pas calculer.

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