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9 novembre.
Les ombres sur le mur : jugemens, conjectures.
Tout est double et composé d’âme et de corps. L’univers est le corps de Dieu (mais ici le corps est dans l’âme). L’esprit a pour corps la matière. Il y a le corps du corps. Le rare a le dense pour corps et le dur est le corps du dense. Toujours et à l’infini, l’épais et le mince se tiennent par le dedans et le dehors. Tout est fait du plus et du moins. Point de corps sans âme, ni d’âme sans corps. S’il y a le corps du corps, il y a peut-être aussi l’âme de l’âme.
Nota. Comment c’est en cherchant les mots qu’on parvient jusques aux idées. Les mots sont les corps des pensées.
Des stances, — ou divisions, — ou pause, — ou compartimens. Que tout ouvrage d’esprit, s’il est bien fait, est ainsi distribué. Mais peu d’ouvrages supportent les symétries très marquées.
12 novembre.
(Pour l’enfant.)
Parle-t’il? — Non, il ne nous parle pas, mais il nous entend. — Est-ce qu’il a fait cet arbre? — Non, mais il a fait le premier arbre dont tous les autres sont venus.
Il y a dans le ciel un grand livre. Tout ce qu’on dit, ce qu’on fait, ce qu’on pense s’y trouve écrit. — En quelle langue? — Dieu le scait, mais nous n’en scavons rien. Oui, ce que nous disons à cette heure, ce que nous dirons aujourd’hui et tout ce que nous pourrons dire tant que durera notre vie.
Peut-on le voir? — On peut le voir avec l’esprit. — Pourquoi pas autrement? — C’est que nos yeux nous en empêchent. Dieu n’est pas un corps comme nous : c’est pour cela qu’on ne peut pas le voir quand on a un corps. Il nous a donné son idée... Nous le scaurons lorsque nous serons dans le ciel... Un enfant ne peut pas scavoir ce que scait un homme, ni un homme tout ce que scait un ange, ni un ange tout ce que Dieu scait.
13 novembre, mardi.
Religion. Du trop. — L’assés, contenu dans le trop : il est sa moëlle, il est son suc. C’est l’amande dans ses écales, le noyau dans la chair du fruit, la chair du fruit dans la pelure, la châtaigne dans son buisson, dans son chardon, dans son étui de hérisson, de porc-épic.
Quelquefois, pour l’usage, c’est le trop qui est l’essentiel. C’est ainsi que la chair de la poire vaut mieux pour nous que ses pépins, quoique pour sa reproduction, qui est le grand but de la nature, le pépin soit le nécessaire, l’assés, et la chair soit le superflu, le trop.
19 novembre.
Aristote dans ses Métaphysiques (Livre 4, chap. 2, page 63, édit. de Genève. Stoër 1608 en 6 vol. tom. III) dit (à peu près) : Le sophiste se contente des apparences, le dialectitien de la preuve; le philosophe veut connoître par inspection, par évidence. — Il s’agit de leurs assertions et de leurs opinions. Le dialecticien, en effet, n’a pas besoin de voir : il suffit qu’il lui soit prouvé, en règle, en forme ou sans forme.
Le style est la pensée même.
22 novembre.
Celles dont les défauts sont une indigence naturelle excitent puissamment l’amour, qui est une espèce de secours. « Il est fils de la pauvreté », disoit Platon. Je n’ai jamais compris ce qu’il vouloit dire. Mais certainement il a dit un mot très vrai et très beau en plus d’un sens. L’amour n’est grand, il n’est extrême, que lorsqu’il est réellement une espèce d’assistance et de générosité.
Amour. Platon vouloit dire probablement qu’il étoit fils de notre propre pauvreté et de cette indigence de notre nature qui ne permet à personne de trouver son assés (ce qu’il aime) en soi.
Bonaparte et son discours.
Aspect d’un paysage par un temps exempt de brouillard. Il se détache du fonds de la scène des lignes, des points et des angles qui offrent à l’esprit la charpante de ce qui s’étend devant lui. C’est l’objet même en évidé. C’est un tableau en raccourci. L’esprit l’adopte et le retient; il le garde et le reproduit lorsqu’il le faut, lorsqu’il lui plaît.
23 novembre.
Que les mœurs publiques sont un chemin que les survenans trouvent frayé dans la carrière de la vie; qu’où il n’y a point de mœurs il n’y a point de chemin; que chacun est obligé de s’en faire un il se perd à chercher sa route (il perd son temps à s’égarer).
Comment, lorsque les langues sont formées, la facilité même de s’exprimer nuit à l’esprit, parce qu’aucun obstacle ne l’arrête, ne le contient, ne le rend circonspect et ne le force à choisir entre ses pensées, choix auquel il est forcé dans les langues encore nouvelles, par le retardement que lui imprime le besoin de trouver ses mots et de fouiller dans sa mémoire. On ne peut écrire en ce cas qu’avec une grande attention.